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Publié par Edouard Boulogne

 

Qui est Européen?

 

Hier, les Français de l'outre-mer ont voté (trop peu nombreux) sur l'Europe. Je voudrais aujourd'hui donner à penser non point sur l'Europe des grenouillages, des combines, et des arrière-pensées, mais à l'essence de l'Europe, qui, si les politiciens n'en avaient pas, pour le plus grand nombre perdu la notion, même élémentaire, engendrerait, j'en suis persuadé, de la part du public, un engouement bien plus grand, voire de l'enthousiasme.

Pour cela je céderai la parole à l'écrivain Paul Valéry, qui fut l'un des objets d'admiration de ma jeunesse, de mes 18 ans. Et j'ajoute que cet enthousiasme, en moi, ne s'est jamais démenti, même si, philosophiquement, je ne le suis pas toujours. Enthousiasme qui va aussi à l'écrivain, incomparable.

Valéry a beaucoup écrit sur l'Europe. Je ne peux ici procéder qu'à de brèves citations. Ces passages sont extraits des Variétés, qui se trouvent au volume premier des Oeuvres de Paul Valéry, dans la Bibliothèque de la Pléiade.

Le premier de ces textes « Qui est européen? », tord le cou à ceux qui ont une vision raciale de l'Europe. En son essence l'Europe est plus qu'un espace géographique; elle n'est pas la « simple » (!) création d'hommes de race blanche. Si l'on comprend bien la réflexion de notre penseur, l'Europe est une âme, un esprit. Et, de nos jours, bien des habitants, blancs, de l'Europe géographique, ne sont plus des européens, alors que, et hors même ce cadre géographique, d'ailleurs relativement étroit, bien des africains (noirs) bien des Asiatiques (jaunes) sont devenus, ou en train de devenir, d'authentiques fils spirituels d'Europé.

Lisons Valéry. (EB).

 

 

 

« MAIS QUI DONC EST EUROPEEN ? »


« Je me risque ici, avec bien des réserves, avec les scrupules infinis que l’on doit avoir quand on veut préciser provisoirement ce qui n’est pas susceptible de véritable rigueur, – je me risque à vous proposer un essai de définition. […]

« Eh bien, je considérerai comme européens tous les peuples qui ont subi au cours de l’histoire les trois influences que je vais dire.

« La première est celle de Rome. Partout où l’Empire romain a dominé, et partout où sa puissance s’est fait sentir ; et même partout où l’Empire a été l’objet de crainte, d’admiration et d’envie ; partout où le poids du glaive romain s’est fait sentir, partout où la majesté des institutions et des lois, où l’appareil et la dignité de la magistrature ont été reconnus, copiés, parfois même bizarrement singés, – là est quelque chose d’européen. Rome est le modèle éternel de la puissance organisée et stable. […]

« Vint ensuite le christianisme. Vous savez comme il s’est peu à peu répandu dans l’espace même de la conquête romaine. […] Mais, tandis que la conquête romaine n’avait saisi que l’homme politique et n’avait régi les esprits que dans leurs habitudes extérieures, la conquête chrétienne vise et atteint progressivement le profond de la conscience. […]

« Ce que nous devons à la Grèce est peut-être ce qui nous a distingués le plus profondément du reste de l’humanité. Nous lui devons la discipline de l’Esprit […]. Nous lui devons une méthode de penser qui tend à rapporter toutes choses à l’homme, à l’homme complet […].

« De cette discipline la science devait sortir, notre science, c’est-à-dire le produit le plus caractéristique, la gloire la plus certaine et la plus personnelle de notre esprit. L’Europe est avant tout la créatrice de la science. Il y a eu des arts de tous pays, il n’y eut de véritables sciences que d’Europe. […] Je me trompe, ce n’est pas l’Europe qui l’emporte, c’est l’Esprit européen dont l’Amérique est une création formidable. » Paul Valéry . (Ces pages se trouvent aux pages 1007 et 1008 du volume I de la Pléîade. Mais tout le texte mérite d'être lu).


Autres extraits :

« De quoi était fait ce désordre de notre Europe mentale? De la libre coexistence dans tous les esprits cultivés des idées les plus dissemblables, des principes de vie et de connaissances les plus opposés » (Idem, P.18).

 

Cet autre texte, qui selon Valéry exprime l'âme ardente de l'Europe avec ses contradictions, et ses vulnérabilités :

« L'avidité active, la curiosité ardente et désintéressée, un heureux mélange de l'imagination et de la rigueur logique, un certain scepticisme non pessimiste, un mysticisme non résigné (…) sont les caractères plus spécifiquement agissant de la Psyché européenne » (Idem. P. 27).

 

Je voudrais conclure aujourd'hui, ce trop bref florilège de pensées valéryennes, par celui-ci, qui évoque quelques-unes des raisons expliquant, selon notre auteur, le désenchantement actuel de la civilisation européenne. Valéry qui sait que toutes les civilisations sont mortelles, ne prédit pas, à court terme du moins, l'effondrement de l'Europe. Ce bref passage, dans sa gravité un peu triste, sonne, selon moi, comme un avertissement :

« Il faut bien que ce qui se repose et s'endort dans un bien-être trop égal, dans une possession des moyens ou du pouvoir trop assurée, soit quelquefois traversé dans sa quiétude, et éveillé sur les vices profonds de son état, car il est des maux pernicieux qui ne causent longtemps aucune douleur ».

 

Oui, Paul Valéry, à sa manière imperturbable, implacablement lucide, détachée, aristocratique, exerça durant toute la première partie du Xxème siècle une irremplaçable fonction scrutatrice!

 



 

 

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Et le poète de Charmes, de Narcisse, le traducteur des Bucoliques de Virgile, l’auteur de toutes ces applications magistrales de notre langue, si bien qu’il semble lui apporter ce qui lui manque…


Le poète Valéry mérite la gloire d’un Baudelaire ou d’un Verlaine


“Voici des fruits, des fleurs…”
Du Narcisse aux Grenades:


http://www.youtube.com/watch?v=89jqHmzCyxo


http://www.youtube.com/watch?v=YZkNFkttUHU


“Le sens doit être caché dans les vers comme la valeur nutritive dans les fruits”



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