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Publié par Edouard Boulogne

( Ce film à ma connaissance n'a pas encore été projeté sur nos écrans en Guadeloupe, et c'est regrettable. Puisse ce commentaire de Marie Deval les inciter à réparer cette négligence. Le Scrutateur). 

Walkyrie


L’attentat manqué contre Hitler le 20 juillet 1944 est entré dans l’imagerie de la Seconde Guerre mondiale


On se rappelle que le Führer s’était sorti indemne de la déflagration des explosifs cachés sous la table de réunion par le colonel comte Claus von Stauffenberg. Le film de Bryan Singer fait de l’épisode un récit tendu, où l’on sent la sueur d’angoisse sourdre alentour du chef nazi en cette fin de règne, à dix mois de la débâcle.

Mais les personnages sommairement traités répondent avant tout aux critères des romans d’héroïsme à l’américaine et son principal mérite est de démonter quelques rouages de l’Opération Walkyrie, ce coup d’État qui eût été fatal au IIIe Reich.

Dans La Résistance allemande à Hitler (1), Joachim Fest dresse la galerie de portraits de ceux qui, plus ou moins tôt après l’accession d’Hitler à la Chancellerie, prennent la résolution de libérer l’Allemagne de ce bouffon (2). Parmi eux, des officiers issus de la vieille noblesse militaire forment le premier carré : séduits par l’espoir d’un redressement allemand après l’humiliation du Traité de Versailles, ils s’alarment bientôt de se voir mis en rivalité avec les milices SA, puis les SS, armées du peuple, puis ils mesurent les ambitions territoriales effrénées et l’incompétence militaire du grand chef. Les procédés mis en oeuvre, aussi bien dans la violation des droits politiques que dans la liquidation des populations conquises à l’Est, enfin le traitement spécial des Juifs pour lequel est parfois requis le concours de leurs unités régulières, les inciteront à tisser entre eux des liens de conjurés.

Mais le complot s’étend bien au-delà de la corporation militaire : il implique des politiques, dont le chef de file est Goerdeler, ancien maire national-conservateur de Leipzig, des socialistes comme Leber, des protestants comme Bonhoeffer, de nombreux catholiques, et tout un réseau d’anciens militants syndicaux ou ouvriers, isolés par le ralliement de leurs camarades au régime national-socialiste séduits par une propagande qui perpétuera jusqu’au bout le culte du Führer. C’est la caractéristique et la limite de cette Résistance allemande de n’avoir guère d’appui dans les masses et de n’impliquer que des élites politiques, sociales et morales diverses, qu’un échec voue d’avance à la mort.

On sait maintenant, sur la base des témoignages qui n’ont cessé de paraître depuis 45 (3), que le 20 juillet n’est que le plus célèbre et le dernier des attentats préparés contre le tyran. Ce qu’on sait moins, et qui prend un regain d’actualité à l’heure de ce film, c’est la surdité totale, voire l’hostilité adoptée par les alliés anglais, puis américains, vis-à-vis de cette résistance intérieure. Dédaignant les démarches, pourtant précoces et instantes des politiques, diplomates et militaires allemands implorant qu’on use de fermeté vis-à-vis du Führer dès l’affaire rhénane et la crise des Sudètes, puis informant les gouvernements du risque d’embrasement général de l’Europe et de monde, les Anglo-saxons ont poussé le mépris jusqu’à publier dans la presse les noms des conjurés du 20 juillet que les protagonistes n’avaient pas avoués sous la torture, puis, la guerre achevée, jusqu’à interdire la publication de mémoires d’anciens résistants - méritant la formule de Hans Rothfels : « l’étroitesse d’esprit » anglaise, « équivalait presque à un pacte avec Hitler », (Fest, p. 185).

Un reflet de cette opposition s’est retrouvé dans les péripéties et les incidents qui ont accompagné le tournage du film de Bryan Singer en Allemagne. Il est clair que la mémoire historique perpétue ses contradictions : contrairement à La Chute film allemand qui traitait avec force et vérité la fin apocalyptique du dictateur, Walkyrie (comme, à sa manière, La liste de Schindler), oeuvre médiocre, se ressent des ambiguïtés du regard des Anglo-saxons sur l’héroïsme de héros qu’ils n’ont pas voulu connaître. Stauffenberg, gentilhomme et officier, assez politique pour unir dans la même insurrection des militaires et militants allant du national conservatisme au communisme, et assez croyant pour les entraîner dans un ultime combat pour sauver l’Allemagne du déshonneur de passer à jamais pour solidaire des monstruosités du tyran.


Marie Deval.





(1) Joachim Fest - « La Résistance allemande à Hitler », Perrin, 2008, prix franco: 22 €.

(2) « Le bouffon fait la guerre aux Sudètes », écrit sur le moment Stauffenberg. 􀀉

(3) Friedrich-Percyval Reck- Malleczewen - « La haine et la honte », Seuil, 1969 (épuisé).

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