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Publié par Edouard Boulogne


La chrestomathie du Scrutateur.

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La chrestomatie évolue de jour en jour. N'hésitez pas à la consulter régulièrement.



G :


(2009) Gadoue

Chateaubriand décrivant la société française un peu avant 1789 :

 

« A cette époque tout était dérangé dans les esprits et dans les moeurs, symptomes d'une révolution prochaine. Les magistrats rougissaient de porter la robe et tournaient en moqueries la gravité de leurs pères...Les présidentes, cessant d'être de vénérables mères de famille, sortaint de leurs sombres hôtels pour devenir femmes à brillantes aventures. Le prêtre en chaire, évitait le nom de Jésus-Christ et ne parlait que du législateur des chrétiens; les ministres tombaient les uns sur les autres; le pouvoir glissait de toutes les mains. Le suprême bon ton était d'être Américain à la ville, Anglais à la cour, Prussien à l'armée, d'être tout, excepté français. Ce que l'on faisait, ce que l'on disait, n'était qu'une suite d'inconséquences ».

 

René de Chateaubriand

( In Mémoires d'outre-tombe)




Gorgias  :



(2007) : Gorgias (de Platon) :


Gorgias fut un des grands sophistes de la Grèce antique. Ce qu’il symbolise est toujours de la plus grande actualité (en 2007). Platon lui consacra un de ses dialogues majeurs. Oeuvre de jeunesse ce dialogue est sous-titré « De la rhétorique », mais traite de nombreuses questions philosophiques : de la justice, du droit, de la puissance de la parole dans la société.
Dialogue vieux de plus de 2400 ans, mais toujours tout à fait d’actualité pour nous, en 2007. Le texte qui suit est un résumé, non une étude thématique, rédigé à l’intention d’élèves de classe terminale. Il est écrit parfois en style télégraphique. Je le publie tel quel, pensant qu’il peut être utile à de jeunes lecteurs du Scrutateur, et surtout donner l’envie de lire en son entier, pour la méditer, cette œuvre importante du grand Platon. E. B).

1. Gorgias.


Le dial se déroule à Athènes, au moment où Gorgias (désormais G..)s’y trouve pour remplir une mission.
G.. est considéré comme l’inventeur de la rhétorique.
Socrate (S..) arrive en retard à une conférence du « maître », mais demande (humblement) si celui-ci accepterait de répondre à quelques questions.
Sur la rhétorique justement le métier de G..
Rép : c’est l’art des discours, de parler, de convaincre, tout public.
Perfidement S.. demande si cet art de parler d’un sujet est distinct de la connaissance  de ce sujet.
G.. répond que la rhétorique permet de convaincre de n’importe quel sujet, de géométrie, de médecine, de stratégie, etc , mieux que les géomètres, stratèges, etc, sans connaissances particulières sur l’objet de ces sciences.
Devant un public profane, un orateur sans compétence particulière  l’emportera sur un spécialiste qui ne connaîtrait pas la rhétorique.
D’entrée, on perçoit le rôle de la parole en sté, et qu’un démagogue peut l’emporter devant « le peuple » par des artifices rhétoriques. (réfléchir sur le rôle de la démagogie en politique au cours de l’histoire).
S.. par petites touches, par séries de questions faussement naïves amène son interlocuteur  à reconnaître que son « art » prétendument souverain doit en fait être subordonné à la science morale du juste et de l’injuste, du bien et du mal en soi, faute de quoi  la rhétorique peut s'avérer un explosif bien dangereux.
Et G.. en convient. S.. sans y toucher a marqué un point.

2. Polos.

Alors intervient , furieux, un jeune disciple de G.. C’est Polos (désormais P..).
Il reproche à G.. de s’être laissé intimider par S.. et veut reprendre la discussion à son début. Lui, dit-il ne se laissera pas « emberlificoter ».
S.. à sa manière, accepte le défi. Pour lui la rhétorique n’est pas du tout un art, mais juste un savoir-faire empirique.
Certes l’art suppose un savoir faire ? mais il ne mérite le nom d’art qu’en fonction de sa finalité..
Par ex la médecine est un art, par sa finalité : rétablir la santé (prescrit régimes pour conserver la santé, remèdes pour la rétablir).
De même pour la Gymnatique : (exercices pour conserver la ligne).
Ces 2 arts supposent une connaissance du corps humain, des conditions de son équilibre.
A ces arts S.. oppose des pseudos arts, tel la gastronomie qui fait plaisir au corps, mais ne se soucient pas de son bien. Ou encore les arts de la parure qui embellissent superficiellement, mais ne rendent pas beau un corps disgracieux.
Ces pseudos arts sont des contrefaçons, qui ne méritent pas le respect.

S.. fait ensuite le parallèle avec l’âme. Elle aussi est visée par des arts dignes de ce nom et par des contrefaçons.
Ex d’arts véritables en ce sens : l’éducation qui vise la santé et l’harmonie de l’âme, ou l’art de la juridiction qui vise à corriger les désordres de l’âme par des règles, des châtiments. Au fond ces 2 arts sont l’équivalent pour l’âme de ce qu’étaient la médecine pour le corps.
Or la rhétorique a aussi l’ambition d’agir sur l’âme. Mais elle n’est qu’une caricature d’art, flattant l’âme comme la gastronomie flatte les papilles sans rapport avec la santé de celui-ci. Elle n’est qu’une flatterie, un faux semblant.

P.. proteste. Il se réfère aux grands orateurs, qui par leur art de l’esbroufe l’emportent dans les procès publics ou privés, , se tirent de toutes les « affaires » grâce au bluff. (cf les expressions consacrées « c’est un tribun », c’est un « grand avocat », qui témoignent de l’oubli de ce qui est en jeu, le fond des problèmes. Un « grand » avocat de la mafia n’en est pas moins un mafieux). P.. au fond est victime des apparences. Il ne se réfère pas aux valeurs essentielles qui peuvent donner aux hommes des raisons de vivre et de mourir (comme Socrate). Il se « laisse avoir » par le bluff, par les « paillettes » comme on dirait aujourd’hui.
Au fond ce qui l’impressionne c’est la force, la puissance. Mais Hitler, Staline, Castro, ont de la puissance. Sont-ils respectables pour autant. Qu’est-ce qui fait qu’on mérite le respect ?
Le but de S.. c’est de faire réfléchir sur cela, précisément.
Pour S.. habileté, puissance ne sont pas le mal, ni le bien.
Ils sont de l’ordre des moyens. Un avocat peut, tout en étant brillant, être un bon avocat. Ce qui lui vaut alors, selon S.. ce qualificatif, c’est la finalité de sa plaidoirie : la défense de l’innocent, de la justice.
P.. trop imprégné par l’opinion commune (un peu ce que nous appellerions aujourd’hui le « politiquement correct », l’ensemble des idées toutes faites qui tiennent lieu de pensée, à la multitude ignorante) proteste énergiquement et se réfère à l’opinion publique, comme s’il pouvait s’agir d’une référence valable quand il s’agit de recherche de la vérité.
S.. répond en ce sens. Ce n’est pas le nombre des voix qui fonde la vérité, le Bien, le Beau, la Justice. En philosophe, S.. veut poursuivre la discussion en prenant pour arbitre la raison.
P.. s’étant référé au tyran Archélaos qui malgré ses innombrables exactions était admiré par les Grecs, (de nos jours ce sophisme subsiste, d’un tyran habile ne dit-on pas : « c’est un animal politique », ou en créole « poooh misyé cé on moso fè !’).
S.. pense autrement. Pour lui le tyran n’est jamais heureux. Apparaît dans son discours cette très grande idée selon laquelle « il vaut mieux subir l’injustice que de la commettre ».
Au fond mieux vaut être le supplicié que le bourreau, (aujourd’hui l’ex serait : mieux vaut être Jean Moulin que son bourreau de la Gestapo : Klaus Barbie).
C’est un paradoxe qui prend son sens seulement si l’on considère que la grandeur de l’homme et son essence sont « l’esprit ».
Mieux vaudrait ne pas subir la torture, mais mieux vaut la subir que la faire subir, car alors on s’apparente à l’hyène et au chacal plus qu’au héros et au Saint.
Dans le même sens Jésus dira : « heureux les doux, heureux les miséricordieux », ou encore, « celui qui veut sauver sa vie la perdra ».
Selon S.. non seulement c’est un malheur de commettre l’injustice, mais il est pire de ne pas en être châtié. De même qu’il est, pour le corps fâcheux de tomber malade, et pire de ne pas être opéré, purgé etc.
P.. a du mal a entrer dans cette logique. Quoique jeune il est déjà trop imprégné par la logique « utilitariste » qui est celle de la société », ce « gros animal dont parle Platon dans un autre ouvrage : la République.
Pourtant il rend les armes à Socrate, quoique de mauvais cœur.
Le débat pour autant n’est pas clos, car va surgir un très bouillant jeune homme, autre disciple de G.. , très retors, plein de ressources et de ruses : c’est Calliclès (désormais C..).

3. Calliclès :

S’adressant à un ami de S.. (Chéréphon) il lui avoue que si Socrate parle sérieusement, et s’il a raison « alors nous vivons à l’envers ».
C.. entre dans la lutte. Il est plus radical que P..
Il introduit une distinction entre la LOI et la NATURE.
C.. constate que dans la nature les plus forts imposent leur volonté sans que personne y trouve à redire. Le loup mange l’agneau. Où est l’injustice ?
C’est parce que dans les sociétés on a introduit la notion de LOI que la force perd son caractère normatif.
Une sté juste selon la nature serait celle où les plus forts s’imposent.
Mais peu à peu dans les sociétés on a vu s’imposer des lois conventionnelles. Celles-ci sont créées par les faibles les esclaves , qui faute de pouvoir commander et imposer tentent (par la loi) de limiter le pouvoir naturel (et juste selon C.. , puisque pour lui la justice est la loi du plus fort).
Ainsi a surgi la notion d’égalité comme synonyme de justice.
C’est faute d’avoir tenu sur la thèse de la confusion de la force et de la justice que G.. et P.. ont été roulés dans la farine par S..
C.. est pour un naturalisme pur et dur. L’homme selon lui est un loup pour l’homme. Le chef de meute est, de droit, le plus fort et féroce.

Ironiquement S.. se réjouit de rencontrer un si franc adversaire. (Ironie socratique).
Puis S.. commence la discussion en amenant C.. à poser le sens des termes à utiliser pour aller plus loin.
Peu à peu C.. convient que les plus forts ne sont pas les plus nombreux, mais les plus intelligents, et capables.
S.. opine (en faisant semblant de se méprendre sur le sens des paroles de C): le fondement de l’autorité c’est la compétence.
Le médecin commande au malade en vertu de sa compétence. Il connaît le corps, les médicaments qui conviennent en vertu d’un savoir qu’il maîtrise.

Mais la compétence ne donne pas lieu à des privilèges. Si le médecin peut et doit décider des rationnements (en cas de disette) en fonction de l’âge, de l’état de santé, etc il ne doit pas imposer pour son compte, arbitrairement une plus grande part.
Sa compétence le qualifie pour un service, mais lui donne pas de privilège.
De même dans l’Etat, la compétence doit aller au plus capable, mais pour le service de tous, et pas pour le plaisir despotique du chef à commander.
C.. refuse ardemment ces vues. Pour lui, le pouvoir de commander revient à ceux qui ont le plus d’ardeur, d’aptitude au commandement, le charisme au sens le plus naturaliste du terme. Car un Gengis Khan, un Hitler, sont des chefs charismatiques. Mais leur force, et leur « virtu » (comme dira bien plus tard Machiavel)  fut appliquée à leur volonté de puissance, à la satisfaction de leurs caprices les plus fous, et non au bien public, au Bien commun, comme dira plus tard ST-Thomas d'Acquin.
S.. nullement impressionné prend C..à contre-pied. Ces hommes là les chefs charismatiques, (et C.. l’a admis) n’ont pas à être soumis aux lois communes, et à chercher à suivre une ligne morale autre que celle de leurs passions et de leurs caprices. Mais alors, comment peut-on admettre que des hommes qui ne sont pas capables de se commander à eux-mêmes soient dignes de commander aux autres ? (S.. cherche toujours à conduire C.. à se contredire)

S.. établit clairement un lien entre la justice et la tempérance. Ce que C.. n’admet pas.
Son idéal, à lui, est l’absence de règle, le plaisir sans contrainte, etc.
S.. impitoyable dans sa logique de philosophe, compare le modèle du chef selon C.. aux fameuses danaïdes. (condamnées à remplir un tonneau sans fond, au moyen d’un panier percé).

S.. tente de convaincre C.. en lui montrant que le bien et le mal ( joie et tristesse sont liés à ces valeurs) ne peuvent pas, comme il le croit, être confondus avec plaisir et douleur.
Plaisir et douleur sont du domaine sensible et émotionnel. Ils peuvent d’ailleurs cohabiter ds une même âme.
Ainsi on peut éprouver de la joie à faire un devoir qui entraîne cependant , sur le plan social ou financier, des inconvénients tortures, peines financières, etc).
On peut être en revanche dégoûté de soi si la richesse et le bien être matériel dont nous jouissons, à un certain moment, ont été le fruit de l’injustice et de l’intempérance. Ne pas confondre donc ce qui relève de l’âme et ce qui relève du corps.

Vaincu sur le plan dialectique et rationnel, C.. ne se rend pas. Il boude, et refuse de s’incliner.
Ici apparaît en pleine lumière le mystère du mal, et l’insuffisance de la seule raison à faire régner l’ordre et la paix, en soi, et dans la cité. On peut se demander si l’optimisme rationaliste de Socrate dans d’autres dialogues (« nul n’est méchant volontairement ») , et celui des lumières, n’est pas, ici,  pris en défaut.
4. La dernière partie du dialogue est l’occasion pour S.. d’une synthèse conclusive.


D’abord : un savoir faire ne vaut que par sa finalité.
Les psychiatres n’ont de valeur humaines que par la finalité de leur activité : lutter contre la maladie mentale et le désordre intérieur. Mais des psy très compétents furent utilisés en régime communiste pour normaliser les citoyens résistants à l’idéologie totalitaire.

La rhétorique préconisée par C.. est détestable car elle n’est qu’un instrument au service des passions, des ambitions déréglées.
S.. Pour bien se faire comprendre procède par analogie.
Il compare la médecine à l’art politique.
Le médecin devrait avoir pour but la guérison et donc l’intérêt de son client. Il devrait prescrire les sacrifices, régimes, etc, indispensables à la guérison.
Mais trop souvent il cède à la volonté malsaine du client qui l’influence pour substituer à des traitements sévères mais indispensables, des mesures plus laxistes. Par ex une cure thermale plutôt que l’interdiction d’alcool et de tabac.
Dès lors, il est corrompu, et son art se dégrade en sa contrefaçon.
De même pour le politique.
Les citoyens préfèrent souvent les remèdes faciles aux maux économiques, sociaux et politiques.
Et pour se faire élire les candidats cèdent aux caprices de la foule inconsciente et se dégradent en démagogues.

D’où pour Socrate l’importance vitale de la recherche du Bien par la philosophie.

E.BOULOGNE (Janv 2007).


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