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Publié par Edouard Boulogne

Désinformation : Rosalie n’est pas morte.

 

( Les ciseaux de Rosalie. Mais il s'agit là d'archéologie. La très chère est aujourd'hui bien pourvue en outils bien plus sophistiqués).


 « Rosalie » est le petit surnom de la censure dans la presse. La censure n’est pas une chose nouvelle, et c’est à bon droit que les journalistes, et les « politiciens » de tous bords se réclament de la liberté d’informer « sans laquelle, (comme chacun sait depuis Beaumarchais) il n’est pas d’éloge flatteur ».

Ainsi entendons nous déplorer partout (avec sincérité ??) que trop de journaux de la presse écrite et audio visuelle soient propriété de d’amis capitalistes de Nicolas Sarkozy, lequel ne manque pas pourtant de se faire épingler, bastonner, esquinter plus souvent qu’il ne voudrait pourtant.

Mais Rosalie est malicieuse, et même maligne. Elle a plus d’un tour dans son sac et, comme Protée, elle se montre capable de couper, cisailler, trancher, là où on ne l’attend pas, et sous les masques les plus…inattendus (pour les naïfs).

J’y pensais en relisant l’autre soir un livre déjà ancien (1977) de mon ancien professeur Raymond Polin (Raymond Polin, philosophe, professeur à la Sorbonne, et dans plusieurs Universités étrangères. Il est décédé en 2001. Titre de cet ouvrage : La liberté de notre temps, éditions Vrin).

J’y ai détaché ce passage, très utile pour une réflexion sur l’information, et sur la « désinformation », que je vous livre, chers lecteurs (et je l’espère scrutateurs attentifs) :

 

« En raison du caractère éphémère de leur support, de la brièveté du temps dont ils disposent et du caractère passif et non sélectif de leur public, les mass média audio-visuels ne sont guère capables de fournir une documentation de qualité comparable (à celle des spécialistes de la chose écrite ; note du Scrutateur). Leur meilleur atout est le document, le témoignage pris sur le vif. La nécessité de plaire à n'importe qui, d'être accessible à n'importe qui, fait  obstacle à un traitement scientifique de l'information. Dans les meilleurs cas, l'audio-visuel des mass média produit une vulgarisation élémentaire capable d'éveiller des curiosités. Elle demeure suspendue aux hasards de l'actualité et échappe aux exigences d'une méthode scientifique, il faut ajouter que cette documentation est présentée, pour l'essentiel, par des spécialistes de l'information, dont le propre est qu'ils ne sont jamais spécialistes du sujet dons ils dissertent.

A l'inverse des universitaires qui cherchent à connaître, à savoir, selon des méthodes rigoureuses, mais qui ne sont pas « au courant », le public des mass média est « au courant », mais il ne sait, ni ne connaît. Ceux-là vivent sans doute dans un monde abstrait, à l'écart des préoccu­pations intéressées de la vie quotidienne : ceux-ci sont maintenus dans un état de distraction auquel ils se laissent volontiers aller. Mais on ne saurait reprocher aux uns leur abstraction, aux autres leur distraction. Ils n'ont pas les mêmes buts, ils n'ont pas le même métier, quoiqu'ils traitent du même objet : civilisation, culture. Comment pourrait-il y avoir concurrence ou antagonisme entre deux institutions qui ne sont pas du même ordre, qui ne vivent pas au même niveau ?

C'est, hélas, entre leurs membres qu'il peut y avoir concurrence, méfiance, hostilité, jalousie. La réussite des uns est confidentielle, celle des autres est publique et tapageuse. La carrière des uns est solide, stable, celle des autres est fragile. Ce qui est facile pour les uns est difficile pour les autres. Ceux-ci tiennent les autres pour des pédants, des rats de bibliothèque, des souris de laboratoire, ceux là tiennent les premiers pour de pseudo-intellectuels et pour de beaux parleurs ignorants. Ceux-là n'ont de pouvoir ni sur la réalité, ni sur les apparences, ceux-ci ont de grands pouvoirs sur les apparences. Rares sont ceux qui réussissent à jouer sur les deux tableaux et ceux-là demeurent toujours quelque peu suspects à leur corps d'origine. Mais toutes ces querelles ne posent pas de problèmes de principe ; ce ne sont que des querelles de personnes, de petites querelles trop humaines.

Les mass média ne sont ni la réalité, ni la vie, pas plus que ne l'est l'université, mais elles fournissent une image et une apparence de tout cela, une apparence et une image aux conséquences très réelles. Médiocre instrument d'éducation, qui est une affaire d'individus, une relation d'individu à individu, c'est un puissant instrument de propagande, qui est une affaire de masse. Après tout, les mass média sont capables de faire penser en même temps tout le monde à la même chose et bien souvent à tout le monde la même chose. Pour les mass média, l'art d'informer aboutit à l'art de conformer et l'information au conformisme ». (pp196-197).

 

Intéressant, n’est-ce pas ?

A ce point de ma lecture, il me revint en mémoire, un autre ouvrage de ces années là, La connaissance inutile, de Jean-François Revel (éditions Grasset). Certes quelques-uns des exemples donnés par ce regretté observateur du monde contemporain, sont datés. Mais la transposition est facile, et il suffit de substituer les noms de Mac Cain et d’Obama à celui de Reagan, pour en percevoir toute la pertinence. Je vous livre ces pages, si utiles, si évidentes, si vraies :

 

« Honneur et sympathie à tous les hommes des mass média qui veulent, en dépit de tout, faire œuvre de culture, élever les débats, retrouver les principes, solliciter la réflexion autonome. Honneur à ceux d'entre eux qui préfèrent faire comprendre plutôt que faire voir et qui cherchent, non la sensation et le sensationnel, mais la vérité. Ce sont les mêmes qui savent que leur tâche d'éducateur implique autant de continuité dans l'appel à la tradition que de dépassement dans la sollicitation de la nouveauté. Honneur à ceux qui veulent former à la lucidité, à la maîtrise de soi, à l'activité autonome, et non pas bloquer dans la réceptivité passionnelle et dans la passivité. Ceux-là n'hésitent pas non plus à s'adresser aussi, autant que faire se peut, à de petits nombres, à des minorités actives, à des élites civilisatrices. Puissent ceux-là être aidés par les nouvelles techniques de la diffusion audio-visuelle, qui sont en gestation... (Revel pensait déjà aux futurs « scrutateurs » d’internet, où, il est vrai, Rosalie s’active aussi, (à nos dépens !) souvent. Note du Scrutateur).

« Or ces publications spécialisées, qui distri­buent bons et mauvais points, ne se placent quasiment jamais du point de vue de l'exactitude de l'information. Elles adoptent pour critère de valeur l'orientation de l'information. C'est le cas du plus prestigieux, peut-être, de ces organes dans le monde, la Columbia Journalism Review, publiée par l'école de journa­lisme réputée la meilleure des États-Unis. La revue se targue de distribuer ses éloges et ses blâmes hors de toute perspective idéologique, de n'épouser aucune cause partisane, de n'être ni de gauche ni de droite. Pourtant, Public Opinion a publié en 1984 une étude examinant statistiquement tous les articles de critique des médias de la Columbia Journalism Review pendant dix ans. Il en ressort que 78 % de ces articles étaient écrits d'un point de vue nettement de gauche ou « libéral », 12 % d'un point de vue « conservateur » et 10 % sans qu'on puisse y discerner d'orientation partisane. La conception du journalisme qui émerge de la Columbia Journalism Review, comme étant la bonne, est celle d'un journalisme d'attaque, qui doit s'en prendre, par principe, aux autorités établies et s'ouvrir aux griefs des minorités opprimées. La revue fustige inlassablement la tiédeur de la presse dans la poursuite de ces objectifs. En 1983, par exemple, elle lui reproche, ainsi qu'à la télévision, sa... partialité en faveur de Reagan. Les médias sont, dit-elle, « la Pravda sur Potomac », un « canal d'écoulement pour les déclarations de la Maison Blanche et sa bataille officielle pour l'image » (« ... The Pravda of the Potomac, a conduit for White House utterances and official image-mongering »). Voilà com­ment une publication professionnelle chargée de surveiller les autres peut se révéler incapable ou, du moins, peu désireuse de vérifier sa propre information. En effet, d'une étude faite par un groupe de sociologues sur les journaux télévisés des trois chaînes pendant la période considérée, il ressort que les infor­mations présentant sous un jour favorable Reagan totalisaient 400 mots et celles qui lui étaient hostiles 8 800 mots, soit un rapport de 22 à 1 en faveur des « stories » négatives. En poli­tique étrangère, la Columbia Journalism Review (la CJR pour les initiés) applique également des critères moins professionnels qu'idéologiques   dans   les   appréciations  qu'elle   formule   sur le travail des journalistes. Ainsi, passant en revue les reportages consacrés à l'Iran, elle déplore que les médias manquent d'équi­té envers Khomeiny et dépeignent son régime comme auto­ritaire et réactionnaire. Poussant le tiers-mondisme jusqu'au militantisme, la CJR insinue que la presse américaine a caricatu­ré le « combat pour la liberté » que mèneraient, d'après elle, les ayatollahs. Nous sommes loin, on le voit, de l'étalon purement technique dont est censée se servir cette publication pour jauger les mérites et démérites des moyens d'information.


Les écoles de journalisme ne sont d'ailleurs pas des lieux où l'on enseigne parculièrement à rechercher l'information et à la contrôler. Les élèves y développent plutôt le sens de leur mis­sion sociale au service d'une noble cause, qu'ils définissent eux-mêmes, et doivent aider à triompher. Cette noble cause, au CFJ de Paris (Centre de formation des Journalistes):était durant la décennie 1970-1980, le Programme commun de la gauche" unie. » (pp 286-287).

 

Voici de quoi réfléchir à deux fois avant de déclarer naïvement « c’est vrai ! Je l'ai vu à la TV ! ».

Bon week end, chers amis.

 

Marc Decap.

 

(Une des principales résidences françaises de Rosalie).

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