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Publié par Edouard Boulogne

Pie XII, un pape outragé.




( Après les palpitantes et un peu ridicules péripéties du Mercury Day, ce non évènement, qui a enthousiasmé les uns, et "indigné" les autres, voici un article plus consistant à se mettre sous la dent en ce dimanche. Il s'agit d'un papier paru dans le dernier numéro paru de l'excellent magazine Valeurs Actuelles, sur le pape Pie XII, au sujet duquel une désinformation, pas très innocente, s'acharne depuis des décennies. Le Scrutateur).


L'année 1958. 9 octobre : disparition du souverain pontife.
Le 21-08-2008
À sa mort, il fait l’objet d’un hommage quasi unanime. Nul ne peut alors imaginer le procès posthume qui sera bientôt instruit contre lui. 


Nous partageons la peine de l’humanité en apprenant le décès de Sa Sainteté le pape Pie XII. À une époque troublée par les guerres et les discordes, il a maintenu les idéaux les plus élevés de paix et de compassion. Lorsque le martyre le plus effrayant a frappé notre peuple, durant les dix années de terreur nazie, la voix du pape s’est élevée en faveur des victimes […].Nous pleurons un grand serviteur de la paix.


Exprimé par le ministre israélien des Affaires étrangères, Golda Meir, ce vibrant hommage reflète, à lui seul, la tonalité des messages reçus au Vatican dans les heures qui ont suivi l’annonce de la mort de Pie XII, survenue à Castel Gandolfo, ce 9 octobre 1958, après dix-neuf ans et sept mois passés sur le trône de Pierre.Mais celui-ci revêt une résonance particulière du fait de la personnalité de son signataire. En effet, un des fondateurs, dix ans plus tôt, de l’État d’Israël, Mme Meir, entendait, par ces mots, témoigner spécialement de la reconnaissance de la communauté juive mondiale envers le souverain pontife disparu, pour son action en faveur des juifs menacés d’extermination durant la Seconde Guerre mondiale.


Une reconnaissance que n’avaient cessé de manifester les personnalités juives les plus prestigieuses depuis la fin du conflit. Personne ne pouvait, alors, imaginer que moins de cinq ans après sa mort, ce pape remercié, au nom des survivants de la Shoah, par les plus hautes autorités juives, ferait l’objet d’un procès posthume à charge. Encore moins que ce procès continuerait d’être instruit un demi-siècle plus tard.
Tout est parti d’une pièce de théâtre de l’Allemand Rolf Hochhuth, le Vicaire,qui, prétendant s’appuyer sur une importante documentation, présentait un pape étrangement silencieux face au martyre juif.Par insinuations successives, ce silence était mis au compte d’une indifférence, ellemême mise au compte d’une sorte de complaisance envers le nazisme.
Créée à Berlin-Ouest le 20 février 1963, cette pièce eut, en quelques mois, un retentissement mondial. Depuis, toute une série d’ouvrages, lancés à grand renfort de publicité, n’ont cessé de relayer le point de vue qui y est développé.Et en 2002, consécration suprême, elle était adaptée à grand bruit au cinéma par Costa- Gavras, sous le titre Amen.
Dans un article publié en 2007 dans la National Review américaine, un ancien officier des services de renseignements roumains, recruté par la CIA en 1978, Ion Mihai Pacepa, affirme que le Vicaire aurait été le résultat d’une opération montée par le général Ivan Agayants, chef du service de désinformation du KGB.Le Vatican a accueilli cette “révélation” avec circonspection, bien que, selon lui, il ne fasse pas de doute que l’écriture de la pièce a été fortement influencée « par les communistes et les adversaires de l’Église ».Deux autres facteurs, toutefois, semblent expliquer la pérennité, jusqu’à nos jours, de la thèse défendue par le Vicaire.
Le premier tient à la personnalité même de Pie XII et à la nature de son pontificat – le dernier avant le concile Vatican II –, qui ne pouvaient qu’apparaître en décalage croissant avec les nouvelles normes et sensibilités imposées par l’immense bouleversement sociétal à l’oeuvre depuis les années 1960. Figure ascétique, allure aristocratique, regard intense, empreint du tragique de la vie : tout, en la personne de Pie XII, exprimait une verticalité devenue insupportable à un monde occidental en proie à l’horizontalité consumériste.
Par ailleurs, sa conception monarchique du gouvernement de l’Église, son néothomisme, sa rigueur en matière liturgique, le fait qu’il ait canonisé (en 1954) Pie X – l’adversaire du modernisme –,qu’il ait levé (en 1939) la condamnation prononcée en 1926 contre l’Action française, ont suffi, a posteriori, à en faire un parangon de la réaction, donc un suspect. Au point de faire oublier qu’il fut aussi à l’origine de certaines innovations qui, à sa mort, avaient conduit André Frossard à qualifier son pontificat de « paisiblement révolutionnaire ».
Le second facteur tient à la lecture de plus en plus manichéenne des événements liés à la Seconde Guerre mondiale. Tout cela a contribué à rendre illisible l’attitude d’un pape qui, aux qualités de grand chrétien, ajoutait celles d’un grand diplomate de la vieille Europe. Pie XII, en effet, était un sujet d’élite de la diplomatie pontificale, où il avait fait toute sa carrière.
Issu d’une famille au service du Vatican depuis le début du XIXe siècle (son grand-père paternel fut l’un des fondateurs, en 1861, de l’Osservatore Romano), Eugenio Pacelli est né à Rome le 2 mars 1876. Ordonné prêtre en 1899,docteur en théologie et en droit civil et canonique, il entre, en 1901, à la secrétairerie d’État, dont il gravira peu à peu les échelons. Après avoir négocié, à la veille de la Première Guerre mondiale, un concordat entre le Saint- Siège et la Serbie, il est, durant toute la guerre, un des proches collaborateurs du pape Benoît XV, qu’il seconde dans ses tentatives pour arrêter le massacre. Expérience fondatrice.
Nommé nonce apostolique à Munich en 1917, puis à Berlin, trois ans plus tard, il mesure sur place combien le sort réservé par les vainqueurs aux anciens Empires centraux (Allemagne et Autriche-Hongrie) est lourd de nouvelles menaces. Dès lors, il ne cessera de plaider en faveur d’une révision des traités de 1919 et 1920. En parfaite communion avec Benoît XV puis, à partir de 1922, son successeur, Pie XI.Après avoir conseillé ce dernier dans la préparation du concordat avec l’Italie, il est rappelé à Rome à la fin de 1929, et créé cardinal. Le 7 février 1931, il succède au cardinal Gasparri au poste de secrétaire d’État.
Depuis sa nonciature de Berlin, il avait engagé des négociations en vue d’un concordat avec l’Allemagne. La signature de celui-ci, le 20 juillet 1933, conclut des années d’effort. Mais, alors, Adolf Hitler est au pouvoir depuis six mois. Très vite, les autorités du nouveau Reich violent l’accord et entament l’offensive contre l’Église. Jusqu’en 1939,le cardinal Pacelli rédigera pas moins de 55 protestations officielles contre ces violations répétées.
Des douze années qu’il a passées en Allemagne, il a gardé une grande affection pour ce pays et son peuple. En revanche, dès le début, il a condamné le nazisme sans la moindre ambiguïté.Ayant lu attentivement Mein Kampf, il dit d’Hitler : « C’est un homme à enjamber des cadavres. » En 1937,il est le principal rédacteur de l’encyclique Mit Brennender Sorge condamnant le nazisme, publiée cinq jours avant l’encyclique Divini Redemptoris condamnant le communisme.
Profondément religieux, mais aussi esprit politique, le cardinal Pacelli s’impose par sa vive intelligence, sa grande culture, sa souplesse et sa connaissance des dossiers. Pie XI ne tarde pas à voir en lui un successeur, confiant même, le 12 novembre 1936 : « Ce sera un pape magnifique ! »
Aussi est-ce sans surprise que, le 2 mars 1939 (le jour de son soixantetroisième anniversaire), Eugenio Pacelli est choisi par le conclave pour succéder à Pie XI et que, par souci de continuité, il prend le nom de Pie XII. D’emblée, la situation internationale mobilise toute son énergie. Six mois après la conférence de Munich, les nuages s’accumulent à nouveau sur l’Europe. Pendant cinq mois, le nouveau pontife va déployer toute son énergie pour tenter d’arrêter la course à l’abîme, en essayant d’organiser une conférence à cinq (France, Grande- Bretagne, Italie, Allemagne, Pologne) destinée à régler tous les litiges en suspens.Au lendemain de la signature du pacte germano-soviétique, le 24 août, il entreprend une ultime tentative :«Rien n’est perdu avec la paix.Tout est perdu avec la guerre », lance-t-il aux dirigeants européens. En vain !
La guerre engagée, ses efforts vont porter dans deux directions : politique et humanitaire.Avec, dans les deux cas, une marge de manoeuvre très limitée.
Sur le plan politique, sa ligne de conduite consistera à guetter chaque occasion susceptible de mettre fin au conflit, et à plaider sans relâche en faveur de « la conclusion d’une paix juste et honorable pour tous ». Comment ? En tendant, sinon à la neutralité, du moins à l’impartialité. D’où le ferme refus qu’il oppose, à partir de l’été 1941, aux sollicitations de l’Axe de cautionner sa « croisade antibolchevique », disant même à l’ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, Léon Bérard : « Je redoute Hitler encore plus que Staline. »D’où, également, sa condamnation, à partir de janvier 1943, de l’exigence alliée de « capitulation sans condition », qui ne pouvait, selon lui, que prolonger la guerre en nourrissant « l’énergie que donne le désespoir ».
Sur le plan humanitaire, il s’inspirera de l’oeuvre d’assistance menée par Benoît XV, lors de la Première Guerre mondiale,auprès de toutes les victimes. Parmi elles, les juifs, menacés d’extermination, sollicitent naturellement toute son attention. Face à cette tragédie, il y aura ses paroles et ses actes.De paroles, Pie XII sera, en effet, économe. C’est ce qui lui est reproché depuis le Vicaire. Ce reproche ignore que, dans le contexte effroyable de cette guerre, toute déclaration publique vigoureuse de sa part n’aurait pu que se retourner contre ceux qu’il s’agissait de protéger. L’envoyé spécial du président américain Roosevelt auprès de Pie XII, Harold Tittmann, notera dans ses Mémoires : « Je ne peux m’empêcher de penser qu’en évitant de parler, le Saint- Père a fait le bon choix ; il a ainsi sauvé bien des vies. »
Du reste, s’il se garde de prises de position tonitruantes, le pape n’est pas pour autant muet. Ainsi, dans son message de Noël 1942, évoquet- il « les centaines de milliers de personnes qui, sans aucune faute propre, parfois uniquement en raison de leur nationalité ou de leur race, sont destinées à la mort ou au dépérissement ». Ou, le 2 juin 1943, « les supplications anxieuses de tous ceux qui, en raison de leur nationalité ou de leur race, sont accablés des plus grandes épreuves […] et parfois même destinés, sans faute personnelle, à des mesures d’extermination ».
Surtout, il y aura ses actes. D’abord, les protestations adressées à Berlin et aux États satellites de l’Allemagne. Le ministre des Affaires étrangères du Reich,Ribbentrop, en témoignera au procès de Nuremberg : «Nous avions des tiroirs pleins de protestations du Vatican. » Ensuite, la mise sur pied, par l’intermédiaire des nonces et des épiscopats, d’opérations de secours dans toute l’Europe occupée.Un travail discret, mais opiniâtre, que le Saint-Siège va avoir l’occasion d’exercer directement lors de l’invasion de Rome par les Allemands, en septembre 1943. Les arrestations de juifs commencent un mois plus tard. La communauté juive de la ville est menacée de déportation générale. En échange du silence du Saint-Père, l’ambassadeur von Weizäcker parvient à faire cesser les rafles. Entre-temps,un grand nombre de juifs ont trouvé refuge au Vatican même ou dans les monastères et couvents des environs. À la fin de la guerre, le grand rabbin de Rome, Israël Zolli, remerciera personnellement le pape, avant de se convertir au catholicisme (et de prendre comme nom de baptême Eugenio, en signe de reconnaissance).
En 1967, l’historien israélien Pinchas Lapide évaluera à 850 000 le nombre de personnes sauvées,durant la Seconde Guerre mondiale, en Europe, grâce à l’action de Pie XII et de l’Église.
À lire
Pie XII et les juifs, le mythe du pape d’Hitler, du rabbin David Dalin, Tempora, 240 pages, 19,90 euros ;
Pie XII, diplomate et pasteur, de Philippe Chenaux, Cerf, 464 pages, 29,40 euros ;
Pie XII et la Seconde Guerre mondiale, du RP Pierre Blet, Perrin (1997), 348 pages, 21,20 euros.
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