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Publié par Edouard Boulogne

 

La Guadeloupe après le pétrole.(Fiction créatrice) (I).

 

 


( Un lecteur, qui signe L.Q Cincinnatus, envoie au Scrutateur, cette très originale fiction sur le monde, en particulier chez nous aux antilles françaises, d'un monde qui serait brusquement frappé par la pénurie de pétrole. Je remercie Cincinattus, pour ce texte, qui veut faire réfléchir (qui fera réfléchir), avec ce qu'il faut bien appeler du talent. Le « sérieux » y est enrobé d'une pincée d'ironie, d'une bolée d'humour, de ce je ne sais quoi qui fait qu'on s'instruit dans la joie. J'y ai trouvé quelque chose du Montesquieu des Lettres persannes, quand l'illustre écrivain entrelarde son discours narquois de la délicieuse (et si riche) histoire des Troglodytes. Trouvé aussi, ici et là, un parfum de robinsonnade, analogue au si beau roman de Rodolphe Wyss : Le Robinson Suisse, qui enchanta mon enfance. Il convient de lire ce texte au second degré, comme l'a écrit son auteur.  La dimension du texte nous a conduit à le publier en plusieurs parties.

Le Scrutateur).


Les illustrations portent sur quelques-uns des documents dont s'est partiellement nourri l'auteur.





« L’arbre ainsi élagué par la tempête paraissait comme humilié – rendu humble- de par sa nudité forcée. Ridiculisé, il n’était pas beau à voir (bien qu’avant, nul ne le remarquait) et semblait plutôt à plaindre. Il fut contraint pour survivre de se rassembler dans ce qui lui restait de force, au cœur de son essence de vie. Dépossédé de son passé, il reprit un nouvel élan de création, avec encore plus de vigueur, de santé, de beauté et de fruits. Il devint ainsi, par l’épreuve dépassée, maître en son propre jardin  »

 

Atzlan, Jardins de vie



«  Ma grand-mère me disait : « An tan Sorin (1), nous manquions de tout, mais ce fut la plus belle période de ma vie, car tout le monde s’entraidait… »


Il fallait se rappeler cela pour comprendre et se donner le courage nécessaire à tout repenser et réinventer. Grâce au ciel et la terre, certains avaient ouvert le chemin de cette rééducation à notre pays. De nombreuses années avant le grand saut, ils avaient posés des germes et nombreux étaient ceux qui pouvaient déjà récolter et en partager les fruits.


« Yé cric ! Yéé craaac… La clé est dans le sac ! Si l’on ne tombe pas, ce n’est pas la peine de se relever. Si l’on ne tombe pas dans la boue, ce n’est pas la peine de se débarbouiller. Marche aujourd’hui, marche demain, en marchant on fait beaucoup de chemin ! Nous voilà partis  : Yé mysticric !...


«  T’AS CALE LE MOTEUR  …  ! »



«  PEAK OIL (2) !    « Le défi est considérable ! L’enjeu vital… » avons nous entendu comme un avertissement depuis quelques années dans les interstices de la pensée acceptée.


Qui d’entre nous a entendu et compris ce que cela signifiait ?


Yé Cric !…


En quelques mois, l’île s’est vidée de plus d’un tiers de sa population. Non pas en conséquence d’une épidémie foudroyante ou d’une guerre éclair… Heureusement non. Nous avions pourtant redouté, au moment fort des passions, qu’une guerre civile éclate. Il n’en fut rien. Seulement un vif feu de paille vite essoufflé avec, malheureusement, quelques flammes de tragédies inoubliables.

L’hémorragie spectaculaire de la population fut seulement la conséquence d’une inquiétude-panique née d’irrationnel et d’émotionnel, eux-mêmes fruits de la mauvaise ivresse du tout de suite, du toujours plus, et du toujours plus vite. Même les évènements de la Soufrière de 1976, pour ceux qui s’en rappelaient, n’avaient pas créé autant de remous et de tensions.


Ce bouleversement là, on devait s’y attendre, mais peu s’y attendaient vraiment en toute conscience et s’y étaient préparés… Cette échéance inévitable de pénurie pétrolière, ou de la fin du pétrole bon marché pour commencer, le monde du spectacle permanent et son flot continu d’informations contradictoires l’avait rendu inaudible. L’univers clôt des écrans aveuglants et des oreillettes assourdissantes, du téléphone portable pour ne rien dire du « filet » mondial(web) où tout semblait accessible sans limites en un clic-plastique avait généré un sentiment de légèreté et de toute puissance qui avait rendu improbable voire impossible cette évidence pourtant flagrante, même si quelques journaux indépendants, quelques sites web, Cassandres noyées parmi d’autres millions de sites, en parlaient, informaient, avertissaient… Nous nous rendions compte que le flot ininterrompu d’informations équivalait à l’absence d’information : impossibilité de sélectionner, de digérer et même parfois d’être simplement réceptif... C’était l’écoeurement, l’overdose, et tout paraissait avoir une valeur identique, indifférenciée. L’excès créant l’annulation et la nullité, la pire des choses ou la meilleure étant réduite à une banalité de plus.


Pourtant, il aurait seulement suffit de continuer d’apprendre à observer et à penser ! La simple logique de la limitation de cette ressource naturelle épuisable, base omniprésente dans tout le fonctionnement de notre société d’alors, était devenue réalité concrète, brutalement, dans la crudité imminente du manque.


« Jouons ensemble ! Citez les objets sur vous et dans votre entourage qui n’ont rien eu à faire avec l’industrie pétrolière ?


Ce phénomène, pas suffisamment prit au sérieux et anticipé, allait tout bouleverser dans notre manière de vivre, chez nous et partout ailleurs dans les sociétés dépendantes : Pour le pire dans la phase aiguë de manque et bien sûr, nous l’espérions, pour le meilleur en plus grande proportion après notre rééducation individuelle et collective. Le chaos et la douleur, nous le savions, devaient pourtant faire leur œuvre de passeurs.


Au bord du gouffre de l’évidence et de l’échéance proche, la question d’un monde futur sans pétrole devint pour les collégiens, les lycéens, les étudiants et les inventeurs de tous acabit, un sujet de rédaction, de dissertation, de recherche appliquée à presque toutes les disciplines : Philosophie, sciences économiques sociales et politiques, sciences de la vie et de la terre, sciences physiques, technologie, médecine, sciences de l’éducation, agronomie et agriculture, métiers de la pêche et de la mer, mécanique, arts…



*

Voici les faits :


Cela a commencé par une rumeur rapidement suivie d’une annonce officielle. Celle-ci déclarait le même jour par voie de presse (TV, radios, & journaux), que la desserte par les compagnies aériennes de la Guadeloupe, de St Martin et de la Martinique était menacée à court terme par l’augmentation exorbitante et incontrôlée du kérosène. Ces compagnies annonçaient sinon leur faillite prochaine, tout du moins un arrêt momentané de leur activité, interruption indéfinie dans la durée jusqu'à  « la complète résolution de la crise ». L’expression fut peu convaincante si l’on jugeait par le contexte international à l’origine de cette situation. Ce doux mensonge pour ne pas créer de panique, dont peu de personnes étaient dupes, avait renforcé le sentiment d’inquiétude et de fébrilité, dans la population.

 

L’annonce fit l’effet d’une bombe parmi ceux, très nombreux, qui s’étaient habitués depuis des années à voyager outremer en assimilant les Antilles à une proche banlieue de Paris et les jumbo jets transatlantiques à une sorte de RER supersonique ! CHOC de se rendre compte qu’il faudrait peut être remettre en question ce luxe incroyable devenu un acquis allant de soi. CHOC encore plus violent de se sentir « coincé là », réalisant que Christophe Colomb avait mis autant de temps à faire la traversée que nos skippers-GPS contemporains… CHOC d’imaginer vomir ses tripes durant trois semaines à un mois, voire plus, sur un voilier de dix mètres pour rejoindre Marseille, Bordeaux, Nantes où le Havre alors qu’en huit heures de temps nous traversions auparavant nonchalamment un océan en classe grand large, plus préoccupé par la programmation cinéma et le plateau repas que des embruns, de la houle, des grains venteux et du bleu profond insondable grouillant de vie d’en dessous ! CHOC insupportable d’entrevoir des réalités concrètes qui ressurgissait dans leur évidence et leur crudité, réalités réincarnées qui allaient bouleverser nos habitudes ronronnantes, réveil en sursaut qui avait mis le feu aux poudres d’escampette !


Le communiqué, vernis de formules rassurantes qui ne faisaient qu’augmenter l’angoisse ambiante, précisait que, compte tenu des réserves disponibles, le trafic était maintenu pendant l’année à venir. Il serait, à cette échéance, totalement clôturé, bien que momentanément, jusqu’au retour à la normale... Il était ajouté que le pont aérien civil serait soumis, pendant cette année, à un numerus clausus. Des ordres de priorité seraient définis par une réglementation préfectorale pour à l’attribution des titres de transport, cela, était-il dit, « par souci d’équité et d’ordre public ».

Le communiqué poursuivait par l’annonce d’un rationnement alimentaire contrôlé sur les denrées de premières nécessité (jouons ensemble : cherchons lesquelles !…) et d’un rationnement draconien en carburants de toutes natures. Ces derniers seraient affectés exclusivement aux véhicules routiers, maritimes et aériens professionnels, et parmi eux, en priorité aux véhicules de secours et de santé, aux transports en commun et à celui des marchandises, et, cela va sans dire aux véhicules militaires et officiels. Tous les véhicules personnels sans laisser passer officiel permanent ou exceptionnel devaient être immobilisés jusqu’à nouvel ordre.


Une sélection des voyageurs vers la métropole fut mise en place selon des critères stricts, les personnes hospitalisées dans un état grave ou chronique étant les premières à être évacuées. Les vols touristiques furent bien sûr annulés en premier, débauchant en conséquence toutes les personnes travaillant dans le secteur. Cet autre électrochoc, subit directement par une bonne partie de la population active vivant directement ou indirectement de l’économie du tourisme, ce chômage technique indéfini, fit bien sûr palabrer, réfléchir et réagir…


« REMETS LE CONTACT !... »


En situation de péril pour la marmite et les siens, on pense et on s’organise vite, et en Guadeloupe cela se décline et se résout à plusieurs, par l’union des forces de chacun ! La légendaire solidarité insulaire, assoupie et ramollie par plusieurs décennies d’individualisme triomphant, reprit alors du poil de la bête. Aussi, le bon sens de la terre nourricière fut aussitôt exhumé tel un phénix, comme à chaque coup dur de l’histoire…


Malgré le rationnement officiel promettant une distribution équitable des stocks, il s’en suivit immédiatement une pénurie des denrées habituellement dévalisées en cas d’alerte cyclonique (jouons encore ensemble : lesquelles ?…) mais cette fois en plus, il y eut celle, exceptionnelle, de bêches, de coutelas et de toutes qualités d’outils de jardin et de semences !

Ce manque cruel à toutes les bonnes volontés (nombreuses) de survivre au pays fut heureusement de courte durée. L’opportunisme commerçant se débrouilla pourtant en quelques semaines pour réapprovisionner les stocks, les rotations des navires marchands étant maintenues jusqu’à nouvel ordre. Les génies du négoce furent tout de suite en alerte flairant un marché qui s’ouvrait et promettait de devenir florissant et lucratif : celui du système « D », de la survie agro-alimentaire… Dans ce cas, ces génies là trouvent toujours des solutions pour satisfaire leurs clients payeurs ! « Business is business … » Cette attitude attendue des acteurs du commerce, parfois exaspérante pour certains, bien qu’elle fut vite entravée par les évènements qui suivirent, fut pourtant d’un grand secours pour notre pays grâce sa vitesse de réaction, d’adaptation aux nécessités et à son efficacité . Nous l’avons remarqué et remercié bien plus tard.


Pendant le temps où la ruche des affaires privés d’importation et de revente locale tournait à plein régime avant l’ultimatum annoncé, l’organisation des derniers transports transatlantiques était orchestrée par les pouvoirs publics avec l’appui logistique de l’armée (pont aérien et maritime). Les ressortissants étrangers « officiels » et les « Français de France » non résidents furent rapatriés en priorité après les cas de santé majeurs.

 

Etant donné que la plupart des familles insulaires avaient des parents ou des connaissances en France prêtes à les accueillir (une des conditions à remplir pour obtenir un billet), nombreux étaient ceux qui voulaient et pouvaient prétendre partir. Il y avait foule devant les mairies encadrées d’escadrons de gendarmerie, mairies seules habilitées à distribuer et à recueillir les formulaires de demande d’émigration et ceux pour les bons d’essence permanents ou exceptionnels.


L’armée occupa l’aéroport et se tînt prête à tout débordement. S’en suivit des mouvements de foule et protestations parfois violentes sur des édifices publics contre la pratique d’une sélection par l’argent des candidats au voyage et les abus de « laisser conduire » distribués disait-on à la tête du client.

Radio-bois-patate citait des noms et si ce phénomène de corruption bien connu n’étonna presque personne, il jeta néanmoins de l’huile sur un feu déjà bien nourri. En effet, pour le droit au voyage, nous avons fini par apprendre de source fiable que beaucoup des plus nantis, certains des mieux placés, quelque-uns issus des grandes familles influentes eurent, sans autre formalité qu’un règlement généreux, leurs billets en première classe. Redoutaient-ils quelque insurrection populaire ? Durant cette nuit de Varennes à l’antillaise, espéraient-ils échapper à la décrépitude d’un système nourri de leur contribution et trouver le refuge et la tranquillité d’une villégiature en France où ailleurs ?

Il y eut bien sûr ceux qui sont partis bien avant le tohu-bohu : En effet l’information circulait déjà en « haut lieu » plusieurs mois avant l’annonce officielle et l’on avait vu partir en catimini (voyages d’affaire ou vacances en aller simple !) de nombreuses personnes en vue avec leur famille ainsi que des hauts fonctionnaires remplacés avant l’heure et au pied levé par des agents inconnus s’avérant être, par la suite, des officiers en civils de l’armée, « têtes » du génie et spécialistes en logistique de crise.

La fièvre monta d’un cran lorsque qu’une dépêche annonça quelques semaines après les premières mesures, le décret d’une suspension « provisoire » du transport et du fret maritime fixée à six mois après l’arrêt des ponts aériens, eux aussi « momentanés » selon le langage officiel, provisoire-momentané de façade qui ne rassurait nullement compte tenu de l’étendue mondiale du phénomène. L’armée occupa les ports.


Quelques vedettes luxueuses et voiliers défiscalisés qui marinaient dans les marinas prirent (enfin !) la mer souvent en sureffectif d’équipage vers des destinations inconnues.


Sauve qui peut ! Les craintifs et les rats quittaient le navire…


*


Mais pourquoi partir alors que là bas où ailleurs c’était peut être pire ?

Ceux qui le croyaient, ou idéalisaient le potentiel de vie belle de leur île, ne firent pas grand-chose pour retenir les candidats au départ. Chacun finalement se targuant de bonnes raisons pour un choix comme pour l’autre.

Il y eut bien sûr des drames dans les familles entre ceux qui voulaient rester et ceux qui voulaient partir. La cause du départ qui serait peut être sans retour (là était le tragique de la situation) était l’urgence de rejoindre un conjoint, des parents ou des enfants étudiants en métropole.

Le plus souvent pourtant, l’irrépressible envie de partir s’exprimait dans les rangs des métropolitains installés sur l’archipel de fraîche ou de longue date mais aussi parmi beaucoup de blancs-pays ainsi que la quasi-totalité des békés fortunés qui craignaient tous un désengagement de l’Etat français et une « chaotisation » de la société insulaire.


La peur du nègre révolté et revanchard que l’on imaginait autoproclamé à la tête d’une nouvelle « république » bananière, était le cauchemar des tenants du pouvoir et des blancs qui redoutaient le retour au centuple de leur  karma colonial  ! En effet, si l’on s’en tenait à l’image des leaders indépendantistes roulant en Mercedes et à celle de la plupart de leurs militants présents sur la scène publique d’alors, il était alors plus facile d’y percevoir des mafieux haineux et opportunistes que des Gandhi en puissance. Cette mouvance rétrograde et jalouse du pouvoir, n’aspirant qu’à prendre une place vidée de ses occupants pour se repaître de tous les privilèges confisqués jusqu’alors, au discours manifestement démagogue et intellectuellement malhonnête, pouvait laisser présager le pire à plus d’un observateur, si l’état colonial se retirait pour une raison ou une autre – ayant par exemple d’autres chats à fouetter chez lui! La peur de l’anarchie et d’être isolés du « monde » était le ferment de la confusion et une motivation puissante au départ … Pas seulement bien sûr pour les blancs qui n’avaient pas la conscience tranquille, mais pour tous ceux, sans distinction d’apparence, acquis et accrocs à leur mode de vie moderne : à ses avantages … à ses esclavages !


Jouons encore ! Quels avantages (utiles & inutiles) ? Quels esclavages ?


Une des questions que posaient les confiants qui restaient  au pays à ceux qui s’en allaient était: « Peur d’être isolé de quel monde ? »…

silence

La peur de la dictature mafieuse appelait également la question :

 « Que deviendront les aspirants dictateurs avec leur Mercedes à sec ?!! » kra,kra,kra. !!! Est-ce que la foule dort ? 


Pas si facile d’être clairvoyant et de mener une action juste en ces moments de chaos transitionnel … Ma vie ici où la bas ? La vie avec où loin de mes proches ? La vie avant et après … ? Quitter Pointe-à-Pitre et marronner dans les mornes en cultivant des poyos et du manioc ?

*


RETOUR AU PAYS…


Dans l’autre sens, du côté froid de l’océan, surgissait les mêmes questions avec d’autres points de vue et autre contexte. Ici, dans le grand pays , une vision disait : « Nous sommes un Etat fort, organisé et prévoyant. La crise sera gérée et surmontée ; des mesures spéciales ont été étudiées et anticipées pour ce cas de figure ». Une autre vision disait : «  les camions s’arrêteront bientôt de livrer nos supermarchés qui sont seront surveillés par des forces armés, tout est arrivé trop vite, rien de concret et de fiable n’a été prévu, que des discours et des projets dans de beaux tiroirs, chacun pensant que l’autre à fait son boulot ; le gouvernement est dépassé : la débrouille, le marché noir et les mafias s’imposent… ».


Pour les antillais de métropole, Il y avait ceux qui avaient construit là leur vie et qui se préparaient à accueillir les leurs comme des réfugiés.

 

Par ailleurs, une vague de retour au pays était aussi perceptible, quoique très discrète parmi l’effervescence des évènements qui touchaient le pays et l’Europe tout entière.

Ceux qui avaient « senti » l’odeur du souffre avant les autres et voyait en leur île le seul refuge acceptable tant qu’on y meure ni de faim ni de froid, avaient déjà fait le voyage quelque temps auparavant et faisaient partis de ceux qui s’étaient le mieux organisés pour survivre sur place. Pas seulement individuellement ou pour leur famille, mais souvent aussi en synergie avec divers réseaux de personnes actives en de nombreux domaines vitaux* complémentaires, anticipant la décolonie, la débandade d’un système essoufflé, bientôt terrassé par la panne sèche annoncée.


(Ce système d’à peine plus d’un siècle, basé sur les énergies fossiles, n’avait en définitive duré que peu de temps au regard de l’histoire humaine, même si ses conquêtes, mais aussi ses dégâts, furent considérables à tous niveaux.)


*Jouons ensemble : quels sont les domaines vitaux sous entendus ? Rayer les mentions inutiles : l’agriculture et la pêche ? le logement ? la santé ? l’éducation et la culture ?...

… A peine l’annonce faîte de la rupture prochaine du pont aérien avec l’outre-mer, certains Antillais exilés voulant coûte que coûte retrouver leur île profitèrent (à prix fort) de l’opportunité des derniers vols non contrôlés. Ensuite, la plupart s'embarquèrent, souvent avec leur famille, dans les derniers cargos bananiers et porte containers qui faisaient encore la liaison. Certains, n’ayant jamais navigués de leur vie, prirent le risque insensé de s’embarquer sur des voiliers parfois étroits dans les ports de plaisances du littoral français où d’autres côtes. Quelques uns ne sont jamais arrivés… Auraient-ils prolongé une escale dans quelque mouillage de bonne fortune ? On raconte aussi que d’autres se sont engagés en France dans les contingents militaires affectés à l’évacuation contrôlée des îles d’outre mer pour traverser aux frais de la princesse et déserter ensuite pour rester chez eux. Le hic fut que certains Guadeloupéens se retrouvèrent « parachutés » contre leur gré en mission à la Réunion (il y restèrent pour la plupart) et qu’inversement des Polynésiens et Réunionnais –dans la même situation, débarquèrent en Guadeloupe. Ceux qui décidèrent d’y rester furent bien accueillis en marronnage organisé !

Comme au temps du mur de Berlin construit en une nuit, des drames de familles déchirées, séparées par les évènements ainsi que les bonheurs de retrouvailles inespérées malgré tous les obstacles, se sont tissés et sont venus alimenter le lot d’histoires humaines et de récits extraordinaires qui ont voyagé de part et d’autre de l’océan plus vite que les corps et leurs valises.

Pendant les mois et les années qui suivirent la panne sèche, il n’y avait pas de semaines sans qu’une ou plusieurs voiles se dessinent sur notre horizon. Les rapatriés au compte goutte, revenaient irriguer notre nouvelle alliance.

Yé Mysticric !!!


*


Les émeutes et les pillages ont bien sûr fait craindre le pire. La peur de manquer, surtout en ville, s’est traduite par des actes de vandalisme et de vol organisé. Le climat d’insécurité a fait craindre une insurrection générale et incontrôlable. Elle fut cependant évité, dit-on par sagesse collective ou, selon l’avis de certains plus pragmatique, grâce à une météo tellement pluvieuse pendant quelques semaines qu’elle découragea tout rassemblement et brasiers extérieurs !

La conséquence de cette tension fut l’établissement d’un état d’urgence par les autorités. Un couvre feu fut instauré dans la ville de Basse Terre et sur toute la Grande Terre où les infrastructures touristiques désertées furent l’objet de saccages et de pillages, égarements stoppés par des rondes de blindés militaires dans les quartiers concernés. Les zones commerciales dont celle de Jarry et de Baillif, zones sensibles pour l’économie du « département », furent sécurisée à temps par l’armée en faction permanente, ainsi que tous les établissements bancaires, les postes et les point relais de télécommunication, les studios des principaux médias audio-visuels et bien sûr tous les point de ravitaillement en carburant encore en activité.

Lorsque les difficultés d’approvisionnement aggravèrent les pénuries dans les commerces d’alimentation dévalisés malgré le rationnement légal, la faim fit sortir le peuple des villes… Les jardins privés et les plantations proches des grands centres furent souvent visités de jour comme de nuit. Les propriétaires et les jardiniers, pour défendre leur bien nourricier, sont quelquefois parvenus à des extrémités malheureuses et ont tiré sur les pillards. Il y a eu donc des morts, des tragédies. Le démon de la faim pouvait pousser à tuer ou à se faire tuer pour un igname dérobé ou coco sec…Cette période fut comparable à un vidé de carnaval poussé à son paroxysme sous les masques grimaçants de la peur , de la violence, du chacun pour soi..

Les hôpitaux et les personnels de santé, très sollicités et actifs, furent heureusement protégés et soutenus dans leur tâche par les forces publiques mais aussi par la population sensible à leur dévouement. Nous savions et redoutions les abus et les débordements qui sont monnaie courante dans de telles circonstances. Ils furent finalement de courte durée. Chacun finalement, fut rapidement résigné à construire une vie nouvelle en préservant la paix, la dignité et la solidarité et le service à autrui, source de joie et de prospérité.


L.Q Cincinnatus.

(à Suivre).

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