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Publié par Edouard Boulogne

 

Les Derniers maîtres de la Martinique.


(II, suite du script de l'émission de Canal Plus).




Journaliste

Ni laitages, ni viande, ni légumes. Avec son salaire, Erika a le régime d'une étudiante.


Erika

Des spaghettis... Ça, c'est 90 pour 100 de mon alimentation.


Journaliste

Un quart de ses revenus passe dans l'alimentation. 250 euros par mois minimum, mais avec ça, elle n'a pas grand-chose au fond du caddie.

En Martinique, on appelle ça la vie chère. Car les prix affichés dans les magasins atteignent des records. Nous avons comparé les prix des hypermarchés Carrefour entre la métropole et la Martinique. Ici, le kilo de pâtes vaut 3,85 euros. La même marque est affichée à 1,65 euros en région parisienne : c'est deux fois et demi moins cher. Une simple tablette de chocolat est vendue près de cinq euros contre deux euros dans l'Hexagone. Au rayon frais, c'est encore pire : quatre pots de yaourt à près de huit euros, c'est quatre fois le prix pratiqué en métropole.

Des prix qu'on impute systématiquement à l'insularité de la Martinique. Le coût du transport maritime renchérit les marchandises importées mais ça n'explique pas tout. Car même la banane, l'emblème de la Martinique, est ici plus chère qu'en métropole. Nous avons constaté une différence de prix de 40 pour 100.

Alors comment expliquer des prix aussi élevés ? Un économiste martiniquais accuse les grandes familles d'être en partie responsables de cette vie chère.

Nous sommes chez Michel Branchi, ancien directeur de la Concurrence et de la répression des fraudes en Martinique.


Michel BRANCHI

C’est purement un phénomène économique. C'est le fait qu’un petit nombre d'opérateurs opèrent sur un petit marché. Tout ce qui est la grande distribution, y compris le bricolage, le ménage, etc., appartiennent à un groupe. Et dans ces groupes, nous retrouvons les grandes familles connues de la Martinique.


Journaliste

Depuis les containers jusqu'aux rayons, les intermédiaires sont souvent des groupes békés. Ils possèdent les usines de production locale et les principaux propriétaires des supermarchés, là encore, ce sont des entrepreneurs békés. Trois grandes familles possèdent près de 40 pour 100 des grandes surfaces de l’île. Avec les enseignants Carrefour, Champion, 8 à huit, Maddy Marché ou encore Leader price.

Un concurrent a porté plainte l'an dernier compte cette hégémonie. Depuis 20 ans, Robert Parfait résiste aux blancs créoles dans la grande distribution. Et même si sa peau est blanche, ce n'est pas un béké : c'est un métisse car du sang noir coule dans ses veines. Il dénonce un abus de position dominante. Le groupe Carrefour détient plus de 25 pour 100 des surfaces commerciales de l'île et ça, c'est illégal.


Robert PARFAIT

Il y a un texte de loi qui dit que dans les départements d'Outre-mer, aucun groupe ou enseigne ne doit avoir plus de 25 pour 100 des parts de marché. Et il se trouve qu'il y a un groupe, une enseigne plutôt, qui, elle, a 43 pour 100 de parts de marché. Aujourd'hui, ce qui se passe, le groupe Hayot est effectivement l'un des plus gros représentants du groupe Carrefour et donc, il se retrouve directement visé.


Journaliste

Sur les trois hypermarchés Carrefour de l’île, Bernard Hayot en possède deux. En Martinique, comme dans les autres départements d'outre-mer, la loi n'est pas toujours respectée en matière de concurrence. C'est ce que souligne noir sur blanc un rapport parlementaire publié en 2007.


Extrait de rapport

Votre rapporteur a pu constater que les circuits d'importation et de distribution étaient bien souvent dans les mains d'un petit nombre d'entreprises parfois familiales qui se partagent un marché captif. Cette situation est évidemment nuisible pour le consommateur qui ne peut choisir qu'entre des produits chers.


Journaliste

Les familles békées détiennent près de la moitié des grandes surfaces mais pas seulement : on les retrouve aussi dans l'agriculture, les usines, et dans l'industrie agroalimentaire. Ils sont en situation de quasi-monopole. Ils peuvent imposer librement leurs tarifs.

Nous retrouvons Alain Huygues Despointes, c'est le poids lourd de l'agroalimentaire. Et ses deux seuls concurrents sont un cousin et son ami Bernard Hayot. Dans l'île, il produit la majorité des jus de fruits, les trois quarts des sodas, 80 pour 100 des crèmes glacées, 70 pour 100 des yaourts et du fromage blanc. Il a même le monopole sur les confitures. Et quand on parle des prix des produits en rayon, on nous répond : coûts de production plus élevés qu'en métropole.


Alain HUYGUES DESPOINTES

Nos produits sont au sucre de canne ! Globalement, on a un surcoût lié à notre éloignement, à l'étroitesse du marché. Il y a effectivement un surcoût de production qui est de l'ordre de 15 ou 20 pour 100 par rapport aux produits qui sont fabriqués dans des usines je dirais similaires aux nôtres en métropole.


Journaliste

Des coûts de production plus élevés, et pourtant, les industriels d'outre-mer bénéficient d'un sérieux coup de pouce de l'État.

C'est ce qu'on appelle la défiscalisation. Une loi qui permet à Alain Huygues Despointes d'investir dans ses machines au lieu de payer des impôts, et il ne s'en cache pas.


Alain HUYGUES DESPOINTES

On a de très belles machines, grâce à la défiscalisation !

C'est important !


Journaliste

Malgré ces privilèges fiscaux, les prix pour les Martiniquais ne baissent pas. Dans le même rapport parlementaire, les députés stigmatisent les marges des industriels.


Extrait de rapport

Monopoles et oligopoles conduisent à des prix de ventes disproportionnés et complètement injustifiables qui ne sont pas fondés sur les coûts de production.


Journaliste

Les entreprises békées ont la mainmise sur la production, sur la distribution. Ils maîtrisent aussi les circuits d'importation.

Un container de nourriture sur deux qui arrive en Martinique est importé par des groupes békés. Ils ont toute latitude ensuite pour décider de leurs marges et fixer leurs tarifs. C'est ce que dénonce encore Robert Parfait.


Robert PARFAIT

Vous retrouvez toujours les mêmes approvisionnements et les mêmes importateurs à la base. Nous, par exemple, chaque fois que vous achetez un produit Lu, c'est un importateur local qui en bénéficie.


Journaliste

Qui sont ces importateurs ?


Robert PARFAIT

Certains grands groupes. D'ici.


Journaliste

Les deux premiers importateurs de l’île, c'est d'abord le groupe Bernard Hayot via sa filiale Sodicar. Le deuxième, c'est la société Sogedial dont le propriétaire est le neveu d'Alain Huygues Despointes. Sur le site Internet de cet intermédiaire, plus de 50 000 produits et l'exclusivité sur l'importation d'un grand nombre de marques. Éric de Lucy, le bras droit de Bernard Hayot, minimise le poids économique des békés et préfère parler des marchés qui leur échappent.


Eric DE LUCY DE FOSSARIEU

Dans chacun de nos hypermarchés, nous avons 30 000 articles. Est-ce que c'est ça, les secteurs-clés de l'économie de pays ?

Les grands secteurs de l'économie, qui sont la finance, qui sont les transports, qui sont les compagnies d'assurances, qui sont l'énergie ne sont pas entre les mains, pas une seule activité d'aucun de ces secteurs n’est entre les mains des békés.


Journaliste

La banque, les stations-service: des secteurs qui étaient aux mains des groupes békés il y a une dizaine d'années encore. Depuis 1945, l'hégémonie des blancs créoles est certes sur le déclin mais les entreprises békées pèsent toujours près d'un milliard d'euros.

Cette suprématie économique rappelle à certains Martiniquais l'asservissement aux aristocrates de jadis. Nous sommes aux commémorations de l'abolition de l'esclavage.


Anti-colonialistes

Les nègres marron ne sont pas encore morts ! Ils ne sont pas encore morts et ils demandent réparation !



Journaliste

Un siècle et demi après l'abolition, 3000 descendants d'esclaves demandent à l'État français une réparation financière et une redistribution des terres.


Interviewé

On demande simplement aux gens qui ont reconnu le crime contre l'humanité, il a été également une spoliation et privation de tous les droits et respects de l'homme.


Interviewé

L’État, je ne te demande pourquoi tu as fait ça. L'État, pourquoi tu as fait ça ?


Journaliste

À l'origine de ce mouvement, un maire indépendantiste tendance radicale. Garcin Malsa a porté plainte contre l'État française et réclame des dommages et intérêts astronomiques. 200 milliards d'euros en réparation de 300 ans de servitude.


Garcin MALSA

La réparation ne concerne pas seulement l'État français : ça concerne les békés. Ils continuent aujourd'hui à piller les ressources martiniquaises et créer en même temps un apartheid économique, parce qu'ils ont tout accaparé du monde économique, tout accaparé du monde foncier, tout apparat accaparé du monde import-export. Donc une minorité des gens ne peut pas décider pour une majorité dans ce pays.


Journaliste

Les revendications de la rue n'atteignent pas la minorité békée. Leurs préoccupations sont ailleurs : plus loin, à 8000 kilomètres de là.

C'est à Paris qu'Éric de Lucy et ses collaborateurs défendent leurs intérêts. Ce matin, ils ont rendez-vous au palais de l'Élysée. Ils s’y rendent plusieurs fois par an.


Eric DE LUCY DE FOSSARIEU

À l'Élysée, nous sommes chez le président de la République et chez ses conseillers et je les remercie de l'accueil toujours courtois et attentif qu’ils nous font.


Journaliste

Son bras droit, Gérard Bally, est un béké installé à Bruxelles. C'est lui qui assure le lien entre la Martinique et les cabinets parisiens.


Gérard BALLY

Ça fait 20 ans qu'on est installés dans le jeu institutionnel et qu'on essaie de faire entendre notre droit sur l'ensemble des dossiers des Dom et quand il faut faire avancer un dossier dans un sens, en général, on a les moyens de convaincre nos interlocuteurs.


Journaliste

Effectivement, Éric de Lucy et ses collaborateurs sont ici comme chez eux.


Garde

Une pièce d'identité s'il vous plaît ?


Eric DE LUCY DE FOSSARIEU

Je n'en ai pas !


Journaliste

Sans pièce d'identité, Éric de Lucy pénètre sans encombre à l'Élysée. Il a rendez-vous avec un conseiller de Nicolas Sarkozy. L'enjeu est important : la banane martiniquaise est menacée. Ses concurrents américains veulent forcer l'Europe à baisser ses droits de douane.


Gérard BALLY

Le dossier de la banane est un dossier que je qualifierai du plus important, et mon rôle est de faire en sorte que les décisions institutionnelles prises concernant ce secteur soient conformes à ce qu'il faut qu'elles soient pour que le secteur se développe, survive et se développe.


Journaliste

Vous faites du lobbying ?


Gérard BALLY

C’est ce que l'on appelle le lobbying. Tout à fait.


Journaliste

Entre les lobbyistes et le conseiller du président pour l'outre-mer, le tutoiement est de rigueur. Les hommes se connaissent bien.


Journaliste

M. Biancarelli, vous connaissez bien Eric de Lucy, c'est pas la première fois que vous le rencontrez ?


Olivier BIANCARELLI

Ah non, c'est le moins que l'on puisse dire ! Je le connais depuis quatre ou cinq ans, et c'est quelqu'un qui est très connu comme étant un défenseur extrêmement actif de la cause de la banane antillaise qui est considéré partout à Paris comme un interlocuteur très crédible et qui nous permet d'être toujours informés, en confiance : quand des informations sont remontées, on sait qu'elles sont fiables et c'est ce qui nous permet régulièrement de pouvoir défendre les dossiers au bon niveau, y compris à Bruxelles.


Journaliste

Bruxelles, c'est le sujet du jour. Car la réglementation européenne risque de ne plus être conforme aux intérêts martiniquais.

Les tractations se font à huis clos mais ce jour-là, Éric de Lucy obtient le feu vert de l'Élysée pour mener une opération d'envergure à la Commission européenne. L'Europe a décidé de baisser son droit de douane sur les importations de bananes en provenance d'Amérique du Sud. C'est le plus gros concurrent des producteurs martiniquais. Gérard Bally mène la contre-attaque diplomatique.

Qu’est-ce qui va se passer, aujourd'hui, d'important ?


Gérard BALLY

On va renverser la position. On va renverser la position de la Commission européenne.


Journaliste

Comment vous allez faire ?


Gérard BALLY

On va être très habiles.


Journaliste

Les békés martiniquais ont eu l'idée de faire venir à Bruxelles les pays africains producteurs de bananes. Objectif : renforcer la pression sur la Commission européenne. La Côte d'Ivoire et le Cameroun, eux aussi des concurrents de la banane sud-américaine.


Eric DE LUCY DE FOSSARIEU

On est dans un réel rapport de force.


Journaliste

La stratégie de Gérard Bally consiste à envoyer la Côte d'Ivoire et le Cameroun en première ligne pour défendre leurs intérêts communs.


Gérard BALLY

Il faut qu’on soit discrets ! Je vais dire à Leopoldo, en arrivant, tout à l’heure, de faire une introduction de 30 secondes et de laisser la parole aux Africains.


Journaliste

Ils ont rendez-vous chez le président de la Commission européenne, Jose Manuel Barroso, et jusqu'à la dernière minute, Gérard Bally motive ses troupes.


Gérard BALLY

Il faut que ce soit vous qui interveniez chez Barroso ! Là, il faut que vous le fassiez vraiment. Votre message, il est percutant. Il faut vraiment le faire.


Journaliste

L’intervention d’Anatole Ibanda, patron de la banane camerounaise, est cruciale. C'est lui qui a la lourde tâche de menacer la Commission de ne pas signer d'importants accords commerciaux avec l'Europe.


Anatole IBANDA

Je ne suis pas la clé du succès. Tous les producteurs ont un rôle important.


Journaliste

Vous avez un poids politique, une forte de frappe beaucoup plus forte !


Journaliste

À 10 mètres de la porte de la présidence de la Commission, nos questions deviennent gênantes pour Gérard Bally.


Gérard BALLY

Il casse les pieds, celui-là !


Journaliste

Les planteurs békés sont tendus : l'avenir de la banane martiniquaise va se jouer dans ce bureau.

C'est une réunion importante ?


Eric DE LUCY DE FOSSARIEU

Importante, oui, parce qu'on est au cabinet du président de la Commission européenne, M. Barroso. Et dans la situation de la négociation actuelle de la banane, il est évidemment extrêmement important que nous puissions nous faire écouter, j'espère entendre mais en tout cas écouter de Monsieur le président Barroso.


Journaliste

L’homme à convaincre aujourd'hui, c'est Jean-Claude Thébault, le bras droit du président de la Commission européenne.


Jean-Claude THEBAULT

C’est très impressionnant ! Je suis tout seul...


Journaliste

En bon stratège, Gérard Bally reste en retrait et avance son premier pion : le représentant espagnol. L'Espagne est elle aussi un gros producteur de bananes.


Représentant espagnol

Merci beaucoup de nous accueillir.

Monsieur, une baisse du droit de douane aura eu de graves conséquences pour les producteurs de bananes.


Journaliste

La stratégie est bien huilée : le Cameroun rentre maintenant dans la partie. Reste notre caméra.


Gérard BALLY

Il faut arrêter de filmer !

C'est une réunion vachement confidentielle...


Journaliste

Gérard Bally nous demande de quitter la pièce. À la sortie, les bananiers martiniquais ont le sourire.

Comment ça s'est passé, M. de Lucy, alors ?


Eric DE LUCY DE FOSSARIEU

Impeccable !


Journaliste

Ça veut dire quoi, impeccable ?


Eric DE LUCY DE FOSSARIEU

Ça veut dire que c'était confidentiel : on peut pas vous en dire plus.


Journaliste

Est-ce que ça s'est bien passé, ou pas ?


Eric DE LUCY DE FOSSARIEU

Mademoiselle, vous ne voulez pas me débarrasser de cet individu ?


Journaliste

Les Martiniquais viennent de marquer un premier point à Bruxelles. Reste à s'assurer du soutien du ministre de l'Agriculture à Paris.


Gérard BALLY

C’est pas lui ? Si, derrière, c'est Ibanda.


Journaliste

Gérard Bally retrouve Anatole Ibanda, son acolyte camerounais. Et apparemment, il est content de sa prestation devant la Commission européenne.


Gérard BALLY

J’ai trouvé Ibanda très bon ! Il faut garder la main sur ce mec-là. Quand on réfléchit, on avait tous un peu les mêmes objectifs hier, mais on les a mis en avant par stratégie, quoi.


Journaliste

Éric de Lucy et Gérard Bally n'ont pas tout à fait finalisé leur opération. Il faut maintenant convaincre le ministre de l'agriculture, Michel Barnier, de devenir leur porte-parole.

C'est une réunion très importante, aujourd'hui ?


Eric DE LUCY DE FOSSARIEU

Comme hier ! Comme avant-hier, comme demain !

Nous n'avons que des réunions très importantes, mon cher journaliste...



Journaliste

Cette fois, les Martiniquais ont réussi à organiser un mini-sommet de la banane avec des hommes d'État.


Interviewé

C’est le ministre, qui nous accompagne.


Journaliste

De quel pays ?


Interviewé

La Côte d'Ivoire.


Journaliste

Les ministres de l'Agriculture de la Côte d'Ivoire, de Madagascar, du Suriname ou encore du Cameroun. Éric de Lucy se défend de faire de la politique mais en Martinique, tout le monde sait qu'il est un des vrais patrons de l'île. François-Xavier Guillerm est bien le correspondant du plus grand journal martiniquais, France-Antilles.


François-Xavier GUILLERM

C’est un Martiniquais qui pèse : il en a sous le pied, comme on dit ! Les békés, ils ont le pouvoir. Ils ont le pouvoir économique.


Journaliste

Ont-ils aussi le pouvoir politique ?


François-Xavier GUILLERM

Non. La région n'est pas aux mains des békés. Les départements ne sont pas aux mains des békés, les communes ne sont pas aux mains des békés. Pour eux, le pouvoir est économique, et c'est ainsi qu'ils agissent. Ils n'ont pas tort, d'ailleurs !


Journaliste

Effectivement, les békés ne briguent jamais de mandats mais quand il s'agit de défendre leur business, ils savent faire de la politique et même de la diplomatie. Derrière ce tour de table des puissances bananières, il y a la main d'Éric de Lucy et le carnet d'adresses de Gérard Bally. Ce sont eux qui ont convaincu Michel Barnier d'organiser ce sommet. Si cette réunion a lieu aujourd'hui, c'est un peu parce que vous avez oeuvré pour que tout le monde se retrouve autour de la table ?


Gérard BALLY

Tu vas pas me faire dire devant mes partenaires des trucs comme ça !



Journaliste

Mais c'est un peu vrai ?


Gérard BALLY

C’est un peu vrai...


Journaliste

C’est vous qui êtes aux manettes, quand même...


Gérard BALLY

Je suis un technicien, un technicien consciencieux.


Journaliste

Après une heure de réunion, Gérard Bally a gagné son pari. Suivi par 10 pays producteurs de bananes, Michel Barnier prend officiellement position contre la baisse du droit de douane sur les bananes sud-américaines.


Michel BARNIER

Ce soir, le président de la Commission européenne, M. Barroso, le président du Parlement européen, M. Pöttering, le directeur général de l'OLC, M. Lamy, un communiqué commun que nous avons tous signé au terme de cette réunion.


Journaliste

Pour l'instant, la Commission européenne n'a pas encore pris de décision définitive.

L'influence du lobby béké, entre Paris et Fort-de-France, peut aller beaucoup plus loin. Au point de provoquer un scandale en 2007 : à cause d'un pesticide, le Chlordécone, toute la Martinique est durablement polluée.


Journaliste

Une affaire de santé publique, à présent…

Les sols de la Martinique pollués après des années d'utilisation de pesticides.

On dit du Chlordécone qu'il a une forte rémanence. Parce que la molécule peut vivre des siècles.


Journaliste

Nous sommes sur la propriété de Laurent de Meillac, un béké à la tête de trois exploitations. Plus de 200 hectares de bananes traités au Chlordécone pendant des années, ce pesticide particulièrement toxique. Il ne veut pas s'étendre sur cette affaire.

Il préfère nous vanter les mérites du nouveau procédé qui a remplacé le Chlordécone.

Vous n'utilisez plus de Chlordécone ?


Laurent DE MEILLAC

Il y a très longtemps que l'on ne l’emploie plus. Ç’a été remplacé par ce piège à charançons.


Journaliste

Le charançon : c'est pour lutter contre ce nuisible que les producteurs de bananes ont répandu près de 6000 tonnes de Chlordécone sur leurs terres pendant des années.

Il y a quand même une grosse pollution au Chlordécone ?


Laurent DE MEILLAC

Non. Parce qu'on fait des analyses régulièrement et on va trouver des traces, mais dans le sol. Dans le régime, non. Dans le sol, oui.


Journaliste

C’est pas un peu inquiétant, quand même ?


Laurent DE MEILLAC

Écoutez, c'est plus embêtant qu’inquiétant. Parce que ça nous interdit de faire d'autres choses que de la banane.


Journaliste

Embêtant, le mot est fait faible, vu la gravité de la pollution. Mais ce qui fait scandale, c'est surtout que ce pesticide est depuis très longtemps classé parmi les 20 poisons les plus toxiques au monde. Prohibé aux États-Unis depuis 1976, il est interdit en France en 1990. Pourtant, le Chlordécone a continué à être répandu sur les bananeraies martiniquaises trois années après son interdiction.

L'affaire fait les titres des journaux télévisés en 2007.


Journaliste

La culture de la banane a-t-elle empoisonné aveuglément les autres terres agricoles ? L'État et les planteurs békés accusés d'avoir continué à empoisonner les Antillais au Chlordécone…


Journaliste

La banane elle-même n'est pas touchée par cette pollution. Le fruit résiste à la contamination au pesticide qui est fixé dans le sol. Mais aujourd'hui, la moitié des terres agricoles de la Martinique est contaminée. Résultat : des cultures maraîchères comme la patate douce ont été interdites sur des centaines d'hectares. Des terres en jachère et des dizaines d'agriculteurs sans rien à produire du jour au lendemain.

C'est l'histoire de Jocelyn Louise, un pisciculteur installé au beau milieu d'une ancienne bananeraie. Depuis un an, les bassins d'élevage sont à l'abandon. Il n'a plus le droit de vendre ses écrevisses.


Jocelyn LOUISE

Ici, il y avait une très grande exploitation bananière. 84 hectares. Forcément, si les gens utilisaient le pesticide contenant le Chlordécone, eh bien avec le ruissellement des eaux des exploitations, ça a pollué la rivière et l'écrevisse, la chair de l'écrevisse est polluée par cette eau.


Journaliste

Dans l'eau de ces bassins, on retrouve des doses de Chlordécone 140 fois supérieures à la norme. Et pendant 15 ans, Jocelyn Louise a vendu sans le savoir des tonnes d'écrevisses contaminées aux hôtels et restaurants martiniquais. Les analyses réalisées l'an dernier sur ces crustacés sont alarmantes.


Jocelyn LOUISE

Les prélèvements effectués sur mon exploitation montrent que l'on a trouvé 1324 microgrammes de Chlordécone par kilo pour l'écrevisse, soit 65 fois la norme autorisée. Donc oui, le consommateur martiniquais a consommé des produits avec du Chlordécone.


Journaliste

Le Chlordécone a contaminé toute la chaîne alimentaire. L'eau, la végétation, les animaux. Et même le corps humain. On retrouve des traces de pesticides dans le lait maternel et dans le sang du cordon des nouveau-nés. Reconnu potentiellement cancérigène depuis 1979, le Chlordécone pourrait-il être à l'origine des taux de cancers très élevés en Martinique ?

C'est la question que soulève le professeur Belpomme, cancérologue à l'hôpital Georges Pompidou à Paris.


Dominique BELPOMME

Ici, quand on prend les courbes officielles à partir des données officielles, eh bien on voit que l'augmentation des cancers de la prostate, on voit que c'est une augmentation en métropole qui est relativement lente alors qu'en Martinique, vous voyez que ça croît de façon exponentielle.

Aujourd'hui, ce qu'il faut savoir, c'est que le taux des cancers de la prostate en Martinique et en Guadeloupe, c'est le record du monde. Il est clair que si vous voulez, ces cancers de la prostate ne sont pas tombés du ciel.

Les pesticides que l'on a pulvérisés en grande quantité dans l'île sont à considérer...


Journaliste

En 1990, c'est la réglementation européenne qui oblige la France à interdire officiellement l'utilisation du Chlordécone. Surprenant : le gouvernement accorde une dérogation aux planteurs de bananes. C'est ce que dénonce l'association Non au Chlordécone.

Leur avocat Georges Emmanuel Germany a porté plainte contre l'État pour empoisonnement.


Georges-Emmanuel GERMANY

En 90, l'État va décider qu'on arrête l’utilisation de ce produit. Il va interdire l'utilisation, la commercialisation du produit mais de 90 à 93, tous les six mois ou tous les ans, il y aura une prorogation : c'est-à-dire qu'on sait qu'un produit est toxique pour l'environnement et pour la santé et pendant trois ans, l'État, en pleine connaissance de cause, va empoisonner deux populations : les Martiniquais et les Guadeloupéens.


Journaliste

Pourquoi l'État a-t-il accordé des dérogations aux planteurs de bananes ?

Le dernier ministre de l'Agriculture qui a reconduit l'utilisation du Chlordécone, c'est Jean-Pierre Soisson.


Journaliste

Lorsque vous donnez une dérogation au Chlordécone, vous savez que c'est dangereux !


Jean-Pierre SOISSON

Non, on ne le sait pas vraiment et l'on n'a jamais prouvé. Ce que j'ai fait, j'en assume la responsabilité : j'ai prolongé l'utilisation du produit pendant six mois pour faire, pour permettre la venue d'un produit de substitution.


Journaliste

À l'époque, il y avait déjà des produits de substitution !


Jean-Pierre SOISSON

Non. À l'époque, ils étaient incapables de gérer le maintien, je dis bien le maintien de la production sans utiliser un tel produit.


Journaliste

Pourtant, dans la dérogation que le ministère de l'Agriculture adresse aux planteurs en 1992, il y a déjà des alternatives au Chlordécone.


Extrait de dérogation

Je vous rappelle qu'il existe d'autres produits autorisés pour lutter contre ce parasite.


Journaliste

Malgré tout, les bananiers sont autorisés à employer le Chlordécone jusqu'en septembre 1993.

Qui vous a demandé cette dérogation ?


Jean-Pierre SOISSON

À l'époque ? Vous revenez à quoi ? La dérogation de...


Journaliste

Chlordécone.


Jean-Pierre SOISSON

C’est sur dérogation du préfet de la Martinique. C'est monté par les voies administratives normales.

C'est pas du tout par les voies, si vous voulez me faire dire, Éric de Lucy ou Éric Hayot, pas du tout !



Journaliste

La dérogation du ministre Soisson est pourtant bien adressée au frère de Bernard Hayot, Yves Hayot. A l'époque, il est à la fois le patron du syndicat de la banane et le directeur des établissements Lagarrigue, l'entreprise qui commercialise le Chlordécone.

Pour la première fois, Yves Hayot accepte de répondre aux questions d'un journaliste sur cette polémique.


Yves HAYOT

La première fois que nous avons vendu du Chlordécone, il était autorisé partout dans le monde entier, y compris aux États-Unis.


Journaliste

En 1990, c'était interdit, en France, et vous, vous arrivez à...


Yves HAYOT

On n'a pas interdit en France : on a interdit le Chlordécone parce qu'il avait beaucoup de rémanence.

Et on a obtenu ici pendant un an ou deux ans après l'autorisation de s'en servir parce qu'il n'y avait aucun produit pour le remplacer.


Journaliste

C’est vous qui avez demandé au gouvernement d'avoir une rallonge ?


Yves HAYOT

Non, c'est moi, c'est les bananiers, c'est tout le monde, c'est toute la profession qui a demandé une rallonge. Et le gouvernement a donné sa rallonge sans aucun problème.


Journaliste

L’État a-t-il sacrifié le principe de précaution au profit des intérêts des planteurs de bananes ? Jean-Pierre Soisson concède aujourd'hui qu'il aurait pu faire autrement.


Journaliste

Si c'était à refaire, vous feriez quoi ?


Jean-Pierre SOISSON

Si c'était à refaire, difficile de dire maintenant : on va autoriser le Chlordécone comme ça. Si c'était à refaire, je donnerai moins la priorité au maintien de la production bananière.


Journaliste

Donner moins la priorité aux intérêts de la banane, en clair : Jean-Pierre Soisson aurait probablement pris plus de précautions pour la santé des Martiniquais.

Yves Hayot a la conscience tranquille.


Yves HAYOT

Le principe de précaution, c'est quelque chose qui certainement va coûter très cher à la France. Mais les Français aiment ça ! Voilà.


Journaliste

Avoir négligé le principe de précaution risque surtout de coûter très cher aux Martiniquais et à leur santé. C'est ce qu'affirme le professeur Belpomme.


Dominique BELPOMME

À partir du moment où ce pesticide organochloré est une molécule CMR, c'est-à-dire cancérigène mutagène reprotoxique, à partir du moment où les nouveau-nés sont contaminés, même par des faibles doses et d'autant plus qu'il s'agit de faibles doses, il est clair qu'il s'agit que ces nouveau-nés là feront dans les années à venir, quand je n'en sais rien, mais dans les années à venir, des maladies liées à la Chlordécone.


Journaliste

Aujourd’hui, les hommes d'affaires békés auraient du mal à obtenir de telles dérogations. Leur influence est toujours importante mais elle s'érode.

En Martinique, sur une population de 400 000 habitants, les 100 familles békés ont de plus en plus de mal à résister à la loi du nombre. La citadelle békée a près de quatre siècles, elle a résisté à la révolution française. Saura-t-elle trouver sa place dans un monde qui ouvre ses frontières, dans un monde inéluctablement métissé ?


Présentateur

Vendredi prochain, pas d'émission, mais une soirée spéciale gangster que je vous recommande tout particulièrement.

Nous, nous nous retrouvons dans deux semaines et nous vous raconterons la traque d'un dictateur. 40 000 morts, c'est le triste bilan du régime d’Hissein Habré, ancien président du Tchad, un pays soutenu à l'époque par la France et par les États-Unis. Aujourd'hui, un avocat veut faire juger Hissein Habré. Y parviendra-t-il ? Eh bien rendez-vous dans deux semaines. D'ici là, continuez de vous informer sur Canal.

Bon week-end, à bientôt.





FIN

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