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Publié par Edouard Boulogne

Alain Finkielkraut : Et maintenant le script de l’entretien. 

( Vous avez été nombreux à consulter l’article d’hier sur Finkielkraut et le devoir de mémoire. Certains ont peut-être été rebutés par le temps mis au téléchargement de l’émission, et par la petite recherche pour accéder à l’émission. Pour ceux-là, et pour les nouveaux lecteurs, je propose aujourd’hui le script de cette passionnante conférence. Le Scrutateur).

 

La mission d’information a ensuite procédé à l’audition de M. Alain Finkielkraut, philosophe.

M. Bernard Accoyer, Président : Dans le cadre de cette mission sur les questions mémorielles qui travaille depuis deux mois environ et au cours de laquelle nous avons eu l’occasion d’auditionner des historiens, des journalistes et des essayistes, nous accueillons maintenant M. Alain Finkielkraut, écrivain et philosophe bien connu. Une série de tables rondes nous permettra de finaliser nos travaux avant que de les conclure, au mois de novembre. Notre réflexion s’inscrit dans la perspective ouverte par les propositions de M. le Président de la République sur le devoir de mémoire et s’insère à la suite d’un certain nombre de textes mémoriels.

Je vous remercie d’autant plus d’avoir accepté notre invitation, Monsieur Finkielkraut, que vous avez un emploi du temps particulièrement chargé.

M. Alain Finkielkraut : Je vous remercie. Je regrette d’avoir dû me décommander lors de votre précédente invitation, ce dont certains parlementaires se sont émus par voie de presse. Je vous prie donc de bien vouloir m’en excuser mais je tiens à préciser que je n’ai fait montre d’aucune désinvolture à l’endroit de la représentation nationale. Outre mon travail d’écriture, je suis professeur à l’École Polytechnique et j’anime une émission sur France Culture. Or, mon assistante avait prévu d’enregistrer le même jour une émission avec Jean Daniel et lorsque je me suis rendu compte de ce télescopage, il était trop tard pour procéder à des modifications. Mes obligations républicaines sont pour moi incommensurablement plus importantes que je ne sais quelle carrière médiatique et si j’avais été moi-même l’invité d’une émission ce jour-là, croyez bien que je l’aurais annulée. Si être entendu par vous constitue pour votre serviteur une petite épreuve, c’est surtout un honneur, non une corvée. Ce qui s’est passé est en l’occurrence imputable à mon désordre.

M. le Président : Parfois, nos agendas suppléent mal notre… mémoire ! (Sourires)

M. Alain Finkielkraut : En effet ! (Sourires).

Je ne sais pour ma part s’il est préférable de parler de devoir ou de travail de mémoire mais il est révélateur qu’en matière mémorielle, ce soit toujours de la mémoire des crimes dont il s’agisse. Or, le risque est grand d’oublier un autre usage, pourtant décisif, de la mémoire. Dans ses Propos sur l’éducation, Alain écrit : « Ce n’est pas parce que l’homme hérite de l’homme qu’il fait société avec l’homme, c’est parce qu’il commémore l’homme. Commémorer, c’est faire revivre ce qu’il y a de grand dans les morts, et les plus grands morts. Directement ou indirectement, nous ne cessons pas de nous entretenir avec les ombres éminentes dont les œuvres, comme dit le poète, sont plus résistantes que l’airain. Cette société n’est point à faire ; elle se fait ; elle accroît le trésor de sagesse. Et les empires passent. » Tel est le premier usage de la mémoire que nous devrions conserver. N’oublions pas qu’Adorno lui-même est revenu sur sa fameuse formule selon laquelle il serait barbare, après Auschwitz, d’écrire un poème. Je rappelle d’ailleurs que la culture a été défendue au cœur même de l’horreur. Si, comme le rappelle George Steiner, Buchenwald est à côté de Weimar, la ville de Goethe, les prisonniers de Terezin ont eux continué de composer et d’écrire. Dans la préface qu’il a consacrée à un ouvrage sur Terezinstadt, Milan Kundera s’interroge : « Que fut l’art pour eux ? Une façon de tenir pleinement déployé l’éventail des sentiments, des idées, des sensations, pour que la vie ne fût pas réduite à la seule dimension de l’horreur. » Hans Jonas, quant à lui, a noté combien nous risquions, à cause des grands malfaiteurs de notre siècle, de voir « la bonne renommée et l’infamie finir ex-aequo dans l’immortalité ». Pire : nous risquons aujourd’hui de voir ces grands malfaiteurs occuper seuls l’espace de l’immortalité. Qui connaît, par exemple, Un survivant de Varsovie, l’un des plus beaux oratorios de Schönberg, pourtant né du désastre ? Le crime ne doit pas exercer de monopole sur la mémoire.

Qu’en est-il par ailleurs de l’efficacité du devoir de mémoire ? Santayana l’a dit, même si sa formule relève aujourd’hui du lieu commun : « Une civilisation qui oublie son passé est condamnée à le revivre. » La mémoire de « la Shoah » – pour employer le terme popularisé par l’admirable film de Claude Lanzmann, bien que ce ne soit pas avec ce mot que j’aie grandi – suffit-elle donc à combattre l’antisémitisme ? Non : loin d’être de l’eau qui en éteindrait la flamme, c’est de l’huile qui l’attise. Le grief se fait de plus en plus strident : les Juifs accaparent tout l’espace mémoriel ; « il n’y en a que pour ces rois du malheur ! » S’il ne faut pas trop prendre au sérieux Dieudonné, ses propos sur la « pornographie mémorielle » ont néanmoins rencontré un écho certain. Enseigner la Shoah ne fait pas reculer l’antisémitisme mais, d’une certaine manière, le conforte auprès d’une partie de la société française. A cela s’ajoute que cette « jalousie victimaire » ne semble pas totalement dénuée de fondement aux yeux de quelques-uns : il n’y a aucune raison pour que les Juifs soient les seuls bénéficiaires du devoir de mémoire puisque l’Occident, l’Europe et la France ont commis d’autres forfaits qui eux-mêmes réclament la repentance. Si un « élargissement » de la mémoire est compréhensible, le fait que la Shoah en constitue le paradigme nous fait en revanche pénétrer dans une zone inquiétante où la reconnaissance – par exemple des souffrances endurées par les ancêtres des Antillais ou des Maghrébins – semble primer sur la connaissance – les faits. On en vient ainsi à vouloir satisfaire ce que je ne peux qu’appeler « une envie de Shoah » chez les minorités estimant que leur histoire n’est pas assez reconnue. Or, si la traite négrière constitue un crime contre l’humanité, il n’est guère question des traites négrières. Un prospectus de la Mairie de Paris assure même que « la traite négrière a commencé avec les Portugais en 1444 », or, c’est faux ! Quid des traites islamiques, qui ont eu lieu beaucoup plus tôt ? En 1998, lors d’un colloque à l’UNESCO consacré à l’esclavage, le Collectif des filles et fils d’Africains déportés (COFFAD) – on notera le parfait mimétisme avec l’organisation de Serge Klarsfeld – a forgé un mot à partir d’un dialecte béninois signifiant « cruauté blanche » pour désigner cette période : yovoda. Le COFFAD continue par ailleurs à poursuivre au pénal Olivier Pétré-Grenouilleau, coupable de négationnisme pour avoir écrit un livre intitulé Les Traites négrières – ce titre au pluriel, qu’il est donc obscène ! J’ai lu récemment le Journal d’un négrier au XVIIIe siècle de Snelgrave, ouvrage que Tocqueville avait dans sa bibliothèque et dont le Père Pierre Gibert nous procure une remarquable édition. Le négrier essaie – certes, malhonnêtement – de justifier l’esclavage en tant qu’action humanitaire en racontant comment il a acheté un enfant qui allait être offert en sacrifice au roi du Dahomey. A-t-on donc le droit de dire avec Levinas, sans être suspecté de racisme, que  l’Europe n’a pas seulement « détruit des idylles » en Afrique? L’alignement de la représentation de la colonisation et de l’esclavage sur l’archétype de la Shoah est en outre d’autant plus stupide que, même s’il s’agit aussi d’un alibi, les Européens ont été également à Alger pour mettre fin à l’esclavage. Il n’est pas possible de mobiliser les historiens pour créer entre les héritiers des victimes de la colonisation et ceux de l’esclavage une solidarité factice : si les Antillais sont pour la plupart des descendants d’esclaves, certains Africains comptent parmi les leurs des esclavagistes.

Si je ne sais pas comment sortir de cette situation, je suis en revanche convaincu qu’il ne faut absolument pas promouvoir un enseignement séparé de la Shoah, laquelle ne doit plus être érigée en « modèle ». Il faut certes en parler dans les cours d’histoire et de littérature – avec Primo Lévi, Vassili Grossman ou Jean Améry – mais je ne suis pas sûr qu’il faille organiser systématiquement des voyages à Auschwitz où il n’est plus possible de se recueillir.

Par ailleurs, je déteste la formule de « compétition victimaire » : la traite négrière, par exemple, n’était pas un génocide. Claude Ribbe prétend que Napoléon a inventé les chambres à gaz dans ses bateaux mais c’est un pur délire ! Raphaël Confiant, grand écrivain antillais, se considère quant à lui comme « une victime absolue », or, un Antillais, aujourd’hui, n’est pas plus qu’un Juif une victime absolue. Jean-François Kahn m’a compté parmi ceux qui disent « Touche pas à ma Shoah ! » alors que j’ai écrit Le Juif imaginaire voilà plus de vingt-cinq ans pour distinguer la mémoire et l’identification. La mémoire, c’est d’abord la distance. Les héritiers des victimes ne sont pas des victimes. La première chose que nous devons à ceux qui sont morts, c’est de ne pas nous prendre pour eux. Toute ma famille a été déportée, mais pas moi ! Ce serait pour moi un sacrilège que de m’épingler une étoile jaune en manifestant contre l’antisémitisme. Les immigrés ne sont pas les indigènes de la République ! Pourquoi Raphaël Confiant a-t-il estimé par ailleurs qu’il « n’avait pas de leçon à recevoir des judéo-droit-de-l’hommistes » ? Pourquoi considère-t-il l’État d’Israël comme le plus criminel au monde ? Pourquoi cet antisémitisme dans le monde noir ?

Mme George Pau-Langevin : Vous avez fait partie des écrivains que j’ai admirés, Monsieur Finkielkraut et, comme vous, je crois qu’il ne faut pas entretenir de concurrence victimaire. Puisque vous avez parlé des mémoires juive et noire, je voudrais ici honorer le souvenir d’André Schwartz-Bart, l’auteur du Dernier des Justes et de La Mulâtresse Solitude, héroïne du combat anti-esclavagiste. C’est d’un tel homme dont nous aurions besoin aujourd’hui !

J’ai par ailleurs été très choquée par certains de vos propos selon lesquels le projet colonial aurait apporté l’éducation et la civilisation aux sauvages ou que l’équipe française de football « black, black, black » serait la risée de l’Europe. Si je désapprouve les considérations de Raphaël Confiant, pensez-vous que les vôtres puissent faciliter la création d’une mémoire commune ? La question n’est pas d’exiger la repentance des esclavagistes dans le monde entier mais de rappeler que la France, notre pays, a en l’occurrence une responsabilité en la matière. Lorsque le Parlement français a évoqué la traite négrière, il l’a fait en tant que cette dernière a fait partie de l’histoire nationale française. Il est vrai qu’il est toujours plus facile de battre sa coulpe sur la poitrine des autres… Quoi qu’il en soit, ce n’est pas en opposant la bibliothèque de Tocqueville à la loi Taubira que l’on fera avancer le débat !

Comment donc rattraper les dégâts provoqués par un certain nombre de propos à l’emporte-pièce ?

M. Alain Finkielkraut : Sans doute était-ce naïveté de ma part, mais je ne m’attendais pas, ici, à devoir encore me justifier de cet entretien accordé à Haaretz. Ces propos sont irrattrapables compte tenu de ce que sont l’antiracisme dogmatique et mes propres ennemis – y compris en Israël, puisque selon certains d’entre eux, la vraie guerre n’oppose pas Israéliens et Palestiniens mais Israéliens démocrates et colons, auxquels ils m’associent : quoi que je dise ou fasse, ces propos me seront toujours imputés. Ainsi, il n’a pas moins fallu de deux cars de CRS pour assurer ma protection lors d’une conférence que j’ai donnée à Bourg-la-Reine ! J’ai dit au magistrat instructeur de Nanterre que je ne reconnaissais pas les phrases qui m’ont été attribuées : je n’ai pas relu cet entretien d’Haaretz dont la version française a été traduite d’une version anglaise elle-même traduite de l’hébreu. J’ai obtenu un non-lieu. Je vous le répète : je ne reconnais pas cet entretien. J’ai demandé un droit de réponse au Monde suite à la parution d’un article consacré à mes dires supposés. Ma réponse s’intitulait « Ce que j’assume » ; Le Monde en a fait : « J’assume ». J’y ai déclaré que je ne serrerai pas la main de l’auteur de ces phrases. J’ai par ailleurs mis des guillemets au mot « sauvages » qui ne fait pas partie de mon vocabulaire mais que l’on trouve en revanche chez la plupart des auteurs des Lumières. J’avais alors voulu faire référence au versant missionnaire du projet colonisateur.

Au lendemain des émeutes de 2005, j’ai voulu dire que le seul moyen de tendre la main aux émeutiers était de leur donner des repères et non de leur tendre le miroir complaisant de la victimisation ou de la révolte. J’ai expliqué que, selon leur logique, j’aurais eu, moi, toutes les raisons de foutre le feu ! Mon père a été déporté depuis la France ! Ses parents, qui se rendaient en zone libre, ont été livrés par leur passeur ! J’ai essayé de dire, simplement, que les émeutiers ne peuvent arguer d’une situation comparable. C’est la logique de l’excuse qui retarde l’intégration au lieu de la favoriser. Cessez, je vous prie, de me réduire à cet entretien que je n’ai en rien contrôlé. Je n’ai jamais dit : « Ils ne sont pas malheureux, ils sont musulmans » ou « Les barbares sont à nos portes ».

S’agissant de l’équipe de France de football, enfin, j’ai répété vingt-cinq fois que ce n’était qu’une allusion au rire de mon père, d’origine polonaise, se demandant dans les années soixante où étaient les joueurs Français, entre Kissovski et Copachevski ! Si j’avais eu quelque droit de regard sur cet entretien, cette petite blague innocente et bête aurait disparu, croyez-le bien.

Je vous en supplie : critiquez les propos que je signe, mais ne me renvoyez pas sans cesse à ce texte qui ne me ressemble pas ! J’ai toujours dit que le racisme anti-noir recèle une atroce spécificité : le complexe de supériorité du raciste à l’endroit de ceux qui ne seraient pas entrés dans la civilisation. S’il fallait établir une hiérarchie des racismes, je placerai presque celui-ci au plus haut niveau.

Mme George Pau-Langevin : Je ne veux pas prolonger la discussion mais je note qu’il y aurait beaucoup à dire sur les jeunes issus de l’immigration.

M. Lionnel Luca : Ce qui vient d’être dit résume, à mon sens, tout le débat sur les questions mémorielles. Nos démocraties ne deviendraient-elles pas de plus en plus « totalitaires » ? Peut-on encore penser librement à l’heure de la médiatisation, de l’instrumentalisation de l’ignorance et des anachronismes ? Peut-on utiliser les mots d’hier en leur attribuant une signification toute autre ? La connaissance doit justement permettre de faire la part des choses. Si les politiques se sont souvent institués en juges de l’Histoire, je suis effrayé de voir qu’aujourd’hui ce sont les historiens que l’on traîne devant les tribunaux. Quand la pensée unique cessera-t-elle donc ?

M. Alain Finkielkraut : Non seulement l’enseignement ne doit rien céder quant à l’exigence de savoir et de vérité mais il doit se défaire de cette tentation thérapeutique visant à faire retrouver à tel ou tel son estime de soi. Je le répète : je milite pour une plus grande discrétion dans l’enseignement de la Shoah, lequel n’a pas été le prix à payer, par la France, pour réussir l’intégration d’un certain nombre de Juifs. Ce n’est pas parce que l’enseignement de l’esclavage sera répandu dès les classes primaires que les problèmes d’intégration disparaîtront. Les élèves ne sont de surcroît en rien des créanciers dont le besoin identitaire devrait être par exemple satisfait. L’intégration passe par l’admiration pour une culture et, donc, pour les œuvres dans lesquelles l’art et l’histoire peuvent d’ailleurs se conjoindre. Mme Pau-Langevin, à ce propos, a cité avec raison André Schwartz-Bart mais je songe également à son épouse Simone dont nous gagnerions à mieux connaître l’itinéraire. De telles œuvres peuvent parler à tout le monde ! Procéder à un alignement systématique sur la Shoah revient en revanche à entraver la liberté de recherche. Qu’une loi prenne acte de ce qui a été fait, soit, mais elle n’a pas à dire aux professeurs qu’il faut enseigner « la » traite négrière ! Aura-t-on encore longtemps le droit à la complexité dès lors qu’il importe avant tout de guérir des blessures réelles ou imaginaires ? Même si je ne sais plus aujourd’hui qu’en penser, j’ai été favorable à la loi Gayssot pour deux raisons : la liberté d’opinion ne saurait inclure la négation des vérités factuelles puisque la liberté d’opinion est fondée sur la distinction des faits et des opinions ; prétendre que la Shoah est une invention des Juifs revient à reproduire les conditions de leur extermination. Je pense tout de même qu’il aurait été préférable, si cela avait été possible en droit, d’en rester en la matière à l’incrimination traditionnelle de l’incitation à la haine raciale car la loi Gayssot peut devenir un modèle. Et quand on parle d’incriminer la « banalisation du génocide », je ne suis pas d’accord. Loi Gayssot ou pas, la phrase horrible de Jean-Marie Le Pen sur les chambres à gaz comme détail de l’histoire ne doit pas relever des tribunaux car elle relève d’une appréciation, si abominable soit-elle, et non d’une négation fondée sur une recherche. Dans le cas contraire, on ouvre la boîte de Pandore et les procès seront sans fin. La judiciarisation de la société a des effets pervers : n’a-t-on pas prétendu que j’avais effectivement tenu les propos que l’on m’avait prêtés parce que je m’étais refusé à traduire Haaretz en justice ? Je ne parlerai pas, quant à moi, de dérive totalitaire mais il est tout autant nécessaire de préserver la liberté d’expression que la complexité de la recherche et l’exigence dans la transmission. L’enseignement n’a pas pour fonction de flatter des égos ou de guérir les plaies. Il a pour fonction d’éclairer les élèves.

Enfin, si j’ignorais à peu près tout du Quattrocento au collège, le commerce triangulaire y était en revanche enseigné. Je ne pense donc pas que ce phénomène ait été particulièrement occulté même s’il faut aujourd’hui tenir compte de l’évolution de la recherche historique et de la nouvelle composition démographique de la France. Quoi qu’il en soit, les tribunaux ne doivent pas peser comme une épée de Damoclès sur l’enseignement de la complexité.

M. Hervé Mariton : Un petit témoignage tout d’abord : en tant que ministre de l’outre-mer et alors que je souhaitais l’inviter dans le cadre de la cérémonie de commémoration de l’abolition de l’esclavage du 10 mai 2007, on m’a demandé de ne pas convier… M. Pétré-Grenouilleau.

Considérez-vous, en outre, que la Shoah soit un événement unique et incomparable ?

M. Alain Finkielkraut : Comparer n’étant pas assimiler, tout doit pouvoir être comparé. Néanmoins, l’extrême singularité de la Shoah me semble patente en raison de l’industrialisation de l’extermination et, comme disait Hannah Arendt, du refus absolu de « partager la terre » avec les Juifs : jamais une telle décision n’avait été prise. Je renvoie à ce propos à la belle nouvelle d’Ivo Andric, Le Titanic, où un Oustachi vient chercher un petit Juif insignifiant jusqu’au fin fond d’un café de Sarajevo pour l’envoyer dans un camp. Ceci est effectivement unique. Une fois encore, les œuvres peuvent nous aider. Je pense en l’occurrence au testament spirituel de Vassili Grossman, Tout passe, où il est aussi question du Goulag et de la famine programmée en Ukraine. Il faut donc penser à la fois l’unicité et la comparabilité.

M. Christian Vanneste : Vous avez conclu La Défaite de la pensée en évoquant le face à face terrible et dérisoire du zombie et du fanatique – vous êtes d’ailleurs vous-même aujourd’hui la victime de ce dernier, héraut de la pensée unique – mais, entre les deux, n’y a-t-il pas une place pour l’enseignement de l’histoire républicaine ? Si l’histoire républicaine peut être scientifique, elle met également en jeu l’affectivité de tout un chacun – c’est la reconnaissance, la commémoration – dès lors qu’elle sert aussi à fonder l’appartenance à un groupe. Si la Shoah est bien en effet un événement unique, elle est également liée, si paradoxal que cela puisse paraître au premier abord, à la renaissance d’Israël. L’histoire n’est-elle pas aujourd’hui, avant tout, celle des revendications communautaires ? La reconnaissance de ces dernières, la concurrence victimaire, n’impliquent-t-elles pas la négation du fait national ? Vous-même avez dit avec raison qu’il n’était pas possible d’apprendre à se haïr. J’ai discuté récemment avec Gaston Kelman, l’auteur de Je suis noir et je n’aime pas le manioc : lui aussi préfère mettre en évidence, parmi les hommes de sa communauté, un Félix Eboué, dont tous les enfants de France et de Navarre devraient d’ailleurs connaître l’histoire.

M. Alain Finkielkraut : Je ne m’apitoierai pas sur mon sort : outre que je ne suis pas une victime de la pensée unique, j’ai eu la possibilité de répondre même si je doute de l’efficacité de ma riposte. J’ai ainsi organisé, par exemple, deux émissions sur France Culture avec Françoise Vergès, l’une sur Négrologie, de Stephen Smith, l’autre sur le Journal d’un négrier au XVIIIe siècle. La pensée unique n’empêche donc pas tout à fait le dialogue.

Il est par ailleurs très difficile d’intégrer des personnes qui n’aiment pas un pays d’accueil qui ne s’aime pas non plus lui-même. La différence, de ce point de vue, est très importante avec les États-Unis par exemple. La France, en outre, n’a pas toujours été une terre d’immigration contrairement à ce que l’on entend dire. Elle n’est pas préparée à une attitude de rejet – l’une des injures les plus répandues dans les banlieues n’est-elle pas « Sale Français !» ? – , de la part de gens qui ont d’ailleurs la nationalité française. Ce découplage entre identité et nationalité ne laisse pas de m’inquiéter. Un membre de « AC le Feu » a déclaré après les émeutes de 2005 qu’il n’était pas un enfant d’immigré mais un citoyen français membre de la diversité française. Je ne pense pas qu’il faille raisonner en ces termes. On doit s’intègrer toujours à un monde commun qui nous est antérieur. Si l’on se trouve face à un refus d’être Français chez certains et à un refus français d’être, rien ne sera possible. Un certain usage de la mémoire tend d’ailleurs à justifier ce refus français d’être. Je me souviens ainsi d’un article de Télérama dont l’auteur disait qu’être Français, c’est avoir un passeport français. Si peu exaltante que soit cette définition, il la jugeait toutefois la plus adéquate car la moins « excluante ». Les démocraties sont fondées sur une dynamique égalitaire – ce que Tocqueville appelle « la passion du semblable ». Dans cette perspective, le fait même d’avoir une identité substantielle fait peser le risque d’une forme d’exclusion. C’est pour cela que l’indétermination et l’abstraction ont été exaltées jusqu’au pur formalisme procédural. Ceux qui considèrent, par exemple, que la Turquie n’est pas européenne sont parfois désignés par leurs adversaires comme des quasi racistes. L’Europe aurait donc des racines chrétiennes ? On invoquera alors « un club chrétien ». Or, si l’Europe est aujourd’hui post-chrétienne, elle a bel et bien été catholique. L’hospitalité ne consiste plus à donner ce que l’on a mais à laisser être chacun selon son désir au nom de l’usage du devoir de mémoire. De même vouloir réduire l’Europe à des valeurs universelles est absurde ! Les œuvres n’ont une véritable valeur universelle qu’à proportion de leur incarnation dans le monument ou dans la matière du tableau ou du texte. Ce n’est tout de même pas difficile d’aimer ce que la France a d’aimable et, en particulier, sa culture ! Mais il est vrai que là encore, ce mot étant investi par le démocratisme, il est devenu impossible de formuler un jugement et de hiérarchiser les pratiques. Si tout est culturel, rien ne l’est, et le rien l’est : nous sommes alors nihilistes. Face à cela, les rustines de la repentance et du devoir de mémoire ne suffiront pas.

M. Guy Geoffroy : Quel est selon vous le rôle du politique dans les problématiques mémorielles ? Le sursaut mémoriel ne doit-il pas pallier l’éloignement dans le temps des faits historiques ? Comment le politique pourrait-il à la fois se refuser à écrire l’histoire tout en exaltant la mémoire ?

M. Alain Finkielkraut : S’il me paraît tout à fait légitime que le législateur ou le politique détermine les grandes directions de l’enseignement et des programmes scolaires, il me semble en revanche regrettable que le Parlement succombe aux lobbies afin d’adopter des lois mémorielles destinées à apaiser la souffrance de certaines communautés. Je me sens par exemple très solidaire des Arméniens. Or, le génocide dont ils ont été les victimes n’est pas reconnu par la Turquie. Imaginez que l’Allemagne nie la réalité de la Shoah ! Ce serait à rendre fou ! Je ne peux donc que comprendre les sentiments à vif d’une communauté. Malgré cela, certaines prétentions mémorielles ont des effets dévastateurs. Le politique doit en l’occurrence œuvrer à la reconnaissance du génocide arménien par la Turquie mais il ne lui appartient pas de voter des lois punissant la négation du génocide arménien. Si l’historien Bernard Lewis refuse de considérer que les Arméniens ont été victimes d’un génocide, ce n’est pas une raison suffisante pour le poursuivre devant les tribunaux.

Pour le reste, il faut continuer à avoir une vision aussi large que possible de la mémoire : Comme je l’ai dit, être homme, c’est commémorer l’homme, ainsi que le disait Alain. C’est par ce biais que doit s’engager le devoir de mémoire.

M. le Président : Je vous remercie.

Je sais combien vous avez été meurtri par la polémique dont vous avez été l’objet. Elle illustre les difficultés auxquelles nous sommes confrontés face à l’interprétation, voire, la déformation, volontaire ou non, ou à la manipulation des faits historiques. Si douloureux qu’ait été parfois pour vous ce moment, son rappel nous a aussi permis d’avancer. Nous ne reviendrons pas sur les lois votées, mais nous avons en effet besoin de travailler afin d’améliorer encore notre travail législatif.

 

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M
Dire que les noirs n'ont pas de culture et qu'il y a trop de noirs dans l'équipe de France,comment nommez vous cela ? imaginons une inversion des propos.Secondo,Marx est d'origine juive,tout comme Chomsky,Halimi,Menuhin,...les traiteriez-vous d'antisémites ? Je vomis les antisémites maisje ne veux pas être pris en otage par un terrorisme intellectuel de nature utilitaire.Je ne suis nullement hautain quand je parle de la catégorie des chrétiens philosionistes et peu me chaut que le Christ soit juif, il est une immense personne,point.Quant à l'extrême gauche antisémite, non! Quant à ceux que j'appelle les collabos avez-vous un autre terme pour des rabatteurs trafiquant avec les marchands d'ébène? on peut collaborer de son plein gré.Enfin,me dire qu'il ne suffit pas qu'un intellectuel ait un nom à consonnancejuive pour être disqualifié, moi qui aime lire Cohen, Bergson,Morin,c'est ne pas me connaitre." je crains l'homme d'un seullivre".Idem pour moi,sans acrimonie et avec franchise et sivous le désirez,vous pouvez m'apportez la contradiction sur certains de mes articles.P.S: j'ai parlé d'Hiroshima  et deNagasaki car je défends le droit des gens partout du Tibetau moyen orient.Bonne nuit.
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E

Qui a dit que les noirs n'avaient pas de culture? Ce n'est pas le discours de Sarkozy a Dakar, qu'on peut contester mais qui dit autre chose. Il faut être un peu sérieux et honnête!
Laissez Menuhin de côté s'il vous plaît. Il va de soi qu'il n'est pas antisémite, car cet immense artiste était un seigneur, un aristocrate de l'esprit. Denrée fort rare actuellement, en ces temps
de pensée toute faite, conformiste, si l'on peut même parler de pensée.
Il aurait pu être antisémite comme Marx, juif déjudaïsé, et antisémite par anticapitalisme; ce dernier faisant partie, à ses yeux, de la nature du peuple juif.
Voici pour votre information un texte (mais il y en a des pages et des pages) de l'immense (comme disait Chirac de tout et de n'importe quoi, pouvu que cela fut "primitif") intellectuel de gauche
(pléonasme! Je sais!) dans son livre : La question juive :
".... Ne cherchons pas le secret du Juif dans sa religion, mais cherchons le secret de la religion dans le Juif réel.
Quel est le fondement profane du judaïsme? Le besoin pratique, l'intérêt personnel.
Quel est le culte prophane du Juif? Le trafic. Quel est son Dieu profane? L'argent.
Eh bien! l'émancipation du trafic et de l'argent, donc du judaïsme pratique, réel, serait l'auto-émancipation de notre temps".

"(.........) Le christianisme est issu du judaïsme. Il est à nouveau dissous dans le judaïsme.
Le chrétien était d'abord le Juif théorisant, le Juif est par conséquent le chrétien pratique, et le chrétien pratique est redevenu Juif.
La christianisme n'a surmonté le Judaïsme réel qu'en apparence. Il était trop distingué, trop spiritualiste, pour éliminer la grossièreté du besoin pratique autrement qu'en l'élevant dans les
nuées.
Le christianisme est la pensée sublime du judaïsme, le judaïsme est l'application vulgaire du christianisme, mais cette application n'a pu devenir générale, qu'après que le christianisme, comme
religion parfaite, eut accompli en théorie l'aliénation de l'homme à l'égard de lui-même et de la nature"

Voilà! Ces propos sont, du juif Marx, et non d'Hitler.
Eh oui! il y a des juifs antisémites, des noirs anti noirs, des Blancs d'origine européenne qui nourrissent contre eux-mêmes, la plus affreuse des haines recuites, l'esprit de repentance masochiste
portée à la plus haute incandescance. Que je plains ces gens-là, quel que soit leur déguisement, (humaniste, antiraciste, esprit "ouvert"... à tous vents, etc) . Je ne nomme personne, suivez mon
regard.
A Dieu
E.Boulogne.


M
Avez-vous lu ce que Finkielkraut dit des noirs dans le quotidien israélien ? quant à l'esclavage des noirs, c'est le pire crime contre l'humanité de tous les temps et tout le monde y a trempé : les européens,les arabes, les juifs y compris aux usa(notamment en Virginie) et y compris descollabos rabatteurs noirs.S'il y a des peuples qui ont le droit de parler, ce sont bien les noirs et les indiens.Je suis trèsétonné qu'en tant que chrétien tolérant vous donniez la parole à cet extrémiste qui met de l'huile sur le feu et qui n'a jamais eu un mot pour condamner la politique criminelle et raciste d'Israel, mais je suppose que vous faites partie deces chrétiens que l'on a tellement culpabilisés qu'ils ne peuvent plus rien dire de peur d'être traités d'antisémites :ça marche!
Répondre
E

Cher monsieur,

Merci pour votre commentaire.
Il ne suffit pas, cependant, qu'un homme ait un nom à consonnace juive pour que sa pensée soit disqualifiée. Avez-vous lu Finkielkraut? Par exemple "La défaite de la pensée" ou "Nous autres
modernes"? Ces livres tiennent la route.
D'autre part, si les noirs ont souffert au cours de l'histoire, ils n'ont pas été les seuls. Et dans l'histoire de leurs traites, ils ne furent point de simples collabos, l'Afrique n'ayant été
occupée, par les Européens, qu'à partir de la seconde moitié du XIXè siècle, c'est-à-dire au moment où l'esclavage fut aboli, en principe, sur ce continent, pour reprendre de plus belle (le Soudan,
la Mauritanie, etc) avec la décolonisation. C'est donc, de leur plein gré qu'ils vendirent leurs frères de race, à une époque, il est vrai, où la notion de "crime contre l'humanité, (1946)
n'existait pas, il faut le reconnaître.
Enfin, je ne suis pas de "ces chrétiens" comme vous dites (notez la distance un peu hautaine de l'expression à l'égard de ceux qui ne pensent pas exactement comme vous), qui ont peur d'être traités
d'antisémites, quoique mon maître, Jésus Christ, (et il semble que ce soit aussi le vôtre) ait été un juif, comme n'ont pas manqué de le clamer à tous vents, nazis et gens d'extrême gauche, dont
l'antisémitisme a été (et demeure) le credo (cf marx : La question juive). Mais l'antisémitisme viscéral, il est vrai, n'est pas mon fort.
Pour en revenir à Finkielkraut, je lui ai donné la parole, et je trouve qu'il s'est parfaitement justifié des calomnies dont il a été victime, parce que je ne suis pas de ceux dont la devise est
"pas de liberté pour les ennemis de la liberté" (héritage de 1793). D'autant plus que notre auteur ne me parait pas un ennemi de la liberté.
Je vous écris ceci sans aucune espèce d'acrimonie, en adoptant seulement le langage franc et viril qui m'a semblé être le vôtre.
Cordialement.
E.Boulogne