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Publié par Edouard Boulogne

La chrestomathie du Scrutateur (N), par E.Boulogne.

undefined (Dans la nuit, une fenêtre allumée).





N   :

Nègre  :  

( 1981 )   :Nègre  :   "Je suis nègre et des tonnes de chaînes, des orages de coups, des fleuves de crachats ruissellent sur mes épaules. mais je n'ai pas le droit de me laisser ancrer. Je n'ai pas le droit d'admettre la moindre parcelle d'être dans mon existence. Je n'ai pas le droit de me laisser engluer par les déterminations du passé. Je ne suis pas esclave de l'Esclavage qui deshumanisa mes pères".
                                                    Franz Fanon.

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(1967) : Neurasthénie : "Mais qu'est-ce qu'un neurasthénique? C'est un homme pensant, je veux dire instruit et fort attentif à ses opinions et à ses affections; attentif en ce sens qu'il en est le spectateur. Et c'est en cela que consiste ce genre de folie, à constater ses propres opinions au lieu de choisir et vouloir. Comme un homme qui conduisant une automobile à un tournant, se demanderait : "je suis curieux de voir si je vais sauter dans le ravin". Mais c'est son affaire, justement, de n'y point sauter. De même le neurasthénique se demande : "est-ce que je serai gai  ou triste aujourd'hui? est-ce que j'aurai de la volonté ou non? Que vais-je chopisir? Je suis curieux de le savoir". Mais il ne vient jamais à cette idée si simple de décréter au lieu d'attendre, pour les choses qui dépendent de lui".

Alain.


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Nihilisme .

(2004) : Nihilisme :

            « Lorsque l’homme ne se préoccupe pas du problème des fins dernières, lorsque seuls l’intéresse le destin d’une nation politique, de l’économie, lorsque les grands problèmes métaphysiques ne font plus souffrir, laissent indifférents, l’humanité est dégradée, elle devient bestiale ».
                          
IONESCO.



    On identifie généralement le nihilisme aux mouvements révolutionnaires partisans de la violence et du terrorisme qui secouèrent la Russie dans la deuxième moitié du 19è siècle et assassinèrent (entre autres) le Tsar Alexandre 2, en 1881.
    L’écrivain Tourgueniev en a parlé dans son roman Pères et fils, et Dostoïevski bien mieux encore dans son livre Les possédés (ou les démons selon d’autres traductions), ou encore, plus près de nous Albert Camus dans sa pièce de théâtre Les justes, ou son essai L’homme révolté.

(1) Un scepticisme radical .

Mais le nihilisme est, plus profondément un penchant de l’esprit humain, très ancien, qui se cristallise en idéologie, et dont il est possible de trouver des initiateurs, déjà dans la pensée de l’antiquité grecque.
    Par exemple, chez certains de ceux que la tradition a appelé les « sophistes », Protagoras, Gorgias, qui furent les « bêtes noires » du philosophe Platon , lequel campa dans un de ses dialogues un personnage étonnamment moderne, Calliclès, figure exemplaire du nihilisme pratique, même si le mot n’existait pas encore.
    Cette première mouture, donc, du nihilisme, -sans le nom-, se présente comme une attitude de scepticisme résolu devant toute chose.
    Pour un Protagoras, un Sextus Empiricus, il n’y a rien de stable, et de connaissable objectivement, rien d’absolu, en métaphysique, en morale, en politique, etc. Tout est mobile, changeant. Tout est flux.
    Le sophiste Gorgias résume ainsi cette idéologie :
            *Tout est apparence, rien n’existe. (a).
            *Même si quelque chose existe, on ne pourrait le connaître(b).
            *Même si on connaissait quelque chose, on ne pourrait le communiquer ©.
Platon réfute assez drôlement ce scepticisme radical dans le dialogue du Théétète, auquel se reportera le lecteur désireux d’aller plus loin que ne le permettent les limites de cet article.

(2) En éthique, et en politique.

Mais c’est à l’époque moderne que le nihilisme se développe et, si l’on peut dire, porte ses fruits (vénéneux). Le mot lui-même semble avoir été inventé par le romancier Tourgueniev, dans l’ouvrage évoqué plus haut.
Nihilisme, vient du latin « nihil », : rien (on pourra lire dans l’article Melting-Pot l’autre étymologie, ingénieuse, que propose Pierre Boutang).
    Il est une proclamation du néant, ou du moins du relativisme le plus radical : tout se vaut, rien n’a de sens.
    Tourgueniev fait dire à son principal personnage, Bazarov : « Nous n’avons à nous glorifier que de la stérile conscience de comprendre, jusqu’à un certain point, la stérilité de ce qui est ».
Et Max Stirner, dans L’unique et sa propriété, déclare : « Je n’affirme rien, aucune vérité, aucune doctrine, aucune conviction, et je ne veux rien, aucune œuvre, aucune tâche, je n’ai ni patrie, ni famille, ni devoir, ni profession, ni vocation, et je ne me mets au service d’aucune cause. Je n’ai bâti l’intérêt de ma vie sur rien ». Nihilisme consonne, ici parfaitement, avec pessimisme, un pessimisme, foncier, lourd de conséquences.

(3) Nietzsche, un nihiliste ambigu.

L’auteur qui a peut-être le mieux dégagé l’essence du nihilisme est le philosophe allemand du 19è siècle Frédéric Nietzsche.
Nietzsche commence par affirmer la « mort de Dieu » dans l’esprit de l’homme moderne. Certes, si Dieu existe, il est l’absolu, l’éternel et sa « mort » est un non sens. Mais le philosophe veut dire que l’homme moderne, par suite de facteurs divers, n’y croit plus, que sa vie personnelle, sociale, politique, n’est plus irriguée par cette croyance.
    Les conséquences sont multiples. D’abord ce Nietzsche appelle « l’innocence du devenir ». L’univers, le cosmos, est brusquement vidé de tout indice d’une transcendance quelconque. On peut penser ici au propos du grand biologiste athée Jean Rostand, à la fin de son livre sur L’homme 1 : « Atome dérisoire, perdu dans le cosmos inerte et démesuré, il (l’homme) sait que sa fiévreuse activité n’est qu’un petit phénomène local, éphémère, sans signification et sans but. Il sait que ses valeurs ne valent que pour lui, et que, du point de vue sidéral, la chute d’un empire, ou même la ruine d’un idéal, ne compte pas plus que l’effondrement d’une fourmilière sous le pied d’un passant distrait ». Dans le monde de la foi, chrétienne, par exemple, les évènements, les actes, prennent un sens au regard d’un ordre, dont Dieu est la clef de voûte. La naissance, la mort, la réussite, l’échec, jusqu’aux actes les plus humbles de la vie quotidienne prennent un sens. Le peintre Millet, dont un tableau célèbre, l’Angélus, orne encore maints salons, témoigne de ce monde habité de Dieu.
Le nihilisme met l’homme devant le vide et le non-sens. Il faut noter que Nietzsche, qui perdit la foi assez jeune, ne vécut pas son athéisme avec la tranquillité satisfaite de ces « esprits forts » qui font gras le Vendredi Saint, et se croient grands philosophes pour cet exploit digne de monsieur Homais.2
    D’abord la « mort de Dieu » pour lui prend une dimension tragique. Le ton qu’il emploie, pour en parler ne trompe pas. Nous, ses assassins, dit-il, n’avons pas encore pris la mesure de la portée du crime. Désormais, rien n’a plus de sens : «  Est-il encore un en-haut, un en-bas ? N’allons-nous pas errant comme par un néant infini ? Ne sentons-nous pas le souffle du vide sur notre face ? Ne fait-il pas plus froid ? Ne vient-il pas des nuits, de plus en plus de nuits ? Ne faut-il pas dès le matin allumer des lanternes ? N’entendons-nous encore rien du bruit que font les fossoyeurs qui enterrent Dieu ?(…) Ce que le monde a possédé de plus sacré  et de plus puissant jusqu’à ce jour a saigné sous notre couteau ; qui nous nettoiera de ce sang ? Quelle eau pourrait nous en laver ? ». Et Nietzsche, semble anticiper sur le 20è siècle pour les horreurs qu’engendreront cette « mort de Dieu » : les camps d’extermination, rouge ou brun, la pourriture généralisée. « Cet événement énorme est encore en chemin, il marche, et il n’est pas encore arrivé jusqu’à l’oreille des hommes. Il faut du temps à l’éclair et au tonnerre, il faut du temps aux actions, même quand elles sont accomplies, pour être vues et entendues ».
Nietzsche ne pense pas seulement aux horreurs de la guerre, aux massacres organisés et planifiés par nos modernes idéologues, au nom de l’humanisme généralement. Il voit se profiler l’homme moderne, une créature médiocre, satisfaite d’elle-même, telle qu’Huxley l’a décrite dans son livre Le meilleur des mondes , et tel que nous le voyons proliférer autour de nous en ces années du troisième millénaire commençant, tels qu’un romancier comme Michel Houellebecq le montre, non sans talent.3 Cet homme du nihilisme c’est celui que Nietzsche appelle le « dernier homme », le dernier, tout en bas de l’échelle des valeurs. Dans le prologue de Zarathoustra, Nietzsche campe un inoubliable portrait du dernier homme : « …. -Amour ? Création ? Désir ? Etoile ? Qu’est cela ?- Ainsi demande le dernier homme, et il cligne de l’œil. La terre sera devenue plus petite, et sur elle sautillera le dernier homme, qui rapetisse tout. Sa race est indestructible comme celle du puceron ; le dernier homme vit le plus longtemps. « Nous avons inventé le bonheur », disent les derniers hommes, et ils clignent de l’œil ». 4
    Nietzsche, donc, ne se satisfait pas des suites de la « mort de Dieu ». Il s’effraie de la médiocratie qui s’annonce. Il voudrait proposer un remède à la crise. Il préconise l’avènement d’un « surhomme », sur lequel on a beaucoup glosé, - qui n’est pas ce que les nazis ont cru comprendre-, fruit d’une exigence, et d’une discipline supérieure, par delà le bien et le mal. Force est de constater que les vues nietzschéennes sur ce point n’ont abouti à rien, sinon, à l’échec personnel du philosophe et à son naufrage dans la folie. Certes, il y a eu cette syphilis, qui lui a gâché une partie de son existence. Mais comme l’écrit avec justesse Gabriel Marcel : « Il paraît bien difficile quand on s’arrête sur le naufrage final de Nietzsche, de se borner à en rendre compte, médicalement par une tare physiologique, ou une lésion, quelle qu’elle puisse être. Il ne s’agit certes pas de dénier au médecin le droit de procéder au type d’investigation, voire d’explication, qui est le sien : mais en présence d’un grand esprit, qui plus que personne en son temps a contribué au renouvellement de l’horizon spirituel, une exigence supérieure d’intelligibilité surgit en nous, à laquelle les réponses de la science ne peuvent apporter aucune satisfaction véritable. Comment ne serait-on pas enclin à voir dans la folie de Nietzsche la manifestation fatale et tragique d’un esprit de démesure qui s’attachait déjà en quelque manière au prophétisme de Zarathoustra, et à la conception même du surhomme » ?5
    Le nihilisme emporta donc corps et bien Nietzsche lui-même, le plus noble de ses prophètes.
  
(4) Le nihilisme dans ses œuvres.

Mais la prophétie du grand Allemand est en voie de réalisation dans une grande partie du monde, notamment du monde occidental. Le nazisme et le communisme ont calciné des dizaines de millions d’hommes, et sous le nom de « libéralisme », un matérialisme qui ne veut pas dire son nom poursuit le travail d’annihilation entrepris par les grands ancêtres.
        *Relativisme.
    Un grand universitaire Américain, Allan Bloom, dans un livre important 6 montre comment on décérèbre la jeunesse américaine (et ce qui affecte l’Amérique, débarque en Europe quelques années plus tard). La grande valeur dit-il est  « l’ouverture d’esprit ». Certes l’ouverture d’esprit est une grande qualité, à condition de n’être pas confondue avec le relativisme. Or c’est cette confusion qui prévaut. Evoquant ses étudiants : « Si je leur pose les questions de routine destinées à réfuter leur thèse et à les faire réfléchir – par exemple « si vous aviez «été administrateur britannique en Inde, auriez-vous laissé les indigènes placés sous votre responsabilité brûler une veuve au moment des funérailles de son mari ? » -ou bien ils gardent le silence, ou bien ils répondent que d’abord, les Anglais n’auraient jamais dû se trouver en Inde ».
En Europe, et chez nous aux Antilles, il en est de même très souvent. Une idéologie officielle, politiquement correcte, répand ce relativisme nihiliste, tout en se rengorgeant d’idéologie « droit de l’hommiste », sans même s’apercevoir de la contradiction qu’il y a à le faire.
    Les bons jeunes gens ainsi formatés sont « mûrs » pour l’embrigadement dans l’avilissement des « derniers hommes ».
        *Le syndrome artistique.
La considération des productions contemporaines, dites artistiques, est une autre manifestation de la diffusion du nihilisme dans les sociétés développées. Allan Bloom dans l’ouvrage déjà évoqué donne de nombreux exemples. Retenons celui concernant la « musique » offertes aux jeunes. «  L’exposition continuelle à la musique est une réalité et elle ne se limite pas à une classe particulière ou à un type d’enfants spéciaux. Il suffit de demander aux élèves de première année, à l’université, quelle musique ils écoutent, à quelle dose et ce qu ‘elle signifie pour eux, pour découvrir que le phénomène est quasi universel aux Etats-Unis, qu’il commence avec l’adolescence ou un peu auparavant et qu’il se poursuit pendant toutes les années d’études. C’est la culture de la jeunesse, et il n’existe actuellement aucune nourriture spirituelle pour la contrebalancer. Dans une certaine mesure la puissance de cette culture là provient du fait qu’elle est extraordinairement bruyante. Elle rend toute conversation impossible, de sorte que beaucoup de relations amicales doivent se dérouler sans cet échange de paroles dont Aristote assure qu‘elle est l’essence de l’amitié et le seul véritable terrain de rencontre ».
    Si l’on s’intéresse à des formes d’art plus élaborées, on perçoit également, dans l’art contemporain, la présence obsédante du nihilisme. Un des plus grands critiques d’art actuels, René Huyghe6 analyse la crise de l’art contemporain. Il note par exemple, que «  A mesure que le visage humain, surtout dans sa noblesse, s’est effacé des œuvres contemporaines, sa contrepartie, la Bête, y a pris une place étrange. Elle apparaît fréquemment, comme pour témoigner d’une sourde obsession de notre temps(….).Mais la bête est immémorialement solidaire d’un autre symbole, qui, lui aussi, relève de l’inconscient et s’oppose à la pensée lucide, celui de l’Autre, de l’adversaire, du négateur, et du négatif, du Diable, pour l’appeler par son nom, qui a repris, depuis le romantisme, une consistance qu’il avait perdue. Notre temps ne croit peut-être plus beaucoup en Dieu, mais il s’occupe beaucoup du Diable…. ».

(5) La culture de la vie.

La présence agissante du nihilisme ne doit pas être pour autant un motif de découragement et de démission. A la fin de ses Mémoires de guerre, Charles de Gaulle écrivit de forts belles pages sur la vie qui livre un combat qu’elle n’a jamais perdu.
    Dans nos sociétés, si percluses qu’elles puissent paraître (puissance négatives des médias qui ne montrent que ce qui ne va pas!), il y a des raisons d’espérer et de se battre. Ceux qui sont au contact de la jeunesse savent que sous l’apparence qu’elle se donne pour se conformer aux pseudos modèles que lui offre une intelligentsia pourrie jusqu’à la moelle, subsiste une santé que peu de choses suffit à faire paraître.
Les journées mondiales de la jeunesse, voulues et organisées par Jean-Paul 2, révèlent cette soif d’autre chose que l’infâme brouet culturel qui lui est servi aujourd’hui.
Rechercher intelligemment des causes du malaise, combattre sur le terrain toutes les formes de misères, matérielles, spirituelles, morales, travailler à être des saints, selon la formule célèbre de Bernanos.
    A ces conditions, le nihilisme, la culture de mort peut être vaincue.

Edouard Boulogne.
(Extrait du livre Libres Paroles, éditions Guadeloupe 2000).


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Normal :

(1981)  : Normal :  "Les hommes normaux ne savent pas que tout est possible.
                                                                                        David Rousset.


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Normalité :

(1967) "Nous aurons à nous demander ce que dans pareil contexte « équilibre » et surtout « adaptation » peuvent vouloir dire. L’homme entièrement adapté n’est peut-être pas ce qu’il y a de mieux dans la vie. On peut pécher par excès d’adaptation, comme par ailleurs on peut pécher par excès de réalisme. Dans le bouillonnement de notre vie, dans les luttes intérieures qu’elle engendre, dans l’effort qu’elle demande, dans le besoin que nous éprouvons et de nous réaliser et de nous affirmer personnellement, autre chose encore que l’équilibre et l’adaptation entre en jeu certainement. Des forces déséquilibrantes et désadaptantes y interviennent, fort heureusement, dirions-nous volontiers, car la vie dans son mouvement est bien davantage un état de « déséquilibre-équilibre » ou « équilibre-déséquilibre » comme l’on préfère que d’équilibre tout court. Et si de nos jours l’ « adaptation » est devenue un mot passe-partout par lequel on croit pouvoir tout expliquer, à nous de nous en méfier et, à la faveur de ‘l’ « inadaptation », de nous demander ce que ce mot peut bien vouloir dire. Nous nous rencontrons ici avec Henri Baruk. « La psychologie moderne, écrit-il, a peut-être trop développé les mérites de l’adaptation à toutes les conditions afin d’en faire le seul critère de la normalité. On a oublié que si l’adaptation est nécessaire, l’adaptation poussée sans limites devient un indice de faiblesse de la personnalité et parfois même plus simplement un indice de lâcheté ». Une personnalité de cet ordre peut être une personnalité pathologique ou bien elle peut constituer une personnalité médiocre".

                        Eugène MINKOWSKI.


COMMENTAIRE :  Ce commentaire est celui que j'ai proposé un jour à mes élèves d'une classe  terminale en philosophie qui avaient eu à plancher sur cette page de Minkowski.

        L’homme est un animal social. Il a besoin du groupe pour se socialiser, pour devenir homme. Mais qu’est-ce que l’homme ? Pour l’enfant l’homme est d’abord ce qu’on lui dit à cet égard, ce que ses parents, ses maîtres, ses camarades, les bandes dessinées qu’il lit, les émissions de radios, de TV, etc, lui disent et lui montrent. On récite ensemble les mêmes credo, on admire les mêmes « idoles », on conspue les mêmes boucs émissaires.
Malheur à celui qui fait bande à part, à celui qui est différent, physiquement, psychologiquement, « vestimentairement ». On le lui fait toujours payer, parfois cruellement. L’homme « normal » n’aime pas la différence : « silence dans les rangs, en colonnes par deux, et au pas » ! Dans la fusion du groupe est le confort, la douce chaleur, que certains confondent avec le bonheur, avec la santé psychologique. « Inadapté au milieu scolaire» écrivait naguère un instituteur sur le bulletin d’un enfant, signalant par là le « scandale » à faire cesser tout de suite pour le « bien » de tous.
    Le texte que nous avons à commenter prend ce sentiment à rebours. Minkowski est psychiatre pourtant, mais hors norme sans doute. Il nous tient un autre discours que nous allons tenter d’analyser et de juger.


        Son thème est celui-là même que nous venons d’invoquer dans notre introduction. La thèse s’affirme d’emblée dès la deuxième ligne : « L’homme entièrement adapté n’est peut-être pas ce qu’il y a de mieux dans la vie ».  « Entièrement ». L’auteur nuance, il ne va évidemment pas prôner l’inadaptation en elle-même pour idéal. Il ne pousse pas le paradoxe ou la provocation aussi loin. Mais l’essentiel est dit : il peut y avoir « excès d’adaptation, de réalisme ». Ce dernier terme renvoie à son antonyme, « l’idéaliste ». Dans l’idéalisme il y a la part de rêve, pas seulement adolescente, mais si sympathique, et que l’on déplorerait de ne pas rencontrer chez un jeune homme ou une jeune fille. Certes le devoir de l’éducateur est de rappeler le jeune à la réalité. On ne vit pas d’amour et d’eau fraîche. Le bonheur à venir, peut-être, et recherché, suppose la maîtrise de savoir-faire et des connaissances nécessaires à l’adaptation au monde tel qu’il est. Et ces acquisitions ne s’obtiennent pas sans efforts, et douleurs. Mais malheur aussi à celui qui n’aura pas rêvé, ne se sera pas réservé un jardin secret, loin des usages communs et des obligations mondaines. C’est ce « réalisme » là que, sans doute, Minkowski déplore et considère comme une aliénation.
    Donc, pour lui, n’oublions pas le groupe, mais ne nous oublions pas non plus. Le groupe est un moyen de réalisation de personnes humaines originales, non une fin en soi. Sauf à confondre groupe et troupeau de moutons.
Si l’auteur déplore l’excès d’adaptation, c’est forcément qu’il se réfère à d’autres normes que le groupe en lui-même. Sinon comment parler « d’excès » ? Quelles normes ? Nous allons tenter de le découvrir.
    Notons à cet égard les expressions qu’il utilise. Il parle, par exemple, du besoin que nous éprouvons « de nous affirmer personnellement (c’est moi qui souligne), et de nous réaliser ».
« Réaliser », cela implique un modèle autre que la seule norme du groupe. Le mot évoque encore la philosophie personnaliste d’un Emmanuel Mounier ou d’un Gabriel Marcel. Dans les Evangiles, aussi, le thème de l’ affirmation de soi passe souvent par l’affrontement avec le conformisme. Pour se réaliser il faut par exemple accepter d’être seul contre tous si la réalisation d’un bien passe par cette révolte. Les paraboles du Christ vont toutes dans ce sens, sans jamais tomber dans l’égoïsme, dans l’égotisme, sans jamais oublier le « prochain ».
Minkowski parle encore de « forces désadaptantes et déséquilibrantes ». Et, surprise, chez ce psychiatre, ce n’est pas pour les déplorer. « Heureusement » qu’elles surviennent. Il appuie son dire sur le constat que la vie n’est pas « un long fleuve tranquille », pourrait-on dire, qu’elle nous confronte au difficile, au dramatique, et même parfois au tragique. Seule les âmes fortes et bien trempées capables de création et d’initiatives intelligentes, peuvent y faire face avec un vrai succès, sauf à considérer que le ralliement à la Gestapo pour être du bon côté (réalisme), ou aux Komsomols (jeunesses communistes, équivalent en URSS des jeunesses hitlériennes), est la marche à suivre d’une démarche humaine !
L’auteur semble donc considérer que le psychiatre authentique ne peut faire abstraction de toutes références, dans sa démarche thérapeutique, à une transcendance, à des normes éthiques supérieures aux seules normes sociales (le Surmoi freudien). Il faut pouvoir être seul, ce qui ne va sans risques et inconvénients. Mais comme disait Alfred de Vigny « les animaux lâches vont en troupes, le lion marche seul dans le désert ». Ou encore , Nietzsche : « ce qui ne me tue pas me rend plus fort » Ainsi peut-on comprendre la thèse Minkowskienne des avantages de l’adversité.
Il nous invite vers le milieu du texte à nous interroger sur le sens de l’inadaptation. Et si ce mot dénotait la santé, non la maladie ? En effet dans un monde de médiocres, de pervers, d’arrivistes, de cœurs glacés, l’adaptation ne serait-ce pas d’être glacé, pervers, médiocre ? Est-ce là l’idéal ? Faut-il mobiliser pour un tel but toutes les ressources de la pédagogie ?
Encore une fois, sans prôner la fuite « idéaliste », un anarchisme pédagogique, il y a place pour une vision plus équilibrée que celle que déplore Minkowski, avec son collègue et ami, le grand Henri Baruk.
L’un et l’autre récusent la médiocrité  du suivisme, du conformisme. « Mieux vaut, disait déjà, il a 16 siècles, Saint Augustin, un homme malheureux qu’un pourceau satisfait » . On retrouve la référence au personnalisme chrétien.
Ne confondons pas semble nous dire Minkowski, la santé, le bonheur, avec la quiétude qui vient de la fusion avec la foule moutonnière. Préférons-lui l’affrontement lucide des difficultés, le courage du choix de l’inconfort, parfois même comme ceux qui eurent 20 ans en 1940, l’héroïsme et la mort, à la fuite dans les paradis artificiels que procurent aux personnages d’Aldous Huxley, dans son roman Le meilleur des mondes , le « soma » cette « herbe » mise en comprimés.
Peut-être la lecture du poème la Mort du loup, de Vigny, est-elle plus efficace pour soigner maintes « déprimes » que tous les tranxènes et autres Valium. Telle me semble être la leçon, de ce beau texte.

Edouard Boulogne.


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(1973) : Nouveauté : "Je ne suis pas de ceux qui désirent que leurs opinions paraissent nouvelles".

Descartes.


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