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Publié par Edouard Boulogne

Aimé Césaire, poète et politique .

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(I) Le poète.


C’était en 1958. Je me passionnais pour la poésie. Mes poètes étaient le grand Pierre Corneille, Hugo, Vigny, Rimbaud. De la poésie antillaise, je ne savais pas grand’chose. Mon érudition  se limitait à Florette Morand, à Ancelot Bélaire, à des vers d’Emile Isaac (fils d’Alexandre, le sénateur). Je n’avais même pas lu Saint-John Perse, que je ne connaissais que par la critique mesquine, totalement injustifiée d’un nain de jardin en son roman sulfureux des « Ambassades », je veux parler de Roger Peyrefitte.
Cette année là pourtant je découvris Aimé Césaire. Et d’abord par le biais de la politique. Cela peut paraître surprenant, car j’avais seize ans, et pas tellement de poils au menton. Mais, ma génération était bien plus « politisée » que celle du Rap.
J’étais loin d’être le seul à « politiser » (certes comme on peut faire à cet âge, et Victor Hugo était souvent requis : « Malheur à qui prend ses sandales, Quand les haines et les scandales, Tourmentent le peuple agité », etc) ; et à titre d’exemple, je me souviens d’une cohabitation amicale (pour la poésie, car pour la politique c’était une autre histoire !) , en salle numéro un du vieux lycée Carnot, (la salle de Permanence), avec Sony Rupaire, un peu plus âgé que moi et qui, alors, s’enivrait de Federico Garcia Lorca. Le « souci politique », (j’écris cela avec un sourire teinté d’indulgente ironie) nous requérait, et pour répondre aux menées « subversives » du cher Sony, je décidai de lire, sur les heures que je volais aux sciences mathématiques (un point commun avec Césaire ; et là s’arrête la comparaison !),  un livre qui venait de paraître aux éditions Présence Africaine : « Les Antilles décolonisées », de Daniel Guérin. L’ouvrage, bien qu’ayant suscité en moi un ennui ( presque ) mortel, m’enrichit considérablement, me contraignant à amorcer une réflexion personnelle, par delà la sensibilité de mon milieu familial. Et sa préface était d’Aimé Césaire. La date de cette lecture, qui figure, en page de garde, de ma grosse écriture maladroite d’alors, est de mars 1958.
Je décidai de lire Césaire.
C’est en décembre de cette année-là, (dans la petite librairie communiste aujourd’hui disparue, de la rue Barbès, à proximité de la rue de Nozières), que j’achetai le « Cahier d’un retour au pays natal », en même temps que, de Lénine, « L’impérialisme, stade suprême du capitalisme », que je ne lus effectivement que ….20 ans plus tard !
J’ouvris avec curiosité le petit livre du célèbre Martiniquais.
Je n’avais pas l’habitude de la versification libre, et fus d’abord surpris, presque désarçonné. Je repris l’ouvrage un ou deux mois plus tard. Nos professeurs de lettres, MM Tardel, Thole, nous l’avaient répété, la poésie fut d’abord orale, chantée. Nous avions, aussi, été initiés au genre épique  : « La chanson de Roland », des extraits de « l’ Illiade », de « l’Enéide ».
J’avais une belle voix, j’aimais le théâtre et en faisait un peu dans le cadre scolaire.
J’entrepris le corps à corps avec le texte de Césaire :


« Au bout du petit matin…
Va-t’en lui disais-je, gueule de flic, gueule de vache, va-t’en, je déteste les larbins de l’ordre et les hannetons de l’espérance. Va-t’en mauvais gris-gris, punaise de moinillon. Puis je me tournais vers des paradis-pour lui et les siens perdus, plus calme que la face d’une femme qui ment, et là, bercé par les effluves d’une pensée jamais lasse je nourrissais le vent, je délaçais les monstres et j’entendais monter de l’autre côté du désastre, un fleuve de tourterelles et de trèfles de la savane que je porte toujours dans mes profondeurs à hauteur inverse du vingtième étage des maisons les plus insolentes et par précaution contre la force putréfiante des ambiances crépusculaires, arpentée nuit et jour d’un sacré soleil vénérien ».

Je ne faisais pas attention au sens d’abord, me laissant prendre au rythme torrentiel des phrases, à la magie des mots, nombreux, souvent rares ; rythme qui ne se dément, ne se relâche pas une seconde au long des 94 pages de mon édition.

Oui, Césaire, je n’en doutais pas était un poète, un grand poète, et toutes les subtilités, si souvent oiseuses des bousiers de la culture, je veux parler des critiques, à la recherches indéfinie des sources, analogies, ressemblances, filiations, structures, figures de rhétoriques, etc, etc, ne pourront lui ôter son indiscutable originalité.

Lisons encore, lecteurs, à haute voix : ces autres passages :


  • Au bout du petit matin.


(Les sous-titres, ponctuant ces extraits sont de la rédaction du Scrutateur).

« Au bout du petit matin, le morne accroupi devant la boulimie aux aguets de foudres et de moulins, lentement vomissant ses fatigues d'hommes, le morne seul et son sang répandu, le morne et ses pansements d'ombre, le morne et ses rigoles de peur, le morne et ses gran-des mains de vent
Au bout du petit matin, le morne famé-lique et nul ne sait mieux que ce morne bâtard pourquoi le suicidé s'est étouffé avec complicité de son hypoglosse en re-tournant sa langue pour l'avaler ; pourquoi une femme semble faire la planche à la rivière Capot (son corps lumineuse-ment obscur s'organise docilement au commandement du nombril) mais elle n'est qu'un paquet d'eau sonore
Et ni l'instituteur dans sa classe, ni le prêtre au catéchisme ne pourront tirer un mot de ce négrillon somnolent, malgré leur manière si énergique à tous deux de tambouriner son crâne tondu, car c'est dans les marais de la faim que s'est enlisée sa voix d'inanition, un mot-un-seul-mot et je-vous-en-tiens-quitte-de-la-reine- Blanche-de-Castille, un-mot-un-seul-mot, voyez- vous- ce- petit- sauvage- qui- ne- sait-pas- un- seul- des- dix- commandements- de-Dieu)
car sa voix s'oublie dans les marais de la faim,
et il n'y a rien, rien à tirer vraiment de ce petit vaurien,
qu'une faim qui ne sait plus grimper aux agrès de sa voix
une faim lourde et veule,
une faim ensevelie au plus profond de la Faim de ce morne famélique
Au bout du petit matin, l'échouage hétéroclite, les puanteurs exacerbées de la corruption, les sodomies monstrueuses de l'hostie et du victimaire, les coltis infranchissables du préjugé et de la sottise, les prostitutions, les hypocrisies, les lubricités, les trahisons, les mensonges, les faux, les concussions — l'essoufflement des lâchetés insuffisantes, l'en-thousiasme sans ahan aux poussis sur-numéraires, les avidités, les hystéries, les perversions, les arlequinades de la mi-sère, les estropiements, les prurits, les urticaires, les hamacs tièdes de la dégénérescence,  (…..). » (pp.30 et 31).


A fond de cale !


« (…..). J'entends de la cale monter les malédictions enchaînées, les hoquètements des mourants, le bruit d'un qu'on jette à la mer... les abois d'une femme en gésine... des raclements d'ongles cherchant des gorges.... des ricanements de fouet... des farfouillis de vermines parmi des lassitudes...
Rien ne put nous insurger jamais vers
quelque noble aventure désespérée.
Ainsi soit-il. Ainsi soit-il.
Je ne suis d'aucune nationalité prévue
par les chancelleries
Je défie le craniomètre. Homo sum etc.
Et qu'ils servent et trahissent et meurent
Ainsi soit-il.  Ainsi soit-il.  C'était écrit
dans la forme de leur bassin.
Et moi, et moi,
moi qui chantais le poing dur
II   faut   savoir   jusqu'où   je   poussai   la
lâcheté. (p.64) ».


Un grand nègre !

« Un soir dans un tramway en face, de moi. un nègre.
C'était un nègre grand comme un pongo qui essayait de se faire tout petit sur un banc de tramway. Il essayait d'abandon-ner sur ce banc crasseux de tramway ses jambes gigantesques et ses mains trem-blantes de boxeur affamé. Et tout l'avait laissé, le laissait. Son nez qui semblait une péninsule en dérade et sa négritude même qui se décolorait sous l'action d'une inlassable mégie. Et le mégissier était la Misère. Un gros oreillard subit dont les coups de griffes sur ce visage s'étaient cicatrisés en îlots scabieux. Ou plutôt, c'était un ouvrier infatigable, la Misère, travaillant à quelque cartouche hideux. On voyait très bien comment le pouce industrieux et malveillant avait modelé le front en bosse, percé le nez de deux tunnels parallèles et inquiétants, allongé la démesure de la lippe, et par un chef-d'œuvre caricatural, raboté, poli, verni la plus minuscule mignonne petite oreille de la création.
C'était un nègre dégingandé sans rythme ni mesure. ( pp.64 et 65) ».


J’ai relu, hier, et à haute voix comme jadis, sentant venir sa mort prochaine, le Cahier.
Cinquante ans après, la prise est toujours forte, je suis toujours sous l’emprise de la morsure.

Poétiquement, bien sûr ? Pour la politique, c’est autre chose.

J’ai continué à lire Aimé Césaire au fil des années, fidèle à l’éblouissement juvénile.
Mon sentiment, et tant pis s’il doit déplaire, c’est que Césaire, -quand le temps aura fait son œuvre impitoyable, quand il aura discriminé dans
les commentaires, dans les thèses alimentaires, et les propos de « politicaillerie », ce qui est de la substance, et ce qui n’est qu’écume légère, un peu sale parfois, - comme d’autres grands (tel Montaigne dans un autre registre) est et demeurera l’homme d’un seul livre.
Il y a eu « Ferrements », « Les armes miraculeuses », « Toussaint Louverture », et « Les chiens se taisaient », (et je laisse de côté les pamphlets politiques , tel le « Discours sur le colonialisme », parce que je ne voudrais pas me montrer trop inconvenant en ce jour de deuil). On y trouve encore de belles pages, mais comme d’un faiseur qui réutilise les « trucs », les procédés qui ont réussi, un pasticheur de soi-même. Quelque chose a fui, qui ne reviendra plus, s’est envolé ;
reste du brumeux dispersé parmi les champs et les miasmes de la politique, mais rien qui équivaille à l’éclat de la pépite unique.

On ne « politise » pas impunément.

Quand, en 1939, paraît pour la première fois, à Fort de France, dans la revue Volonté le « Cahier d’un retour au pays natal », Césaire est encore vierge politiquement.
Après 1946 quelque chose est cassé.
Aimé est alors député, maire. Il sera docteur honoris causa, de je ne sais combien d’universités.
Il aura été communiste (cela ne pardonne pas, moralement, spirituellement,
humainement, même quand on en démissionne comme ce sera le cas en 1956),  autonomiste martiniquais, trop couvert d’honneurs (au pluriel ! au pluriel !) pour ne pas s’en être alourdi.

En eut-il été conscient qu’il se fut murmuré les propos sur lui-même, du duc de Guiche dans Cyrano de Bergerac :


« Voyez-vous lorsqu’on a trop réussi sa vie,
On sent,- n’ayant rien fait mon Dieu, de vraiment mal !
Mille petits dégoûts de soi, dont le total
Ne fait pas un remords, mais une gêne obscure ;
Et les manteaux de duc traînent dans leur fourrure,
Pendant que des grandeurs on monte les degrés,
Un bruit d’illusions sèches et de regrets (…..) ».



(II) Le politique. 


Césaire, dans les semaines qui viennent sera, n’en doutons pas, l’objet d’une idolâtrie sans mesure, ni réserves. Et de la part, souvent, de ceux-là même qui ne le portent pas dans leur cœur, pour bien des raisons, et parfois à cause de la férocité naturelle que se vouent, le phénomène est connu, et ancien, les gens de lettres.
L’on parlera beaucoup, à grands coups d’encensoir, du chantre de la négritude, et, en même temps de l’humaniste, de l’homme de l’Universel (ah le cliquètement des grands mots vagues ! ) du maire incomparable qui aura sorti Fort de France, des marécages de la gestion « coloniale », etc. Cette gestion, pourtant on le sait, aura fait l’objet de critiques nombreuses, venues moins de « la droite », que des  espoirs de la génération suivantes d’hommes de lettres, dont l’incertain auteur d’un certain Texaco. Comme disait Céline, autre auteur dont on peut préférer le style littéraire à l’idéologie politique : « Le rôle de paillasson admiratif est à peu près le seul dans lequel on se tolère d’humain à humain avec quelques plaisir », surtout quand l’autre est mort.

L’on parlera, avec prolixité de l’humaniste et de son sens de l’universel, mot sous lequel on peut ranger n’importe quoi, souvent sans aucun sens de la contradiction, et des inconséquences.

On l’a pressenti dès longtemps, je suis davantage pénétré de la supériorité du Césaire poétique, de sa génialité d’artiste, que de sa pertinence politique.
 
Mais que diable allait-t-il faire en cette galère ?


  •  Un eros assez tiède pour la politique.


Dans une intéressante interview, accordée pour la télévision au journaliste Patrice Louis, M. Césaire affirme n’avoir pas eu pour la politique une envie démesurée. On l’a sollicité en 1945 pour être candidat, soutenu par le parti communiste, à la mairie de Fort de France.
Il s’est alors laissé faire. Dans la foulée, et la logique de cette promotion, il devint député, toujours communiste, de la Martinique. Son nom restera lié à la loi qui fera passer les « vieilles colonies », comme on disait, au statut de départements français.
Ici encore, Césaire déclare à Patrice Louis qu’il se sera laissé faire par la base populaire martiniquaise, mais sans chaleur ni enthousiasme.
Je ne voudrais pas faire à l’illustre défunt une querelle d’Allemand, mais c’est plutôt le contraire qui ressort des propos de ses collègues antillais de l’époque, Rosan Girard, par exemple, ou Paul Valentino.
Plus tard, après avoir rompu avec le parti communiste français (1956), ce dernier n’étant pas assez martiniquais (au sens césairien du terme) il s’orientera vers le séparatisme, se déclarera, sans rire, le plus grand « nègre marron de la Martinique », avant de passer, en 1981, un moratoire avec le gouvernement que venait d’installer François Mitterrand. Césaire a-t-il alors pensé que les revendications séparatistes risquaient d’être prises au sérieux par Paris, et reculé devant cette perspective ? Cette attitude en tout cas lui sera vivement reprochée par les « nationalistes » dont Cabort-Masson et la petite cohorte d’intellectuels qui aspiraient au pouvoir, et qui règnent aujourd’hui bien davantage sur le marigot de la critique littéraire germano-pratine, que sur les pensées du « peuple mawtiniquais ».
Etrange bonhomme !
Etrange, oui, c’est lui qui le dit, à maintes reprises dans son entretien avec Patrice Louis.
Je ne le lui reproche d’ailleurs pas, car le sentiment de l’étrangeté des choses et du monde est l’une des conditions de l’essor d’une pensée philosophique.
Mais l’étrangeté comme particularité idiosyncrasique d’un être, c’est autre chose, qui peut être dangereux, pour cet être lui-même d’abord, et aussi pour les personnes qui relèvent en quelque manière de lui quand il a, pour dominer, les charismes qu’il faut.



  •  La mère Afrique et le « nègre fondamental ».


Etrange bonhomme, oui ! Car (cf l’entretien avec P.Louis, Conversations avec Aimé Césaire, éditions Arlea) pour décrire son attitude en 1940, où il s’adonne à l’écriture plutôt que de combattre, il se justifie ainsi : « parce qu’il fallait dire non à tout un monde européen, à un monde d’assimilation, c’est-à-dire le contraire de ce que sont les Martiniquais ». Il sera cependant le rapporteur de la loi de départementalisation…. Quatre ans plus tard, en 1946 ! !
Pourquoi cet écrivain qui doit toute sa notoriété à la culture, et à la langue française, refuse-t-il (tardivement) l’appartenance à la nation française ? Lisons plutôt (Entr avec P .Louis, p.45) : « Alors je me suis dit : « Foutons en l’air tout ce conventionnel, ce français de salon, les imitations martiniquaises de la littérature française, tout ce côté placardé…Foutons tout ça en l’air ! Fouille en toi ! Allez, fouille encore et encore ! Et quand tu auras bien fouillé, tu trouveras quelque chose. Tu trouveras le Nègre fondamental ! ».

Plus loin (pp 58 et 59, notamment) Le maire de Fort de France déclare « Je me suis confondu avec le peuple martiniquais (….). Pour moi, martiniquais, retrouver le moi profond, c’était me dépouiller de toutes les défroques occidentales et françaises, et retrouver l’Afrique. C’était ça pour moi, le moi profond. Et c’est ce que beaucoup de Martiniquais ont très mal digéré ».(Souligné par le Scrutateur).


Que dirait-on d’un écrivain de la dimension  de Césaire, à la fois poète et politique, un Malraux pour la France métropolitaine, un Mishima pour le Japon moderne, qui déclarerait rechercher son moi profond et le situerait dans une « blancheur, ou une jaunitude fondamentale » ?
Tout commentaire me paraît superflu. Des terrasses de Saint-Germain des Près s’élèverait aussitôt une immense clameur de haine incoercible, d’ailleurs justifiée, pour une fois.

Monsieur Césaire, lui, plane dans des nuages d’encens ! C’est intéressant !

Pour ma part, mais je ne suis pas un aigle planant dans les hauteurs, j’ai du mal à concevoir ce qu’est ce nègre fondamental. Ne s’agirait-il pas d’un mythe, à peu près aussi consistant que celui de la fameuse « aryanité », qui, l’autre siècle, a fait tant de mal ? (l’aryen précise le Robert est ce « grand dolichocéphale blond issu de ce peuple, qui représenterait l'élément pur et supérieur de la race blanche »).

Et qu’entend Césaire par cette Afrique mère, objet de ses songes ? Le contexte semble impliquer qu’il s’agit d’une Afrique nègre. Que faire alors de cette Afrique arabe, blanche, tout au nord du continent, dont le commerce avec celle du sud, au cours des siècles, fut ce qu’il fut :cette Afrique du Maroc, de l’Algérie, de la Tunisie, de la Lybie, de l’Egypte, de l’Arabie, du Yemen, etc ?

Et puis sauf du point de vue de la couleur épidermique, évidemment, y a-t-il une si grande unité, entre les peuples noirs de toute la partie sud, est et ouest ? Ces gens-là sont-ils si uniformes, si unis politiquement, culturellement, ethniquement, que semble le croire l’ancien élève de l’école normale supérieure de la rue d’Ulm ? Pour l’avoir un peu lu, lui aussi, je crois que l’ancien petit camarade de la rue d’Ulm, son ancien bizut Léopold Sédar Senghor fut plus lucide que notre grand Aimé.

Et les nègres américains sont-ils moins nègres parce que l’histoire en a fait des américains (avec leur sensibilité et personnalité propre, heureusement pour eux) ?

Dans ses « Conversations… » avec Patrice Louis, M.Césaire évoque ce jour où, après l’armistice de 1940, il est chargé d’une mission en Haïti par le gouverneur de la Martinique « un brave homme » nous dit-il avec simplicité. Ce voyage en Haïti est pour lui une « révélation ». « Ici me sont apparues les Antilles  essentielles, avec des nègres authentiques (souligné par le Scrutateur), une langue, des mœurs, toutes choses que la civilisation européenne avait plus ou moins édulcorées à la Martinique »
En ces journées d’émeutes de la faim à Port au Prince, lesdits Martiniquais apprécieront diversement ! (cet article est rédigé le 14 avril 2008).

M.Césaire est d’ailleurs conscient du hiatus entre sa sensibilité « étrange » et celle de la majorité de ses compatriotes.

Un peu amer il déclare (Opus cité p. 70) : « C’est toujours la même histoire : le moi profond et le moi superficiel. Je crois que je suis profondément antillais, et peut-être que ça gêne beaucoup de mes compatriotes qui sont plus ou moins – à des degrés divers – dans l’aliénation. C’est l’impression que j’ai » (sic !).

Pour être antillais, et libre, et équilibré, faudrait-il s’aliéner à la pensée et à la volonté d’Aimé Césaire ? Lequel se voit comme le guide d’un troupeau en transhumance : « J’ai guidé du troupeau la longue transhumance ».

L’histoire, et particulièrement celle du 20è siècle , est pleine de guides (en allemand « führer », en italien « duce », en espagnol « caudillo », etc. Il n’est pas certain que tous, au départ, aient été mal intentionnés.

Grand poète, Aimé Césaire me parait moins solide philosophiquement.
En politique il est moins philosophe que mythomane.

Je n’ai pas caché mon admiration pour l’artiste, je ne pouvais pas dissimuler mes réticences, motivées, pour l’idéologue de la politique, pour le forgeron de mythes délétères.

Ai-je été inconvenant, en ce moment d’affliction ? Il ne m’a pas semblé. La véritable estime pour un homme, notre semblable, notre frère, n’est pas de bêler au cérémonial, souvent grégaire, des cérémonies mortuaires ; et les vrais ennemis sont silencieux.

J’ai voulu, penser librement , lucidement, et je ne prétend évidemment pas avoir cerné tous les aspects d’une personnalité complexe, et d’une pensée parfois subtile.

Il m’a semblé que, bien servir la Guadeloupe ou la Martinique ce n’était pas  répéter mécaniquement les formules préfabriquées, dont on nous saoulera longtemps, mais contribuer, par l’exercice de l’esprit critique, à la découverte, même lente et partielle, de la vérité.

Et si de là où il est, Aimé Césaire consentait, même partiellement,  à ma péroraison ? !


Edouard Boulogne.







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louis DESSOUT 18/04/2008 21:29

Cher Edouard,Après un parcours scolaire commun,puis universitaire,professionnel et politique séparés,à cette nouvelle étape de notre vie nous retrouvons les fondamentaux transmis par nos maitrs et dont n'ont pas bénéficié nos cadets. En lisant tes réflexions sur Cesaire en politique,ma modeste expérience me révèle que comme beaucoup de nos politiques , il a été l'otage + ou - conscient d'ambitions qui n'étaient pas entièrement siennes . Ayons une pensée pour la bourgeoise guadeloupéenne ,Gerty ARCHIMEDE,prisonnière de l'étouffoir familial et social, qui  croyant  trouver dans les sollicitations du PC la liberté et l'émancipation individuelle ,a finalement découvert,   à ses dépends un piège totalitaire et mysogine .L.D

jacques 18/04/2008 06:52

citation du poete Aime Cesaire : " le reve est le moteur de la réalité " . Son esprit puissant et genereux reste dans nos memoires. je pense qu'il doit rester sur la terre antillaise de Madinina pour tout l' amour que le peuple lui donne. A Paris , il fait trop froid et triste pour lui.

renaud 17/04/2008 17:18

tout comme vous, je préfère garder l'image du Césaire poète que du Césaire politicien. Les auteurs antillais actuels qui se réclament de lui ne lui arrivent pour la plupart pas à la cheville  en entendant ce matin qu'il aurait des obsèques nationales, j'ai été étonné  cette pompe ne grandit pas le disparu et me parait même incongrue