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Publié par Edouard Boulogne

 

 

( Publié en février 2009, en plein coeur de la crise qui secouait la Guadeloupe et la Martinique, cet article de l'excellent Blog « Modernes persannerie » [ voir nos liens]n'a rien perdu de son actualité).

20.02.2009

"Détresse créole"



« Détresse créole »
Les guillemets, dont j’use à défaut d’italiques (je n’ai jamais cherché à améliorer ma lamentable gestion de la typographie du blog du NO) indiquent ici que je ne prends pas à mon compte cette formule. Il s’agit, en fait, du début du titre d’un ouvrage récemment publié par les Presses de l’Université Laval, à Québec. Le titre complet de ce livre de Raymond Massé est « Détresse créole. Ethnoépidémiologie de la détresse psychique à la Martinique ». R. Massé est un éminent spécialiste québécois d’éthique et d’anthropologie de la santé qui connaît bien les sociétés antillaises et particulièrement la Martinique.

Un de mes amis, qui en a fait un compte-rendu, m’a signalé ce livre qui me paraît tout particulièrement de circonstance. Je crois que le Secrétariat d’Etat aux DOM-TOM devrait en acquérir quelques douzaines d’exemplaires! Pour les y inciter, je cite ici quelques passage de ce compte rendu qui devrait les mettre en appétit pour la lecture de l’ouvrage.

Comme l’observe l’auteur de cette recension, lui aussi anthropologue et fin connaisseur des sociétés créoles :
« Le livre de R. Massé offre un texte solidement ancré sur une connaissance précise de la réalité du terrain qu’il explore. Mais un texte dont on comprend vite qu’il dépasse le lieu apparemment limité des observations sur lesquelles il se fonde, pour tracer un tableau nuancé des tensions sociales qui provoquent peut-être, et en tout cas donnent un sens et un langage, à la souffrance psychique qui affecte une population.’

Il poursuit :
« Ceux qui connaissent mal la Caraïbe pourraient s’étonner du choix de la Martinique comme lieu de détresse. Tout devrait aller mieux que dans les îles voisines. Devant l’ampleur de certains troubles, on a même pu parler de « paradoxe au paradis ».

C’est justement cet apparent paradoxe qui lance à l’auteur le défi qu’il va approcher par diverses voies. Car, dans cette population dont le niveau de vie a rejoint à grand pas celui des sociétés d’Europe occidentale et d’Amérique du nord, surgissent des troubles qu’elle va exprimer par un « idiome de détresse » qui lui est propre et qui prend ses racines dans une histoire bien antérieure au monde contemporain.
[...]
Raymond Massé aborde ce qu’il juge des « causes fondamentales tant politiques qu’économiques et culturelles de la détresse psychologiques ». Cette détresse, l’histoire la modèle par les structures qu’elle a peu à peu élaborées, et qui dépassent le contrôle, voire la conscience des individus. Le poids de ces structures exerce une contrainte, que ces individus ressentent profondément et qui se traduit, de façon chronique ou brutale, sous forme de tensions, d’incidents, de souffrance. Le chercheur qui refuserait de pousser son investigation jusqu’à ces fondements, demeurerait superficiel : on sait combien des descriptions ethnographiques ou cliniques même très précises restent au seuil de l’explication de la détresse tant dans sa fréquence et sa répartition que dans les formes de son expression.. Aussi, soucieux de comprendre et de faire comprendre, Raymond Massé procède-t-il systématiquement à une plongée vers les profondeurs d’où il compte ramener ces explications. »

Le livre est sans aucun doute passionnant (dois-je répéter que je ne l’ai pas lu), mais le compte-rendu pose aussi, à son propos, des problèmes dont la pertinence me semble assurée par la connaissance étendue que l’auteur de cette recension a des sociétés créoles. Ainsi note-t-il :

« S’interroger sur la « détresse », même avec le sens des nuances et la prudence que montre Raymond Massé comporte alors un piège bien masqué : celui de déplacer vers la pathologie diverses formes de souffrance individuelle que nous n’acceptons plus comme faisant partie intégrante de la vie de tout être humain. Or une société insulaire, même porteuse de tensions, est toujours un cocon. Son ouverture, abolissant un monde ancien idéalisé conduit au moins à une nostalgie, et souvent à des déséquilibres. Quand, de plus, les urgences les plus criantes de la vie matérielle se sont atténuées, la place devient libre pour que passe au devant de la scène une souffrance psychique à laquelle la dureté de la vie ne laissait pas jusqu’alors les moyens de s’exprimer, sauf dans des cas extrêmes, ou sous la forme de brefs épisodes. Situation qui prend place dans une société dont on a pu dire qu’elle était une société d’accusation, de tensions interpersonnelles : accusation de l’autre et déni de sa propre responsabilité".

Je trouve dans toutes ces réflexions, sous une forme bien plus savante que celle dans laquelle je me les formule, quelques idées que j’aurais peut-être exposées aujourd’hui, ici-même, si je n’avais pas jugé plus intéressant de signaler à mes lecteurs ce livre important qui me semble de la plus grande actualité.

 

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