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Publié par Edouard Boulogne

Sur RFO-Guadeloupe : Tropiques amers.

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(Deux images illustrent cet article. L'une est du film lui-même. L'autre est la reproduction photographique d'une oeuvre anonyme, sur l'histoire des plantations au 19ème siècle, et fait partie d'une collection particulière).



L’histoire se déroule en Martinique, à partir de 1788 et pendant la Révolution française.

Un aristocrate français, un peu fauché, Le comte de Rauchant, débarque dans l’île sœur, accompagné de sa femme, de son fils François, et de sa fille Olympe qui doit épouser un riche planteur Théophile de Bonaventure, « homo novus », ancien engagé, qui a fait fortune par son talent, peut-être sa dureté.
Telle est le point de départ de la saga que nous propose le jeune metteur en scène guadeloupéen, Jean-Claude Barny, et dont nous avons vu le premier épisode ce lundi 14 mai 2007.

L’idée d’une telle série télévisuelle n’est pas mauvaise en soi.
L’histoire du cinéma en est fournie. Pensons à toutes les « Marie-Antoinette », « les Si Versailles m’était conté », Les « Mon oncle Benjamin », « Les trois mousquetaires », sans parler d’ »Angélique marquise des anges », etc, etc.
Le cinéphile cultivé se garde, surtout quand le film est bon, de prendre à la lettre le spectacle qu’on lui offre, se préoccupant surtout de se distraire agréablement. Mais peut-on prendre au sérieux le Richelieu de cape et d’épée, d’Alexandre Dumas dans « Les trois mousquetaires », ou « Vingt ans après », de même que son d’Artagnan qui n’a qu’un lointain rapport avec le vrai et que les américains d’Hollywood, ont été jusqu’à introniser père de Louis XIV lui-même ! ! (dans la version récente avec Léonardo di Caprio).

« Sucres amers » sera t-il de la même veine ?

L’on aborde le film avec cet espoir discret, sans trop y croire pourtant, les essais d’auteurs antillais n’ayant été jusqu’à présent que trop marqués par un didactisme militant, dépourvu de tout d’humour (Ah ce calamiteux film de Christian Lara sur Ignace, seulement sauvé du naufrage par la prestation humoristique d’Ibo Simon !).
Que reste-t-il de nos espoirs après la vision du 1er épisode ?

Celle d’abord d’un progrès, d’un effort. Les paysages sont beaux (une partie du tournage s’est effectué à Cuba, le reste à la Martinique) les acteurs aussi.
Le metteur en scène guadeloupéen sait montrer l’importance des croyances superstitieuses dans nos îles, où Rosalie, maîtresse du planteur, quimboise l’épouse de celui-ci pour la stériliser, quasiment dès l’arrivée de celle-ci sur la plantation.

Il évoque les mythes d’époque, comme celui des nègres marrons, quelques peu idéalisé , certes.
Il tente de camper la vie d’une habitation en cette lointaine époque du 18ème siècle, sans nous proposer à cet égard que quelques clichés assez surannés.
La dureté de l’époque est réelle cependant, et je ne parle pas seulement de la brutalité des mœurs, des coups de fouets qu’on nous offre, inévitablement à voir, etc. En Europe, à cette époque, et « entre blancs », cela ne vaut guère mieux, même si, c’est vrai, cette brutalité là n’avait pas la caution du désastreux « code noir ».

La peinture psychologique des personnages et des situations est-elle crédible ?
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Jean-Claude Barny s’efforce à décrire (mais de façon trop conventionnelle et artificielle, et l’actrice surjoue constamment) la jalousie d’une esclave, en train de perdre les faveurs d’un maître qui lui valaient bien des avantages, à l’égard d’une autre femme, blanche celle-ci, et d’une autre « sœur », possédée de force par Théophile Bonaventure, et amoureuse d’un esclave récemment débarqué d’Afrique, Kobaya, (Jacky Ido), dont elle aura un enfant, à la rage du planteur qui se croyait le père, et se consolait ainsi de ne pas en avoir eu de sa légitime.

Il montre mieux, de façon plus crédible et vraiment réaliste la déception immense elle aussi, du père de la jeune fille (excellent Jean-Michel Martial) qui voyait dans la naissance possible d’un petit mulâtre la perspective d’un affranchissement de sa famille.
La fin de cet épisode, est d’ailleurs l’arrêt sur l’image, beaucoup trop pathétique et conventionnelle à mon goût, de ce grand père cabré, les bras levés, chargé d’une lourde pierre, s’apprêtant à écraser le bébé non désiré.

Jean-Claude Adelin, acteur métropolitain, dans le rôle du planteur béké, s’il fait montre de métier, n’est pourtant pas très crédible. C’est qu’un planteur, même très dur, il y en a eu, n’était pas un gardien de camps SS, et le métissage antillais n’a pas été que le fruit du viol, ou de l’intimidation. Est-il impossible à un jeune metteur en scène antillais de le savoir, de le comprendre, de le sentir? Sinon, il n’y a plus de travail honnête de mémoire, seulement la vision tronquée que produit l’idéologie, et le ressentiment. Il faut donc rompre avec les conventions, et surtout le vouloir. M’est avis que monsieur Barny vit depuis longtemps davantage à Paris, qu’en Martinique ou à la Guadeloupe.

Jean-Michel Martial, et le commandeur amérindien sont excellents, et les femmes, à l’exception d’une seule, ne leur cèdent en rien.
Enfin il est dommage que l’on fasse tenir à Jacky Ido, le royal esclave, des propos qu’on s’attendrait davantage à trouver dans la bouche d’un Che Guevara que dans celle d’un esclave africain du 18ème siècle.
Mais quoi, je l’ai dit, il s’agit d’une saga télévisée, plus que d’un film historique. Si l'historicité avait été l’ambition de l’auteur il faudrait bien convenir qu’il a manqué son coup.

Reste à savoir si le grand public saura juger l’œuvre pour ce qu’elle est. Non méprisable, mais pleine encore de manques, d’insuffisances, de concessions à la mode du dolorisme et du travestissement de l’histoire à des fins partisanes.

A cet égard, je suis pour ma part plutôt confiant.

Le public antillais n’est pas si sot. Il mûrit. On ne lui fait plus tant accroire.

Peut-être reparlerons-nous de « Tropiques amers », si la suite le mérite.

Edouard Boulogne
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