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Publié par Edouard Boulogne

Et le ressentiment? 


( Avouons-le, je n'ai pas tellement envie, cet après-midi de peser la réalité des divisions au sein du LKP, ou les arrières pensées politiques (politiciennes) des uns et des autres. Comme je m'efforce de rester fidèle (pour le plus grand dépit de quelques-uns!) au conseil de Pline, l'historien : "nulla dies, sine linea" (pas un jour sans écrire), je m'en vais donc philosopher un peu (quoi? Aie!? Ah oui! bon, je serai bref).

Cette méditation, courte (c'est promis) portera sur le ressentiment, ce sentiment, source de tant de maux, y compris, mais pas seulement politique.

Et justement, m'efforçant de rester à une certaine hauteur, je ne nommerai personne, ni à gauche, ni à ....droite (!). Et puis, il y aurait trop de monde, trop de cibles.

Mais rien ne t'empêche, lecteur! "hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère", de jouer au jeu de la recherche du rôle du ressentiment dans le développement des passions (et pas seulement politiques) dans l'histoire, dans les programmes éducatifs dans un certain humanitarisme, dans l'égalitarisme, etc, etc, comme disait Guinsbourg, et aussi dans l'actualité la plus terre à terre, celle des faits divers, et ceci sans omettre  les landernaux guadeloupéens et martiniquais.

Vaste programme, chers amis, car, du ressentiment nous ne mourons pas tous... mais tous en sommes frappés. EB 

Le ressentiment, ou du malheur de l'âme.

 

 

 

«Oh ! Prenez garde, Monseigneur, à la jalousie ! C’est le monstre aux yeux verts qui produit l’aliment dont il se nourrit ! Ce cocu vit en joie qui, certain de son sort, n’aime pas celle qui le trompe ; mais, oh ! quelles damnées minutes il compte, celui qui raffole, mais doute, celui qui soupçonne, mais aime éperdument ! »


Shakespeare.
( Iago, dans Othello).




Il y a de la douleur dans le ressentiment, ce ressassement de maux réels ou imaginés, un lancinant remugle de moisissure rance, un désespoir calme et redoutable ou fermentent les désirs de revanche, de vengeance, d’anéantissement sauvage de l’auteur présumé des maux dont on se meurt : le sort, l’univers, l’autre, Dieu lui-même. Le ressentiment n’aboutit pas toujours ; le plus souvent même, il ne consume que son malheureux suppôt. Faute de moyens. Sinon que resterait-il de notre théâtre mondain, déjà bien perturbé ?

En Alsace, lors des guerres napoléoniennes, Lisbeth Fisher, jeune, intelligente et laide, aime, et n’est pas aimé. Elle aime Hulot d’Evry, baron, officier d’intendance, qui aime Adeline, sa cousine Fisher, en est aimé, l’épouse après Waterloo, en fait une baronne, à Paris. Adeline, est belle, fraîche, intelligente, et bonne. C’est trop pour Elizabeth (La cousine Bette, un des grands romans de Balzac). Surtout la bonté. Car Adeline convainc Hulot de faire venir la petite cousine de province, à Paris, lui assure le gîte, un petit revenu. C’est impardonnable. Comme monsieur Perrichon de Labiche, notre héroïne n’a pas la vertu de reconnaissance Pour Bette, c’est trop. Tant de générosité de l’être jalousé est une intolérable offense. Elle se vengera. C’est l’objet du livre, que je ne raconte pas. Qu’on lise plutôt ce chef d’œuvre. Le ressentiment s’y concentre, y fermente, suinte, sourd de partout, par tous les pores de la malheureuse. Elle se vengera d’Adeline et de toute la famille. Mais sans éclat, doucement, doucereusement, en jouant à la bonne cousine, à la bonne tante, qui aide, garde et soigne les enfants quand ils sont malades. Un jour, nous dit Balzac ou Adeline, apprend d’elle les nouvelles qui font couler le long de sa joue un long filet de larme amère, Bette, nous dit Balzac, lapa en imagination le liquide « comme une chatte qui boit du lait ». C’est Lisbeth tout entière à sa proie attachée.

La vengeance accomplie, il ne lui resta plus qu’à mourir, dans une vie désormais sans objet.

La vie quotidienne fournit aux écrivains maints exemples de l’omniprésence du ressentiment, ce poison redoutable. Une infirmité, le sentiment réel ou non d’une injustice, la contemplation envieuse de l’éclatante supériorité d’un être sur soi, voici la jalousie en mouvement, l’envie, le ressentiment, en actes.

Dans un genre différent de celui de Balzac, Rudyard Kipling a peint la même passion, dans le Livre de la jungle sous les traits, et la voix de Tabaqui, le chacal, fidèle suiveur et parasite de Shere Khan, le tigre boiteux. Tabaqui est chacal. Ses armoiries manquent de noblesse. Il en veut à tout l’univers. La rancœur le possède. Sa plainte est inoubliable. Mowgli, nous dit Kipling, « un soir s’en allait au crépuscule, trottant sans hâte (….) lorsqu’il perçut un cri qu’il n’avait pas entendu depuis les mauvais jours de Shere Khan. C’était ce qu’on appelle dans la jungle le Pheal, une sorte de hurlement que pousse le chacal lorsqu’il chasse derrière un tigre ou lorsqu’il y a quelque riche curée sur pied. Imaginez un mélange de haine, de triomphe, de crainte et de désespoir, au travers duquel loucherait une sorte de discordance, vous aurez quelque idée du Phéal qui s’éleva, retomba, frémit et s’étrangla dans le lointain au-delà de la Waigunga ».

Le « louchement d’une discordance » ce n’est pas mal vu pour caractériser le ressentiment, si bien analysé ailleurs par Nietzsche, dans toute son œuvre, malgré le contresens qu’il fait à cet égard sur le christianisme, si bien réfuté par Max Scheler.1

Nietzsche rapporte cette répugnante passion à la maladie, mal assumée, au sentiment d’infériorité non reconnu. « C’est sur ce terrain du mépris de soi, terrain marécageux s’il en fut, que pousse cette mauvaise herbe, cette plante vénéneuse, toute petite, cachée, fourbe et doucereuse. Ici fourmillent les vers de la haine et du ressentiment ; l’air est imprégné de senteurs secrètes et inavouables ; ici se nouent sans relâche les fils d’une conjuration maligne,- la conjuration des souffre douleurs contre les robustes et les triomphants, ici l’aspect même du triomphateur est abhorré.»

Ah ! qui dira le rôle du ressentiment dans le développement de certaines « morales », de l’égalitarisme, -qui sont fort éloignées du vrai souci de justice-, de certaines pédagogies, bourdienne par exemple!

La « conjuration maligne » est le nerf de tant de promesses électorales, de démagogie syndicale, de glapissements d’estrades ! Elle nourrit les conversations de café de commerce, les relations de voisinage, et par-dessus tout la dialectique marxiste léniniste.

Elle imprègne à tel point la trame de la vie sociale, qu’il faudrait désespérer s’il n’y avait pas l’espérance et la lumière de l’Evangile !

Edouard Boulogne.

1
Max Scheler : L’homme du ressentiment (Gallimard, collection Idées).


Pour approfondir dans la beauté, je suggère la lecture des livres qui suivent. Mais cette sélection est loin, très loin d'être exhaustive.


  • Balzac : La cousine Bette (Garnier).

  • Shakespeare : Othello (Garnier).

  • Nietzsche : Toute l’œuvre de Nietzsche est intéressante sur ce sujet. On lira particulièrement : (Dans les deux volumes de la collection Bouquins. Robert Laffont).

*La généalogie de la morale.

*Par delà le bien et le mal.

*Ainsi parlait Zarathoustra.

  • Max Scheler : L’homme du ressentiment (Gallimard. Collection Idées).

  • Le film Tatie Danielle donne une bonne idée des ravages du ressentiment qui peut se développer dans une âme ingénieuse et médiocre à la fois, quand la vie se retire. Ce mortel désir d’empoisonner la vie des autres quand on n’est pas heureux, qu’on désespère de pouvoir l’être.

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