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Publié par Edouard Boulogne

Réflexions sur le Commandant Louis Delgrès.

Par le Dr André Nègre.

 

( Louis Delgrès est mort par refus du rétablissement de l'esclavage, contre une décision d'un gouvernement Français, non contre la France, bien au contraire. Nos lecteurs seront d'autant plus intéres­sés à l'étude du docteur Nègre dont nous publions la deuxième partie, que des falsi­ficateurs de l'histoire tentent de faire de ce grand Français de la Guadeloupe, une sorte de héros de l'indépendance de la Guadeloupe. EB).

 

 

Voilà   donc   le   Delgrès  que  nous allons bientôt retrouver à côté de Lacrosse, comme Aide de Camp de cet Amiral, Gouverneur de la Guadeloupe, le 24 octobre 1801, dans une salle de la municipalité de Pointe-à-Pitre où Pelage avait les   mettre   en   sécurité   contre   les outrances   possibles  d'Ignace   et  de ses 3 semblables.

Car,   l'Amiral   Lacrosse,   arrivé   le 29-05-1801   à Pointe-à-Pitre, s'était conduit

de telle façon à l'endroit des Guadeloupéens  en   général,   et   surtout des

gens de   couleur   en   particulier,   qu'un soulèvement s'était  produit et que,  de maladresse   en   maladresses,   d'exactions en   exactions,    Lacrosse,   suivi   de   son aide de Camp, avait failli être mis à mal, malgré la protection de Pelage. Celui-ci donc l’avait placé dans une salle qu'il croyait bien protégée contre toute tentative mal intentionnée...

En fait, Pelage n'avait-il pas plutôt tourné le dos qu'Ignace surgissait, et obligeait  pratiquement le Gouverneur et Delgrès à le suivre jusqu'au Fort où, malgré Pélage il   incarcérait   Lacrosse   !   Cela, en refusant d'enfermer le Commandant Delgrès dont le premier geste avait été de suivre  le Gouverneur, son chef, ) dans les locaux disciplinaires !

C'est dans ce détail que l'on voit qu’Ignace n'était pas seulement un violent, un caractériel comme disent les psychiatres : en s'opposant au mouvement spontané de l'aide de Camp de l'Amiral, Delgrès, le rusé Ignace ébauchait son  projet d'utiliser celui-ci à ses propres fins, lesquelles étaient, à ce moment bien précis, diamétralement opposées à celles du Commandant Delgrès. Ignace pensait à décider celui-ci à se joindre à ses rebelles, ces rebelles dont lui, Delgrès, estimait     alors     «qu'ils     méritaient     la mort ainsi que nous allons le lui entendre dire.

Mais est-ce ce même jour, 24 octobre 1801, ou bien dans les jours suivants, qu’ils le prirent à part pour essayer de le convaincre de se joindre à eux ? Lacour parait  admettre que ce fut le jour même, et il est possible que cela dut se passer ainsi ; ce qui est certain, d'après l'ensem­ble des relations (et aussi d'après son mouvement spontané de suivre l'Amiral en prison...), c'est que sa 1ère réaction, nous l'avons déjà mentionné dans les lignes précédentes, fut tout à fait significative : «Ce que vous avez fait mérite la mort !»


 


 

  (Entrée du Fort Delgrès, à Basse Terre en Guadeloupe).

 


 


 


Le Commandant Delgrès jugeait, à ce moment là encore, en Officier Supé­rieur qu'il était : «Toute rébellion mérite 12 balles dans la peau !» Comment en arriva-t-il à les mériter à son tour, en se joignant à ces mutins qu'il apostrophait si vertement.

Ceux-ci réussirent sans doute à le circonvenir, petit à petit ; ils insistèrent certainement, surtout, sur l'esclavage que Lacrosse, selon eux (et ils avaient rai­son !) avait pour mission de rétablir ; si cette perspective ne pouvait ébranler Pe­lage, trop militaire, elle faisait saigner le cœur de Delgrès, plus sensible et moins fanatisé que celui de Pelage ; et aussi beaucoup plus influençable, nous aurons l'occasion de le voir encore.

Il accepta finalement, non sans réticences sûrement, de se joindre à eux. Mais cet homme sincère et sensible ne s'enga­gea pas à la légère ; la preuve de ces réticences, c'est qu'il leur demanda alors de faire un serment : celui de faire triompher la cause qu'ils lui proposaient de défen­dre, sinon de mourir. Ils jurèrent, et l'on verra que tous surent tenir parole...

A ce moment là, dans l'esprit de Delgrès, il n'était pas question de renier la France, à laquelle il restait attaché par tout son passé (y compris, peut-être par ses attaches paternelles, ni même de fronder le pouvoir Consulaire ; mais il estimait indispensable d'exiger de la Fran­ce, au besoin par les armes, qu'elle récusât Lacrosse et consentît ensuite un traité, un pacte, ou bien toute autre forme de contrat libéral qui engageât le Métropole et sa colonie, dans un système de devoirs réciproques ; et surtout dans la consécra­tion définitive, irrévocable, de la liberté des Noirs et hommes de couleur ; le refus par la France d'accorder ce statut impliquait naturellement le durcissement de la révolte... «jusqu'à la mort»...

Delgrès savait que, sur cette route, il risquait d'être amené à trahir son dra­peau, ce drapeau pour lequel il avait déjà souvent risqué sa vie et donné son sang ; à trahir cette patrie qu'il avait librement choisie et juré de servir ; il appréhendait cette trahison puisqu'il avait dit à ses amis conjurés ; «Vous méritez la mort...» La mort ; c'est-à-dire le châtiment des traîtres, à ses yeux.

Mais cette situation dramatique, qu'allait librement affronter Delgrès, était tout de même la conséquence d'un con­texte humain qui transcendait la notion de race : on allait rétablir l'esclavage ! C'était certes injuste et douloureux pour ceux qui allaient en être victimes, mais c'était également infamant pour ceux qui formulaient, ou qui toléraient cette mena­ce.

C'est par cet aspect très particulier d'un drame psychologique assez spécial que la rébellion de Delgrès se distingue d'une vulgaire trahison militaire, et qu'elle s'anoblit même jusqu'à devenir le sacrifice d'un homme, pour d'autres hommes ; le sacrifice, par un homme, de son honneur d'Officier pour une idée de justice. Delgrès se savait traître et déser­teur, il reconnaissait que ce qu'il faisait avec ses camarades, méritait la mort des traîtres, mais la dignité des hommes ne pouvait qu'en être accrue.


 


 

(Coursive du Fort Delgrès, en son état actuel).

 


 


 


Revenons aux événements eux-mêmes.

On sait les circonstances qui, dès lors, après avoir amené Pelage au pouvoir à titre provisoire (en attendant que le Pre­mier Consul y eût pourvu), obligèrent ce­lui-ci à tenter de freiner l'action des con­jurés, plus ou moins bien dirigés et disciplinés par Delgrès, Ignace, Massoteau, Palerme... Pour briser leur front, il les nomma à des postes de l'île assez éloignés les uns des autres ; et il leur donna de l'avancement... C'est ainsi qu'il nomma Delgrès Colonel !

Il va sans dire que ces nominations n'avaient aucune valeur ; pas plus que celle de Général, pour Pelage, par un vote de l'Armée de la Guadeloupe ! Pelage n'avait que le droit de proposer des pro­motions au Gouvernement Consulaire ; des promotions que ce Gouvernement, seul, avait le droit de prononcer. Encore eût-il fallu, dans les circonstances actuel­les, que les Consuls eussent accepté de re­connaître Pelage comme le Commandant en Chef légal de la Guadeloupe... Ces no­minations par Pelage, tout comme celle dont il avait été l'objet, furent un peu comme ce qu'il advint de l'avancement

 

 

dans les «Maquis», en France, entre 1942 et 1944 : extrêmement rares furent ceux des Officiers promus dans la Résis­tance, qui virent leurs galons homologués. Pour le Commandant Delgrès, son Etat des Services ne fait même pas mention d'une nomination à titre provisoire au grade supérieur.

On sait aussi que, pour raffermir la discipline dans l'Armée, et pour suppri­mer les vexations de tous ordres que cer­tains militaires faisaient subir à la popula­tion (un peu comme le firent par endroits certains FFI ou FTP, après la Libération), Pelage donna des ordres sévères qui fu­rent, dans l'ensemble, suivis ; cela, bien

que Delgrès, déjà soucieux de sa populari­té dans la troupe, qu'il ménageait pour qu'elle le servît mieux, ne lui eût apporté aucune aide dans ce sens.

Les mesures prises par le Conseil Provisoire présidé par Pelage n'amenèrent pas la détente ; détente que, depuis la Do­minique, où il s'était réfugié avec la com­plicité des Anglais, après son expulsion de la Guadeloupe, Lacrosse s'évertuait à empêcher, par ses menaces terrifiantes. Ces menaces amenèrent des remous chez les gens de couleur de la Guadeloupe, et firent que Delgrès, jusque-là en retrait, entra en action : avec Massoteau, il fit procéder à l'arrestation de 3 Officiers qui lui paraissaient trop «lacrossistes», et il les fit expulser (15.2.1802). Tout cela, sans l'autorisation du Conseil Provisoire...

Il est significatif que Delgrès ait effectué son premier geste d'insurgé sans en référer à Pelage, alors considéré, par tous, comme le chef de l'insurrection !

Au point de vue strictement militai­re, le seul que puissent et doivent considé­rer des Officiers, il s'agissait là, dans les circonstances graves que l'on vivait, d'un geste d'insubordination qui eût dû entraî­ner une sanction appropriée. Mais n'ou­blions pas que l'on était en» présence d'une troupe d'insurgés : la discipline est toujours plus relâchée dans une faction, que dans une armée légale ; quand on a commencé à désobéir, même si les motifs en sont sacrés, il est difficile d'exiger de tous une subordination «perinde ac cadaver». Et lorsque Richepance arrivera avec ses jeunes conscrits de l'Armée du Rhin, la bravoure incoordonnée et le courage sans discipline des bataillons de Delgrès fléchiront sous l'action méthodique et ri­goureusement disciplinée des militaires -pour si jeunes et peu habitués au climat qu'ils fussent - envoyés par le Premier Consul.

De plus, Pelage n'avait pas intérêt à sanctionner le geste de Delgrès ; l'eût -il fait que cela eût immanquablement dé­clenché, dans l'armée insoumise de la Guadeloupe, une forte opposition dont les manifestations auraient à la fois favo­risé les menées de Lacrosse, et celles des «gauchistes», tel Ignace.

Voyant que Massoteau, plus violent que Delgrès, exerçait une influence néfas­te sur ce dernier, Pelage le nomma à Pointe-à-Pitre ; et Delgrès resta seul à Basse-Terre où, effectivement, il ne se manifesta plus jusqu'à l'arrivée de Richepance.

Mais ce dernier débarqua à Pointe-à-Pitre le 6 mai 1802.

Il avait pour mission de mater l'in­surrection, et pour ce faire d'arrêter Pela­ge, dès son arrivée, tout en neutralisant sans douceur tous les chefs ou meneurs dont Lacrosse avait dressé la liste, ô com­bien noire, on s'en doute ; il arrivait avec le double titre de Général en Chef et de Capitaine Général ; une fois l'ordre réta­bli, il aurait à rappeler Lacrosse, et à lui laisser le titre de Gouverneur ; mais pour 30 jours seulement, et avec des pouvoirs très réduits, Richepance restant dans l'ombre et gouvernant en fait ; après quoi, le mois écoulé, Richepance reprendrait définitivement le titre et les fonctions de Capitaine Général et renverrait Lacrosse dans la Métropole : tels étaient les ordres stricts du Premier Consul, également si­gnifiés à Lacrosse !

Mais... mais, Richepance avait égale­ment pour mission de rétablir l'esclavage !

Delgrès était, à ce moment là enco­re,  dans  d'assez bonnes dispositions à l'endroit  de  la Division  métropolitaine qu'il attendait, a-t-on écrit, pour lui faire fête  : n'ayant plus Massoteau, qui était indiscutablement sécessionniste, pour lui «monter la tête», Delgrès restait l'homme qui attendait de voir et d'entendre l'en­voyé de la France, de connaître ses actes, avant de le juger. Dans cette expectative, il avait même  envoyé,  coup sur coup, deux adresses à Richepance (avant que ce dernier ne débarquât) pour l'assurer de ses sentiments de soumission et de res­pect !

Il est assez sensible que Delgrès était, dans une certaine mesure et dans cette expectative, facile à influencer ; et les autres conjurés savaient en profiter ; mais, comme beaucoup de faibles, une fois déterminé, il irait jusqu'au bout...

Passons sur les tractations et sur les événements qui précèdent, accompagnè­rent et suivirent le débarquement de Ri­chepance à Pointe-à-Pitre, et qui n'eurent pas d'influence directe sur le comporte­ment de Delgrès.

C'est la neutralisation sans élégance des troupes de couleur à Pointe-à-Pitre, qui commença à l'indisposer nettement ; car cette neutralisation, effectuée grâce au concours de Pelage, avait revêtu l'allu­re d'un guet-apens... (le concours de Pela­ge, car dès son débarquement, Richepan­ce avait différé de l'arrêter, devant son loyalisme)

II était donc dans cet état d'esprit troublé, lorsque le 18 floréal an X (8.9 1802), un noir vint lui raconter que Lacrosse, oui Lacrosse, avait débarqué en personne à la Pointe, et qu'il y avait pris le commandement des troupes métropolitaines ! Incrédules devant cette énormité, Delgrès et son adjoint Gédéon jetèrent le noir en question au cachot !            

Mais, le même jour, un Officier de couleur nommé Noël Corbet, vint leur péter des racontars qui, dans l'ensemble confirmaient les allégations (entièrement mensongères) du noir...                        

C'est à se demander si une conjuration ne s'était pas organisée chez les conjurés pour tromper Delgrès, et l'amener ainsi à se compromettre de telle sorte qu'il se manifestât par quelque action qui fît de lui le chef de l'insurrection... Et il n'est pas du tout certain qu'un tel machiavélisme n'ait pas existé, chez Ignace par exemple...                                      

Rappelons nous que Pelage, dans une circonstance un peu semblable (lorsqu'il avait été nommé Général par ses propres troupes, c'est-à-dire illégalement, le 23 octobre 1801), le naïf Pelage avait su trouver un biais qui ne le liait pas à cette nomination intempestive des rebelles. En l'occurence, Delgrès fut plus naïf que Pélage : il crut ces racontars, et fit libérer le noir qui les avait (probablement innocemment) rapportés, et qu'il avait fait incarcérer le matin même.

A cet incident s'ajouta le fait que Richepance avait signé sa première proclamation en n'ajoutant à son nom que le titre de Général d'Armée, Général en Chef... Cela permit-il à Delgrès de croire que Lacrosse restait plus ou moins dans l'ombre, comme Capitaine Général, c'est-à-dire Gouverneur ? Ce fut en tout cas 11 l'un des motifs que Delgrès mit en avant pour justifier sa rébellion.

Sur le plan purement des faits, ce prétexte n'était guère valable car, le 11 floréal (3 mai) c'est-à-dire 3 jours avant le débarquement de Richepance, une lettre du Conseil Provisoire (dont les délégués avaient déjà pris contact avec Richepance, en mer) avait informé personnellement Delgrès du titre de Capitaine-Général avec lequel arrivait Richepance ; et 11 lendemain, une proclamation du même Conseil, adressée à la population, aval encore confirmé ce titre.                       1

Et certes, nous avons bien vu que le Premier Consul avait donné à Richepance des instructions bien précises, qui faisaient de lui le Gouverneur de la Colonie... que le rétablissement de Lacrosse ne devait intervenir que pour une durée de 30 jours... etc, etc... Le Premier Consul avait même ajouté, à la notification qu’il avait fait faire de ces ordres à Lacrosse] : «Si, par un événement quelconque, vous vous trouviez réintégré dans vos fonctions lorsque le Général Richepance arrivera, le Premier Consul ne pense pas que vous deviez y prolonger votre séjour...» Ce qui voulait très nettement dire : laissez lui tous les pouvoirs dès son arrivée, et prépa­rez aussitôt vos valises...

' Mais si Delgrès n'avait pas de motif historiquement valable pour craindre ce que Noël Corbet avait soutenu contre toute vérité, Delgrès n'en avait pas moins et très certainement pressenti, avec tout son instinct, le vrai fond de la mission de Richepance : rétablir les fers de l'esclava­ge ! Il n'en avait aucune certitude, aucune preuve, mais il se sentait dans le vrai... «Dans cette disposition d'esprit, a écrit Lacour, il suffit de la cause la plus légère pour faire pencher dans un sens ou dans l'autre...»

Des racontars devaient y suffire ; d'autant que la venue d'Ignace, en ce 8 mai, ne pouvait qu'influencer Delgrès en ce sens.

Ce qui faisait que l'on en arrivait à cette sorte de paradoxe : en croyant les affabulations mensongères des insurgés... Delgrès était dans le vrai ! Et le sens dans lequel il allait pencher, allait faire de lui un emblème éternel !

Car, n'ayant accordé du crédit qu'aux insurgés, Delgrès donna alors le signal de la vraie révolte, de la véritable insurrection armée et organisée, centrée sur un but bien déterminé ; jusque là, la rébellion ne s'était manifestée que par divers mouvements incoordonnés, des sou­bresauts sans suite et sans buts bien dé­limités à long terme ; les réactions d'Ignace n'avaient été que des bouffées de violence, sans plus.

Ce 8 mai, date de la décision de Delgrès de faire face à la France (ou tout au moins à ses envoyés), est certainement la plus importante de toute l'histoire de cette révolte de la Guadeloupe contre le Consulat ; ou plus exactement contre ses représentants, car il ne faut pas oublier que la dernière proclamation de Delgrès, le 14 mai 1802, en pleine lutte, se termi­nait par un «Vive Bonaparte» assez vi­brant... Dès ce 8 mai, et par sa décision, Delgrès se sentait désormais libéré de tout ce à quoi sa condition d'Officier Supé­rieur de l'Armée française l'avait jusque-là obligé.

Et   tout   changea,   avec   Delgrès...


A suivre.


 

André Nègre.


 



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