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Publié par Edouard Boulogne

La chrestomathie du Scrutateur ( P), par E.Boulogne.


Dominique-Blanc-dans-Ph-dre-de-jean-Racine.jpg (L'actrice Dominique Blanc, accablée sous le poids de la passion, dans Phèdre de Jean Racine).





La chrestomathie évolue. N'hésitez pas à la consulter régulièrement.

1978.

P   :


(1965) Parole (Homme de...)« L'homme de parole s'affirme au coeur de la réalité humaine ambiguë comme un repère et un jalon, comme un élément de calme certitude. Et sans doute court-il le risque de solitude et le risque d'échec. On ne peut pas être vrai tout seul, et jouer seul le jeu si tous les autres trichent. Telle est du moins l'excuse facile de ceux qui s'efforcent de justifier leur manque de parole par la veulerie générale. Bien sûr si tout le monde disait vrai, il serait facile à chacun de se conformer à l'usage commun. Mais la tâche morale consiste à prendre l'initiative dans le sens de l'obéissance à la valeur et non à la coutume. Il faut être vrai sans attendre que les autres le soient, et justement pour que les autres le soient. La personnalité forte engendre autour d'elle une ambiance de vérité. L'exigence qu'elle manifeste s'avère communicative, elle entraîne les autres dans son mouvement. L'homme de vérité rayonne une lumière qui renvoie chaque témoin à lui-même et le force à se juger. Un Socrate, un Jésus, un Gandhi imposent à leurs interlocuteurs cette autorité dont ils se font eux-mêmes les premiers serviteurs. Leur parole exerce une efficacité intrinsèque qui force le consentement d'autrui ».

 

Georges Gusdorf (In « La vertu de force », P-U-F).



 

 


(1989) : Passion : En 1989 au baccalauréat, les jeunes candidats à l'examen national eurent à traiter des" passions". Plus exactement il leur fut demandé: "Pourquoi le temps passé suscite-t-il encore les passions"? Le directeur de l'hebdomadaire guadeloupéen "Sept-Magazine" eut l'idée de faire "plancher" sur le sujet divers confrères de la presse écrite. Il se trouve que le journaliste amateur que je suis est aussi un professeur de philosophie. J'obtempérai donc à sa demande et envoyai, dans les temps requis, par Fax, le texte que voici qui servira d’introduction aux textes divers sur les passions qui figureront dans cette chrestomatie.




                A la question "pourquoi les temps passés suscitent-ils encore les passions?", l'on pourrait tout aussitôt répondre :"et pourquoi donc ne les susciteraient-ils plus?" Non par on ne sait quel goût de la boutade, échappatoire trop commode, mais pour souligner que dans la question qui nous est posée, l'adverbe" encore" est des plus important, et qu'il nous introduit d'emblée dans la dimension de la temporalité, de la mémoire et de l'histoire, bref de la conscience, sans laquelle les mots de faute ou de péché, de drame ou de tragédie, d'aliénation, de libération, de rédemption n'ont plus de sens, toutes réalités pourtant intimement liées à la passion.
    Dans son beau poème-confidence, "Tristesse d'Olympio", Victor Hugo écrit : "Toutes les passions s'éloignent avec l'âge, l'une emportant son masque, et l'autre son couteau". Mais, qui ne sent brûler au cœur de ces vers en apparence apaisés, le feu mal éteint « de l'ancien volcan qu'on croyait éteint », pour parler comme Jacques Brel, à une moindre altitude littéraire? Feu qui rejaillira cent fois, et jusque dans l'extrême vieillesse de l'auteur des Misérables", en foyers multiples, en tentatives répétées de revivre encore une fois, peut-être, l'amour unique, mais déçu et trahi, le premier, celui de la jeunesse, avec Adèle, la confidente, idole de lointaine adolescence ?
    Mais notre adverbe ("encore") peut signifier aussi autre chose : la référence à une épistémologie mécanistique, l'un des courants issus de Descartes, non le seul (comme l'a clairement établi Ferdinand Alquié, l'un des spécialistes les plus autorisés de l'auteur du "Discours de la Méthode"),qui, posant l'existence séparée et autonome de deux substances la substance étendue (le corps),et la substance pensante (l'âme) interprète le désordre passionnel comme une influence sur l'âme des dysfonctions de la mécanique du corps, et la persistance des passions dans le temps, comme une suite de l'ignorance des moyens, physiologiques et médicaux notamment, permettant la guérison de l'âme par la remise en ordre du corps troublé.

        (1)Voyage dans l'univers passionnel.

                Et une première analyse du phénomène passionnel peut cadrer avec une telle perspective. La passion est "pati" (du latin: supporter, souffrir). Elle est tout ce l'être subit, souffre, reçoit du monde extérieur. Pour Descartes, les passions coïncident avec ce que nous appellerions en langage contemporain : les états affectifs :perceptions, émotions, sentiments, nous dit-il, effets de nos rencontres et frictions avec le monde extérieur : colères, joie, tristesse. En ce sens les animaux eux-mêmes pourraient éprouver des passions, et l'émasculation pourrait changer l'humeur de notre matou favori, de même qu'un passage chez le vétérinaire pourrait supprimer la tristesse de notre caniche  bien-aimé, lui suscitant la gaîté par action médicale appropriée sur la mécanique du corps. En un sens, c'est dans une telle perspective philosophique que se place Aldous Huxley dans le "Meilleur des mondes", son roman philosophique d'anticipation, si beau et si profond où les passions qui troublent si gravement les sociétés de siècle en siècle : jalousies, cupidités, haines de classes, de races, antagonismes nationaux, etc, se trouvent guéries ou supprimées par une série d'opérations d'ordre physiologique et mécanique : le dressage et la réflexologie ayant remplacé l'éducation et la pédagogie. Ainsi, le progrès  scientifique ne laisse plus de place "encore" aux passions, reflets psychologiques plus que spirituels de la machine corporelle. Mais l'analyse plus approfondie exige un prolongement du voyage dans l'univers passionnel, et ne permet pas d'en rester  à une conception  si platement matérialiste des passions. Raminagrobis ou Pluto, Bagherra, la panthère noire ou Rex, le lion royal dans leur rapports les plus complexes avec leurs partenaires "amoureux" ou leurs proies, sont mus par leurs instincts, comportements mécaniques, héréditaires et largement préformés, étroitement liés à une perception fine de signaux multiples, visuels, olfactifs, auditifs.Et dans leurs ébats les plus câlins, comme dans les plus féroces, admirablement filmés par un Walt Disney, il ne se mêle jamais la délicatesse exquise, ni, hélas! aussi parfois, l'impressionnante morbidité qui affecte les rapports interpersonnels des êtres humains les plus frustes comme les plus cultivés.
    Il faut que la passion s'en mêle, a seule, l'humaine, et qu'on l'ait ressentie à quelque degré pour que l'on frémisse  aux sombres harmoniques du début de la dernière scène du dernier acte d'Otello de Verdi. Alors on sait que « l'amour » dans quelques minutes va tuer, que l'amoureux sera meurtrier...par amour fou, et donc malade, d'une maladie qui ne vient point des glandes mais de la tête et dont le vertige procède de l'âme elle-même. Cette passion là, dont nous parlerons désormais, est bien toujours passion puisqu'elle est subie, perçue par le passionné lui-même comme aliénante, captatrice et fatale, sans que sa volonté y puisse rien faire. Exclusive la passion, puisqu' imposant son objet à la victime : l'argent pour les avaricieux Harpagon et Grandet, le jeu pour le joueur comme dans le roman de Dostoïevski qui porte ce titre, la drogue pour le toxicomane. Obnubilé par un objet qui s'impose à lui, au détriment de tout autre centre d'intérêt et qui le coupe donc de la vraie vie foisonnante et diverse, le passionné l'idéalise, le pare de toutes les qualités, même contre l'évidence, (Stendhal a bien décrit ce phénomène sous le nom de "cristallisation"),sans toujours perdre totalement le sentiment qu'il se perd, sans pour autant avoir la force de rompre avec le mirage mortel qui le fascine; ce qui en fait un personnage tragique. "J'ai pris la vie en haine, et ma flamme en horreur" scande Phèdre, de Racine, et, du même auteur, Oreste dans Andromaque se "livre en aveugle au destin qui l'entraîne". Dominique-Blanc-dans-Ph--dre-de-jean-Racine-copie-1.jpg (Photo : Marie Bell, dans Phèdre de Jean Racine).
    Mais ce qui fait qu'au théâtre, comme dans la vie nous sommes pris de pitié devant le pantin d'une passion, c'est que nous avons le sentiment que la fatalité dont il est la victime lui est d'abord intérieure, que les choses eussent pu se passer autrement, que son esclavage est d'une certaine manière, très ambigüe, appelé, voulu, désir de la mort, et que les ficelles du pantin sont tirées par une passion qui n'est pas étrangère au vouloir lui-même de la victime, héautontimorouménos ou bourreau de soi-même. Et notre tâche maintenant est de nous demander comment chez l'homme ignorant, mais aussi chez le savant, le philosophe, le psychiatre, malgré la connaissance théorique du délire passionnel, ce délire est encore, toujours possible, tantôt lancinant et tantôt strident.

        (2)Les passions de l'imagination.

                Nous esquissions plus haut un parallèle et une différenciation de la vie affective de l'animal et de celle de l'homme, pour approfondir celle-ci, et trouver dans cet approfondissement même, ne serait-ce qu'une hypothèse acceptable en réponse à la question qui nous préoccupe.
    Or, tandis que l'animal reste clos sur lui-même, sans conscience vraie, c'est-à-dire réfléchie, sans mémoire authentique, sauf à confondre la reconnaissance d'une odeur, d'une image ou d'une situation, avec le souvenir vrai qui est représentation mentale de cette odeur, de cette image, de cette situation pensée en leur absence même, reconnue comme telle, et située dans le temps, l'homme au contraire, en sa différence spécifique, est conscience de lui-même et du monde comme autre que lui, capable de mémoire, capacité de dépassement, de transcendance, être temporel ne percevant le présent qu'à travers le prisme d'une sensibilité fondamentalement historique où tout son passé est présent, actif, mais aussi son anticipation du futur,  son projet, ou son "plan de vie" (passé et avenir structurant toute son expérience présente),confrontation aussi de ses actes et de tout son être avec l'univers des valeurs morales par lesquelles il juge et se juge.
    Et, tandis que l'animal reproduit de génération en génération les mêmes gestes, les mêmes comportements inscrits dans son patrimoine génétique, et par lesquelles il s'adapte au milieu ou meurt, l'homme est avant tout perfectible comme disait Rousseau, c'est-à-dire capable de changement, d'assimilation de savoirs et de savoirs-faire nouveaux, ouvert sur un nombre indéfini de possibles. Sa conscience, et toute sa personnalité, se forment par l'éducation, mais aussi sous l'influence d'une foule d'impressions, 'expériences, d'empreintes, qui s'épaulent, s'opposent, s'entrecroisent et s'enchevêtrent dès la première enfance, peut-être même dès la vie intra utérine, dans cet complexité extravagante qui donne à chacun de nous son caractère si singulier, unique. L'homme concret est cet esprit-là, lié à tel corps, à telle vie, la sienne non une autre, à telle expérience collective aussi. Sa personne est ce mixte, si bien décrit par le poète, ce radeau d'Ulysse évoluant sur l'océan de la vie:
    "Mon beau navire, ô ma mémoire,
    Avons-nous assez navigué
    Sur une onde mauvaise à boire,
    Avons-nous assez divagué
    De la belle aube au triste soir?"
C'est peut-être dans ce moi profond, où tout est présent, mais pourtant demeure inconscient, tapi dans cette "absence épaisse" dont parle ailleurs Paul Valéry qu'il faut chercher l'explication de bien des comportements et le secret de nos passions.
    Poètes, philosophes, et depuis bientôt un siècle ,psychanalystes, s'y sont efforcé avec des bonheurs divers. Faut-il expliquer la jalousie d'Othello par sa situation d'ancien esclave en Afrique, d'homme de couleur ayant souffert à Venise de préjugés raciaux?
    A-t-il intériorisé le regard infériorisant de ses persécuteurs, et se trouve-t-il dès lors tout "disposé à "croire qu'il est "indigne" de Desdémone, la blonde, destiné à être trompé par elle? Othello.jpg ( Photo : Otello étranglant Desdémone dans l'opéra de Verdi, d'après Shakespeare).
    Est-ce cette disposition là, imprimée en lui par toute une histoire personnelle complexe qui le rend si vulnérable aux suggestions perverses de Iago, son intime ennemi, et lui fait "voir" partout ce qui n'est pas : les signes "visibles", mais pour lui seul, de la félonie de son épouse? Mais certes ,tous les jaloux ne sont pas, il s'en faut, des hommes de couleur.Est-ce une expérience amoureuse humiliante d'adolescent qui persuade Don Juan qu'il ne peut être aimé, et qui le condamne dans son entreprise permanente de séduction à toujours tenter, sans y parvenir, faute d'en avoir une conscience claire, de guérir d'une blessure ancienne?
    Faut-il interpréter l'avarice comme l'ensemble des précautions prises pour quelque crainte infantile de mourir de faim, héritage inconscient d'une enfance misérable, matériellement ou affectivement?
Toujours est-il que c'est la présence en soi d'une expérience psychologique malheureuse et inconsciente  qui est la piste privilégiée des psychanalystes. Et, au coeur de toutes ces passions l'imagination joue un rôle décisif dans leur genèse, cette imagination "maîtresse d'erreur" selon Pascal, et qui y introduit un élément d'infini, en même temps que de vanité.Ainsi de la lâcheté, passion qui se différencie de la peur par le rôle ambigu qu'y joue l'imagination. Tandis que la peur est une émotion qui naît de la rencontre-surprise avec un objet terrifiant, la lâcheté, sourd de la méditation anticipée de cette rencontre. En elle la conscience se lie elle-même, non sans complaisance souvent, se rend captive de maux imaginaires, de ce qui n'est pas encore, et qui ne sera peut-être jamais qu'un néant, une vanité. Comme dit Alain :"Il n'y a d'autre peur, à bien regarder, que la peur de la peur".A se fasciner ainsi pour ce que l'imagination livre à profusion et qui n'est d'abord que son fruit, le seul produit de son activité propre, le sujet se prépare  d'avance à toutes les capitulations. Enfin, à y regarder de près, il est impossible de ne pas trouver dans la passion l'effet de l'inflation d'un vouloir qui se prend lui-même pour l'infini et pour l'absolu au mépris de toute intelligibilité supérieure de tout infini véritable. La passion serait  dès lors refus de tout ce par quoi l'homme pourrait s'ouvrir sur autre chose que lui-même érigé en norme suprême, ce qui est très exactement le péché originel dans la tradition judéo-chrétienne. Mais, s'amorce ici une perspective théologique gênante et parfois humiliante pour plus d'un philosophe. En l'évoquant dans le premier volume de son oeuvre magistrale : "Philosophie de la volonté, le philosophe Paul Ricoeur écrit que "si la théologie ouvre les yeux à une zone obscure de la réalité humaine, nul a priori de méthode ne pourra faire que le philosophe n'ait les yeux ouverts et ne lise désormais l'homme, son histoire et sa civilisation sous le signe de la chute".


(3)L'indice d'une nature.


            Au terme de cette recherche, il nous parait possible de suggérer que si les temps passés suscitent encore les passions, c'est d'abord dans la mesure où à l'échelle collective des cultures et des sociétés politiques) le passé est consubstantiel au passé humain et pour une large part comme non identifié, pesanteur inconsciente, cause clandestine de nos actes. Une meilleure connaissance de nous même par l'introspection(par l'histoire au plan des communautés politiques ou culturelles)et avec l'aide d'autrui pourrait nous aider à mieux nous connaître et partant à mieux panser nos passions gênantes et douloureuses. Maints problèmes demeurent dans le monde du relatif où nous nous mouvons. Car comment raisonner avec ce qui est par nature déraisonnables? Et d'autre part, qui pourrait garantir que l'analyste freüdien par exemple, n'est pas mû en tant qu'individu et que doctrinaire par des a priori au coeur desquels vibrent plus d'une passion qui ne s'avouent pas comme telles, et qui, loin de libérer le passionné, l'aliénerait davantage? Et si l'analyste dans son inquisition du moi, loin de le guérir, l'émiettait, le décomposait, l'annihilait? C'est Maurice Clavel qui notait combien d'artistes "guéris" après être passé par le divan du psychanalyste avaient perdu toute aptitude créatrice. En trahissant leur secret, en arrachant l'écharde de leur chair, ils avaient tari leur source la plus féconde. Certes, il y a les passions mauvaises, celles qui ferment l'homme sur lui-même, et sur lesquelles nous avons surtout insisté. Leurs victimes sont à plaindre, à aimer, à protéger contre elles-mêmes dans la mesure du possible. Mais toutes les passions ne sont pas mauvaises par essence. Elles sont le signe d'une nature humaine qu'il faut accepter dans sa finitude, faute de tomber dans l'hubris, cette démesure, qui est une passion. Il y a dans chacun une part importante de fixé, de tout fait, de subi et donc de passionnel. Elle constitue notre mystère et la matière de toute action vraie, de toute créativité. C'est en se vouant à ce qui le dépasse, l'englobe, l'arrache à son narcissisme, et donc au Vrai, au Bien, au Beau, à l'autre, que chacun s'arrachera à la contemplation morbide de soi pris comme infini, un mauvais infini. Au lieu de chercher toujours à dissoudre toutes les passions, pourquoi n'en utiliserait-on pas l'énergie à des fins plus hautes?
    N'est-ce pas la cette sublimation dont la Diotime de Platon dans le Banquet, à propos de l'amour donnait une si superbe analyse?

Edouard Boulogne.
 
 
 

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Philosophie :

Philosophie : (1965) :
Celui qui est témoin de sa propre recherche, c’est-à-dire de son désordre intérieur, ne peut guère se sentir l’héritier des hommes accomplis dont il voit les noms sur ces murs. Si de plus, il est philosophe, c’est-à-dire qu’il sait qu’il ne sait rien, comment se croirait-il fondé à prendre place à cette chaire, et comment même a-t-il pu le souhaiter ?(…). Le philosophe se reconnaît à ce qu’il a inséparablement  le goût de l’évidence et le sens de l’ambiguïté. Quand il se borne à subir l’ambiguïté, elle s’appelle équivoque. Chez les plus grands elle devient thème, elle contribue à fonder les certitudes, au lieu de les menacer. Il faudrait donc distinguer une mauvaise et une bonne ambiguïté. Toujours est-il que même ceux qui ont voulu faire une philosophie toute positive n’ont été philosophes qu’autant que, dans le même moment, ils se refusaient le droit de s’installer dans le savoir absolu, mais tout au plus comme dit Kierkegaard, une relation absolue entre lui et nous. Ce qui fait le philosophe, c’est le mouvement qui reconduit sans cesse du savoir à l’ignorance, de l’ignorance au savoir, et une sorte de repos dans ce mouvement ».

Maurice Merleau-Ponty.
(Dans "Eloge de la philosophie"-Gallimard).St-Paul-par-Rembrandt.jpg
                                                                            (Penseur d'après Rembrandt).


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Philosophie (1961) : « Le mot philosophie, pris dans son sens le plus vulgaire, enferme l’essentiel de la notion. C’est aux yeux de chacun, une évaluation exacte des biens et des maux ayant pour effet de régler les désirs, les ambitions, les craintes et les regrets. Cette évaluation enferme une connaissance exacte des choses, par exemple s’il s’agit de vaincre une superstition ridicule ou un vain présage ; elle enferme aussi une connaissance des passions elles-mêmes et un art de les modérer. Il ne manque rien à cette esquisse de la connaissance philosophique. L’on voit qu’elle vise toujours à la doctrine éthique, ou morale, et aussi qu’elle se fonde sur le jugement de chacun, sans autres secours que les conseils des sages. Cela n’enferme pas que le philosophe sache beaucoup, car un juste sentiment des difficultés et le recensement exact de ce que nous ignorons peut être un moyen de sagesse ; mais cela enferme que le philosophe sache bien ce qu’il sait, et par son propre effort. Toute sa force est dans un ferme jugement, contre la mort, contre la maladie, contre un rêve, contre une déception. Cette notion de philosophie est familière à tous et elle suffit ».

                        ALAIN.


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Philosophie (1970) : "Vide est le discours de ce philosophe par qui aucun mal n'est soigné chez l'homme. En effet, de même que la médecine n'est d'aucune utilité si elle ne chasse les maladies du corps, de même la philosophie n'est pas non plus utile, si elle ne chasse pas le mal de l'âme".

Epicure.


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(1970) Philosophie : « D'autre part, rien de plus faux que de nier l'importance de la philosophie pour la vie. Certes, le philosophe ne tient pas toujours une grande place dans la réalité quotidienne. Son destin est, le plus souvent, de n'être compris qu'après sa mort. Sans doute il y eut des philosophes qui purent encore savourer leur gloire pendant leur vie.— qu'on se rappelle Plotin, Thomas d'Aquin, Hegel et Bergson. Mais, même là, il s'agissait plus d'une simple mode que d'une pleine compréhension. Le philosophe ne tient pas compte des exigences de l'heure et des modes du jour. Est-ce un reproche ? N'est-ce pas le propre de l'homme de dépasser la pure existence de l'instant? En faisant du moment présent le seul objet du savoir, ne courons-nous pas le danger de rabaisser l'homme à la bête ? Qui vit sans cesse la vie de l'esprit selon ses convictions philosophiques, sait qu'il en va autrement : parce qu'elle ne s'attache pas au hic et nunc de l'instant et qu'elle ne prétend pas agir directement sur la vie, la philosophie est justement une des plus grandes forces spirituelles qui nous empêchent de sombrer dans la barbarie et nous aident à rester homme et à le devenir de plus en plus.       D-aquin-La-somme.jpg(La Somme théologique, l'un des sommets de la philosophie et de la théologie universelle).                                                     
Mais ce n'est pas tout. Si futile qu'elle puisse paraître, la philosophie est cependant une puissante force historique. Il faut en convenir avec Whitehead, lorsqu'il compare les succès d'un Alexandre, d'un César et d'un Napoléon aux résultats, infructueux en apparence, qu'obtient le philosophe : c'est la pensée qui transforme la face de l'humanité. Point n'est besoin pour s'en rendre compte de remonter avec le métaphysicien anglais jusqu'aux pythagoriciens. Qu'on songe seule-ment à la prodigieuse destinée de la pensée de Hegel, ce philo-sophe si difficile à comprendre. Il a ouvert le chemin aussi bien au fascisme et au national-socialisme qu'au communisme: il est une des forces qui sont en train de changer le monde. Le philosophe, tourné en ridicule par le peuple, vivant parmi ses pensées inoffensives, est en réalité une puissance terrifiante. Sa pensée a l'effet de la dynamite. Il va son chemin, gagne homme par homme et touche enfin les masses.Init----St-Thomas.jpg
Vient le moment où il triomphe de tous les obstacles et règle
la marche de l'humanité ou étend un linceul sur ses
ruines.  Voilà pourquoi ceux qui aiment savoir où mène la route font bien de prêter attention non aux politiciens mais aux philosophes : ce que les philosophes annoncent aujourd'hui  sera  la  croyance  de  demain ».

I.M. Bochenski.
(In. La philosophie contemporaine en Europe, pp7 et 8, Payot).





Philosopher (1964) :  « Or, c’est proprement avoir les yeux fermés, sans tâcher de les ouvrir, que de vivre sans philosopher ; et le plaisir de voir toutes les choses que notre vue découvre n’est point comparable à la satisfaction que donne la connaissance de celles qu’on trouve par la philosophie ; et, enfin, cette étude est plus nécessaire pour régler nos mœurs et nous conduire en cette vie, que n’est l’usage de nos yeux pour guider nos pas. Les bêtes brutes, qui n’ont que leur corps à conserver, s’occupent continuellement à chercher de quoi le nourrir ; mais les hommes, dont la principale partie est l’esprit, devraient employer leurs principaux soins à la recherche de la sagesse qui en est la vraie nourriture ; et je m’assure aussi qu’il y en a plusieurs qui n’y manqueraient pas, s’ils avaient l’espérance d’y réussir, et qu’ils sussent combien ils en sont capables. Il n’y a point d’âme tant soit peu noble qui demeure si fort attachée aux objets des sens qu’elle ne s’en détourne quelquefois pour souhaiter quelque plus grand bien, nonobstant qu’elle ignore souvent en quoi il consiste. Ceux que la fortune favorise le plus, qui ont abondance de santé, d’honneurs, de richesses, ne sont pas plus exempts de ce désir que les autres ; au contraire, je me persuade que ce sont eux qui soupirent avec le plus d’ardeur après un autre bien, plus souverain que tous ceux qu’ils possèdent. Or ce souverain bien considéré par la raison naturelle sans la lumière de la foi, n’est autre chose que la connaissance de la vérité par ses premières causes, c’est-à-dire la sagesse dont la philosophie est l’étude ».

DESCARTES. 180px-Rembrandt-Harmensz.-van-Rijn-038.jpg
                        (Philosophe en méditation selon Rembrandt).


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(1967) : Pessimisme : "Le pessimisme est l'état naturel dès qu'on s'abandonne, au lieu que l'optimisme est un fruit de volonté. Dont la raison profonde est que le gouvernement de soi par sévère police des opinions improvisées, par serment à soi, par ordre et suite dans les actions, est la source et condition de tout bonheur. L'homme ne sait pas assez quelle triste mécanique il est, dès qu'il tombe au mécanisme".

Alain.


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(1973) : Plaire : "Quand on veut plaire dans le monde, il faut se résoudre à se laisser apprendre beaucoup de choses qu'on sait par des gens qui les ignore".

Chamfort.


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( 2010) : Politesse.

 

J'ai d'abord songé pour cette « pensée du jour », à un texte sur le phénomène passionnel. En rapport avec la mort, par suicide, de ce médecin, dans une prison Guadeloupéenne, ( le 10/09/2010 ) suite à l'assassinat de sa maîtresse, qu'il avait surprise en flagrant délit d'adultère, comme on dit.

Mais une réfexion, assez étendue sur la Passionfigure déjà dans la Chrestomathie du Scrutateur, à la Lettre P de cette anthologie. On pourra s'y reporter si l'on veut.

Mon choix du jour s'est donc reporté sur la notion de politesse.

Je vous propose donc sur cette manière d'être, qui, à mon sens est plus qu'une attitude, mais une vertu, comme tout ce qui suppose un effort de conquête. Et d'abord, conquête sur soi; ce qui explique que la politesse paraîsse se perdre aujourd'hui, dans un monde où la tendance à se conformer à des modèles offerts par la télévision où les magazines « peoples », se substitue volontiers à la tension vers une vertu, trop souvent perçue comme une abdication de liberté, un renoncement à la fameuse « spontanéité », qui est, avec le succès que l'on sait, à la base des pédagogies à la mode.

Ah! qui dira les ravages opérés par la soumission aux modes!

J'ai donc sélectionné deux textes que j'aime, qui me paraissent éclairants, bien qu'à eux seuls, ils soient très loin d'épuiser les significations de cette étonnante conquête de toute civilisation qu'est la politesse ( un mot, notons le au passage, qui a la même racine que celui de politique, c'est-à-dire polis, la cité, en grec. La politique qui, si elle n'a pas été dévoyée par des idéologues et des sophistes, est l'art de remplacer un monde brut, par un monde policé, un univers de brutes, par un monde de personnes polies.

Le premier texte, très court, est du philosophe Alain, dans le petit ouvrage : Définitions, publié dans un des volumes de la collection de la Pléïade qui lui est consacré, intitulé Les arts et les dieux.

Le deuxième est du philosophe Henri Bergson ( 1859-1941 ). Ce texte, extrêment suggestif, est extrait d'un discours prononcé à l'occasion d'une distribution des prix, en 1892, quand Bergson, alors encore jeune, n'était que professeur de khagne au lycée Henry IV à Paris.

Je les livre à votre réflexion.

Le Scrutateur.

 

 

  1. Texte d'Alain.

 

Politesse : L'art des signes. « La première règle de la politesse est de ne pas signifier sans le vouloir. La seconde est que le vouloir n'y paraisse point. Le troisième est de rester souple en toutes ses actions. Le quatrième, de ne jamais penser à soi. Le cinquième, de suivre la mode ».

 

Dans une classe, l'énoncé de cette définition, comme de toute définition, et de toute opinion, serait suivie d'une explication, d'une discussion, d'un corps à corps, avec le texte, destiné à en extraire la substantifique moelle, et à se déterminer à l'adopter, en tout ou en partie (ou à le refuser comme indigent). Car les philosophes ont pour but, toujours, de récuser, autant que faire se peut, ce qui relève de la simple opinion ( doxa ), pour atteindre, autant que faire se peut, à l'essence de l'objet qui est visé par l'esprit. Socrate était, comme on sait, passé maître en cet exercice difficile.

 

  1. Texte de Bergson :

 

 

 

Au fond de la vraie politesse vous trouverez un sentiment, qui est l'amour de l'égalité. Mais il y a bien de manières d'aimer l'égalité et de la comprendre. La pire de toutes consiste à ne tenir aucun compte de la supé riorité de talent ou de valeur morale. C'est une forme de l'injustice, issue de la jalousie, de l'envie, ou d'un inconscient désir de domination. L'égalité que la justice réclame est une égalité de rapport, et par conséquent une proportion, entre le mérite et la récompense. Appelons politesse des manières, si vous voulez, un certain art de témoigner à chacun, par son attitude et ses paroles l'estime et la considération auxquelles il a droit. Ne dirions-nous pas que cette politesse exprime à sa manière amour de l'égalité ?

La politesse de l'esprit est autre chose. Chacun des hommes a des dispositions particulières qu'il tient de la nature, et des habitudes qu'il doit à l'éducation qu'il a reçue, à la profession qu'il exerce, à la situation qu'il occupe dans le monde. Ces habitudes et ces dispositions sont, la plupart du temps, appropriées aux circonstances qui les ont faites; elles donnent à notre personnalité sa forme et sa couleur. Mais précisément parce qu'elles varient à l'infini d'un individu à l'autre, il n'y a pas deux hommes qui se ressemblent; et la diversité des caractères, des tendances, des habitudes acquises s'accentue à mesure qu'un plus grand nombre de générations lumaines se succèdent, à mesure aussi que la civilisation croissante divise davantage le travail social et enferme chacun de nous dans les limites de plus en plus étroites de ce qu'on appelle un métier ou une profession. Cette diversité infinie des habitudes et des dispositions doit être considérée comme un bienfait, puisqu'elle est le résultat nécessaire d'un progrès accompli par la société; mais elle n'est pas sans inconvénient. Elle fait que nous nous sentons dépaysés quand nous sortons de nos occupations habituelles, que nous nous comprenons moins les uns les autres : en un mot, cette division du travail social, qui resserre l'union des hommes sur tous les points importants en les rendant solidaires les uns les autres, risque de compromettre les relations purement intellectuelles, qui devraient être le luxe et l'agrément de la vie civilisée. Il semble donc que la puissance de contracter des habitudes durables, appropriées aux circonstances où l'on se trouve et à la place qu'on prétend occuper dans le monde, appelle à sa suite une autre faculté qui en corrige ou en atténue les effets, la faculté de renoncer, le cas échéant, aux habitudes qu'on a contractées ou même aux dispositions naturelles qu'on a su développer en soi, la faculté de se mettre à la place des autres, de s'intéresser à leurs occupations, de penser de leur pensée, de revivre leur vie en un mot, et de s'oublier soi-même. En cela consiste surtout la politesse de l'esprit, laquelle n'est guère autre chose, semble-t-il, qu'une espèce de souplesse intellectuelle. L'homme du monde accompli sait parler à chacun de ce qui l'intéresse; il entre dans les vues d'autrui sans les adopter toujours; il comprend tout sans pour cela tout excuser. Ce qui nous plaît en lui c'est la facilité avec laquelle il circule parmi les sentiments et les idées ; c'est peut-être aussi l'art qu'il possède quand il nous parle, de nous laisser croire qu'il ne serait pas le même pour tout le monde; car le propre de cet homme très poli est de préférer chacun de ses amis aux autres, et de réussir ainsi à les aimer tous également Aussi, un juge trop sévère pourrait-il mettre en doute sa sincérité et sa franchise. Ne vous y trompez pas cependant; il y aura toujours entre cette politesse raffinée et l'hypocrisie obséquieuse la même distance qu'entre le désir de servir les gens et l'art de se servir d'eux ».( ….).

 

Henri Bergson.

 

 

 


(1972) : Pouvoir : "On répète la formule de St-Paul "tout pouvoir vient de Dieu", mais moins pour inviter les sujets à l'obéissance envers le Pouvoir que pour inviter le Pouvoir... à l'obéissance envers Dieu".

Bertrand de Jouvenel.


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