Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Pages

Archives

Publié par Edouard Boulogne

La mort de Raymond Barre. 
Babarre.jpg


    J’ai pris contact avec la pensée de Raymond Barre au tout début des années 1960, quand je m’initiais à la pensée juridique. A l’époque l’éminente personnalité qui vient de mourir n’était encore qu’un universitaire brillant, juriste et surtout économiste (agrégé de droit et d’économie), professeur à l’université de Caen. Manuel-R-Barre.jpg
Le fait qu’il fut un créole, (originaire de la Réunion), ne m’avait pas laissé indifférent.
Raymond Barre a toujours été quelqu’un d’extrêmement brillant.
Voici ce qu’en dit son ancien condisciple de la Réunion, autre personnalité d’envergure, l’avocat Jacques Vergès, dans son livre d’entretiens avec Jean-Louis Remilleux ( cf Le salaud lumineux, éditions Michel Lafon) :

-« De quand date votre rencontre avec Raymond Barre ?

-Nous nous sommes rencontrés en sixième et nous avons partagé la même classe jusqu’à la philo.

-Quel garçon était-il ? Très différent de vous ?

-Différent, oui. Nous avons été élevés, mon frère (l’homme politique Paul Vergès. Note du Scrutateur) et moi, par une vieille dame qui était très gentille, et qui avait peu d’autorité sur nous. Mon père, médecin, n’était pas toujours derrière nous. Nous étions donc assez libres. On contestait l’ordre bourgeois. Certains, au lycée, nous appelaient les « rouges ». Raymond Barre, lui, a été élevé par son grand père et sa mère, très choyé, dans une famille beaucoup plus classique et beaucoup moins libre que nous. D’autre part, il était élevé dans une tradition religieuse, pas intégriste, ni bigote, assez ouverte, mais une éducation religieuse tout de même. Il avait une sorte de directeur de conscience qui s’appelait le père Mondon, l’aumônier du lycée, que nous surnommions Toutoute. Barre avait beaucoup d’estime, sans doute justifiée, pour Toutoute. Nous étions une bande de chahuteurs, Barre n’était pas chahuteur du tout. C’était un élève très appliqué, le premier de sa classe. Quand il quittait le lycée, c’était pour travailler ou pour lire. Nous, c’était pour chahuter avec d’autres camarades ou pour nous battre dans la rue, et rentrer avec un coquart à l’œil ou des bleus au visage .

-Barre était premier en mathématiques et vous en philo, je crois ?

-Non. Barre était le premier en tout. Incontestablement. Mais il m’est arrivé d’avoir le premier prix de philo… »
L-avocat-de-la-terreur.jpg
Barre devait continuer dans cette voie de l’étude, (nullement limitée au droit et à l’économie), s’intéressant à l’histoire, et participant, avec une élite triée sur le volet, au célèbre séminaire de recherches philosophiques qui se réunissait encore après la seconde guerre mondiale, sous la houlette du philosophe hégélien Koyève.

Au cours des années soixante l’universitaire économiste exerçait aussi des fonctions à la Commission de Bruxelles, et c’est là qu’il devait faire la connaissance de Valéry Giscard d’Estaing, qui, plus tard en fera d’abord son ministre du commerce et de l’industrie avant de le nommer premier ministre, en une période difficile pour la France (consécutive au premier choc pétrolier).

Je ne n’entrerai pas dans les détails de cette partie de sa carrière, plus connue, et dont il sera longuement question ces jours-ci dans tous les médias.

C’est une personnalité intéressante qui nous quitte. Evidemment, monsieur Barre n’était pas sans défauts. Il n’ignorait pas tout à fait sa valeur intellectuelle, et parfois le montrait un peu trop. Qui est sans péché ?

Mais il avait incontestablement des qualités d’homme d’Etat, considérant, avec justesse, que le souci du bien commun doit l’emporter sur les intérêts de carrière. Il avait son franc-parler, et n’hésitait pas à asséner quelques bonnes vérités que d’autres préféraient étouffer pour avoir la paix.

Ainsi, tout dernièrement, en février ou mars 2007, a t-il eu le courage de dire que Maurice Papon avait été un bouc émissaire, et qu’il avait été victime d’un « lobby juif ».
C’est le bémol mis – on l’aura remarqué – au concert de louanges qui lui sont adressées ces jours-ci.

Comme s’il n’y avait pas un « lobby juif » ! Et comme si ce constat suffisait à faire de son observateur un antisémite.

Un lobby est un groupe de pression. Il est créé pour défendre les intérêts d’un groupe qui, à tort ou à raison se sent menacé (lobby des agriculteurs, des producteurs de banane, des homosexuels, des noirs- par exemple le CRAN, des juifs, etc).
Il arrive que les exigences du lobby excèdent les finalités qui ont présidé à sa création. On peut respecter les personnes homosexuelles sans que le refus de considérer comme admissible la légitimation d’un « mariage homosexuel », pour des raisons diverses, -psychologiques, philosophiques, religieuses, etc- , justifie une quelconque accusation d’homophobie.
De même si vous êtes noir, et pris la main dans le sac dans un supermarché, ce serait  une malhonnêteté que d’invoquer, nécessairement, une motivation raciste à votre mise en examen,
n'en déplaise au Cran.
Or, l’actualité rappelle sans cesse l’utilisation fréquente de tels abus par de nombreux groupes d'influence.
Et qui pourrait jurer, la main sur le cœur, que jamais l’Etat d’Israël, n’a utilisé l’épouvantable tragédie subie par les juifs, pendant la seconde guerre mondiale, du fait de la barbarie nazie, à des fins de tactique ou de stratégie politique, très actuelles et pas toujours innocentes ?

C’est ce que voulait dire Raymond Barre, et qui lui est reproché, sans nuances.

Cette franchise est assez rare dans le monde politique où le courage n’est pas la vertu la plus répandue. Peut-être d’un point de vue politicien était-ce là l’une des limites de l’homme dont nous parlons.

Limite estimable, assurément !

Edouard Boulogne.

PS : Sur le procès Papon, on lira, si l’on en a le goût et le temps, l’important chapitre que lui consacre l’avocat Jean-Marc Varaut, dans ses mémoires : « Un avocat pour l’histoire », préface de Roland Dumas, éditions Flammarion. Le comportement de R.Barre y fut plus qu’honorable.JM-Varaut.jpg
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

Mottet Marc 28/08/2007 17:41

Je savais que Raymond Barre était brilant et qu'il avais eu une belle carrière. Votre article sur lui nous le rend encore plus sympathique.Je crois savoir aussi qu'il avait une capacité de lecture extraordinaire.Concerant les lobby,Il est particulièrement énervant , en effet de se faire taîter d'antissémite, ou d'homophobe ou de raciste dès lors que l'on donne un avis sur une question les conceranant.Merci

goutteceleste 27/08/2007 03:50

Merci pour cet article qui nous montre Raymond Barre un peu plus humain et proche. Je ne me doutais pas de ce grand niveau intellectuel! Il est vrai que je fais (encore) partie de la jeune génération qui ne connaissait Mr Barre que comme le gros nounours du Muppet show....