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Publié par Edouard Boulogne

Êtes-vous technocrate? 

(Petit détour "philosophique" ce matin, 15 juillet, pour changer un peu, avant de retrouver les sentiers de l'actualité immédiate. Le Scrutateur). 

 

 

 

« Dans les allées plus fréquentées, s’avance le technocrate, parvenu au sommet, au terme d’un long périple souterrain : conseiller savant ou philosophe, serviteur émancipé qui par la force de sa science veut s'imposer en maître C’est la parfaite mécanique intellectuelle, costume gris d’expert, plumes et volutes cérébrales, raisonnements articulés. La main sure, le doute allégé, le cœur barricadé, l’âme pointue, toute une science implacable à l’appui de chiffres et ratios, courbes et séquences. La raison froide du plus intelligent. Connaissance sans essence, sans souffle d’existence : la tyrannie du savoir avec le narcissisme pour seule humanité. »


Dominique de Villepin.

(Le cri de la Gargouille).


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Gabriel Marcel déclare redouter par-dessus tout deux catégories de spécialistes, les psychiatres, et les technocrates, ces derniers plus encore que les premiers. Les psychiatres parce que leur discipline repose sur une distinction peu claire entre le normal et le pathologique. Et l’on sait l’usage que l’on a fait de ce flou dans certains régimes totalitaires, particulièrement en Union Soviétique, où les psychiatres étaient assujettis au KGB, et chargé de « normaliser » les opposants au régime en les « traitant », de façon tout à fait particulière, dans des hôpitaux psychiatriques « spéciaux ».

Les technocrates parce que, leur penchant est de considérer toute personne « comme une simple unité de rendement ».

Les technocrates, a priori, devraient être plutôt bien considérés dans une société complexe, où leur compétence technique, dans l’administration notamment, devrait prévaloir sur l’amateurisme de bien des « politiques ».

Il vaut mieux, en effet, à tous les niveaux avoir affaire à des hommes compétents, à des techniciens de la chose publique.

Le problème c’est que le technocratique semble être quelque chose d’autre qu’une simple compétence, qu’une technicité; d’où la méfiance qu’il suscite dans une partie grandissante des gens qui réfléchissent.

Le mot technocratie vient de deux mots grecs, technê qui veut dire, métier, procédé, technique, et cratein qui désigne l’acte de commander. La technocratie désigne donc le pouvoir confié à ceux qui détiennent la compétence technique.

Mais ce mot a tendance de plus en plus à qualifier des hommes qui ont perdu le sens du concret et de l’humain, qui considèrent les citoyens, moins comme des personnes humaines que comme des « unités de rendements » selon de mot de G. Marcel, c’est à dire de simples rouages d’une machinerie sociale, rouages dépourvus de leur poids d’humanité. Un rouage obsolète, cela se jette et se remplace, sans autre considération que l’efficacité, « l’efficiency », à l’américaine. Le philosophe Alain a résumé en une formule lapidaire le nouvel état d’esprit. Pour ces dirigeants là, « l’homme n’est que la matière première du pouvoir », Que deviennent les vieux, dans un tel système, les infirmes, les malades incurables ? Dans le roman d’Huxley Le meilleur des mondes, et dans certains régimes totalitaires, ces catégories marginales sont éliminées impitoyablement. Ce qui est absent d’un tel monde c’est la charité chrétienne, l’amour du prochain. Ce que l’on peut reprocher à la technocratie c’est de faire disparaître de la politique, la sagesse, considérée comme une notion dépassée, ringarde.

Peut-être le développement de l’esprit technocratique est-il lié à la prévalence depuis trois ou quatre siècles, ceux de la « modernité », du développement technique, et en même temps au déclin de la sagesse. Comme l’avait compris le grand Rabelais « science sans conscience, n’est que ruine de l’âme ».

Dans un grand livre publié en 1954, La technique, ou l’enjeu du siècle, Jacques Ellul, avait clairement analysé ce phénomène. «  Dans toutes les situations où se rencontre une puissance technique, celle-ci cherche, de façon inconsciente, à éliminer tout ce qu ‘elle ne peut pas assimiler. Autrement dit, partout où nous rencontrons ce facteur, il joue nécessairement, comme son origine le prédestine, me semble-t-il à le faire, dans le sens d’une mécanisation. Il s’agit de transformer en machine tout ce qui ne l’est pas encore ?. On peut donc dire que la machine constitue bien un facteur décisif »(….).La technique intègre toute chose. Elle évite les heurts et les drames : l’homme n’est pas adapté à ce monde d’acier, elle l’adapte ».

Les dimensions de cet article ne me permettent pas, malheureusement, de m’attarder sur le roman d’une rare profondeur de Virgil Georghiu, La 25 ème heure, préfacé par Gabriel Marcel, où l’auteur montre le lien qui existe entre les aberrations du 20 ème siècles, les totalitarismes, les camps d’extermination nazis et communistes, etc, et la mainmise de plus en plus grande, sur nos esprits et nos sensibilités, du développement exponentiel du phénomène technique.

Toutes ces analyses, ainsi que celles du philosophe Michel Henry (Cf La barbarie) doivent être soigneusement prises en compte par ceux qui ambitionnent de jouer un rôle dirigeant dans la société contemporaine.

Recherchant dans mes archives un bon exemple pour illustrer ces trop brèves analyses, je retrouve une coupure de presse du journal Combat, aujourd’hui disparu (Combat du mercredi 15/11/1966). L’article résume un colloque récent qui s’était tenu à Bordeaux sur le thème de « L’homme et la cité ». L’on cite notamment l’intervention de M. Yona Friedman, architecte et urbaniste qui constate que la ville actuelle, conçue à une autre époque, n’est pas adaptée aux exigences de notre temps. Puis «  M. Friedman a estimé que c’était l’ordinateur qui pouvait définir la ville. On lui fournit chaque type de comportement du citoyen examiné froidement et sans chercher à comprendre ses motivations, on lui propose les diverses configurations spatiales que peut prendre une ville et l’ordinateur indique l’effort global de l’habitant dans chaque type de comportement associé à chaque type de ville. Un effort global maximum étant choisi arbitrairement, il reste un certain nombre d’associations possibles parmi lesquelles l’urbaniste doit faire un choix. M. Friedman a expliqué ainsi le souhait qu’il avait formulé au début de son intervention : d’un art qu’il est encore aujourd’hui, l’urbanisme doit se transformer en science la plus exacte possible ».

De là à définir les normes de l’habitant idéal, à baptiser cet art de normaliser : « éducation à la citoyenneté » il n’y a qu’un pas. Nos modernes utopistes travaillent ardemment à le franchir.

Les vrais « politiques », les humanistes véritables, auraient tort d’oublier que l’on ne peut négliger pour l’édification de l’homme, la philosophie, et la religion, si méprisées par nos technocrates.


E.Boulogne


Pour approfondir.


  • Gabriel MARCEL : Les hommes contre l’humain. (Fayard).

  • Jacques ELLUL : La technique ou l’enjeu du siècle (Armand Colin).

  • Michel HENRY : La barbarie (Grasset).

  • Virgil GORGHIU : La 25 ème heure (Pocket).

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