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Publié par Edouard Boulogne

Christiane Eda-Pierre et Luciano Pavaroti. Deux géants de l'art lyrique.

Christiane Eda-Pierre et Luciano Pavaroti. Deux géants de l'art lyrique.

C'est avec émotion que j'ai appris le décès, hier de la grande cantatrice Christiane Eda-Pierre. Je voudrais lui rendre hommage en rééditant l'interview de cette dame qu'avait réalisée pour le mensuel Guadeloupe 2000, mon ami Jean-Luc Ferlande. (LS).

Rencontre avec Christiane Eda-Pierre (nostalgie).



( L’outre-mer français n’a pas donné à la France seulement des polytechniciens, des administrateurs, de grands sportifs, des écrivains et peintres, des politiques [Raymond Barre ne fut que l’un d’entre eux], des soldats de tous grades, qui à l’occasion [ nombreuses] ont offert leurs vies pour elle. Il y a quelques jours, feuilletant le Guide de l’opéra des éditions Fayard, je tombai sur le nom de Léon Carvalho, ténor de talent au XIXè siècle avant de devenir imprésario, un des plus étonnants entrepreneurs de spectacles lyriques de l’époque, ami et producteur des plus grands artistes de son temps : Gounod, Berlioz, Bizet, Saint-Saens, Delibes, etc, et directeur de l’Opéra comique à partir de 1876.
Or Léon Carvalho, de son vrai nom Léon Carvaille était né en Guadeloupe, dans la commune du Port-Louis, en 1825.
Avant lui, il y avait eu entre autres, le génial musicien, épéiste, diplomate,  ce Chevalier de St-Georges, dont Jean-Claude Halley (voir son blogue) sait tout ou presque.
Cette générosité créatrice de nos îles n’est pas morte. Et je voudrais parler aujourd’hui de Christiane Eda-Pierre, cantatrice Martiniquaise du plus haut niveau.
J’aurai recours pour ce faire, aux archives de mon ancien journal Guadeloupe 2000 (voir l’album du Scrutateur dans la rubrique « Images facultatives »).
En 1977, madame Eda-Pierre passa en Martinique pour un séjour de repos, et un retour aux sources. Elle accepta de recevoir Guadeloupe 2000 représenté par un ami Guadeloupéen qui y effectuait son service militaire M. Jean-Luc Ferlande.
Le résultat fut cette fort intéressante interview que je vous propose de lire, telle qu'elle fut publiée en 1977.
E.Boulogne).



Guadeloupe 2000 - Madame Christiane Eda-Pierre, la critique est quasi-unanime et nous sommes bien d'accord avec elle... vous êtes actuellement l'une des toutes premières cantatrices françaises et sur le plan international vous pouvez rivaliser avec les plus grands noms.
Cependant, jusqu'à ce jour, l'art lyrique, le chant d'Opéra et la musique classique, d'une façon générale, restent assez peu connus du grand public antillais. Cela rend bien difficiles et rares les authenti-ques occasions d'en juger.
Mais comment expliquez-vous votre magnifique et merveilleuse ascension ?
(Chistiane Eda-Pierre, dans L'enlèvement au sérail, de Mozart).

C. Eda-Pierre - Je fais partie d'une famille d'enseignants de la musique dont la plu-part des membres la pratiquent ou l'ont pratiquée dans les établissements d'instruction secondaire. Mes parents sont pro-fondément musiciens ; j'avais un grand-père, ingénieur, lui, très musicien aussi, jouant du piano et chantant.
Et puis je ne saurais trop mettre en valeur le rôle culturel de St Pierre à la Martinique dont ma famille est originaire, cela, bien sûr, avant l'éruption qui détruisit cette capitale artistique. Son théâtre était célèbre dans lequel se donnaient drames et opéras, concerts. Tous les artistes venant d'Europe et allant en Amérique ou vice versa, s'arrêtaient à St Pierre. De là une grande activité artistique dont témoignent de nombreux ouvrages.
Eduquée par une famille artiste, j'ai perpétué la tradition.

Guadeloupe 2000 - Compte tenu de l'insuffisant développement de l'art lyrique en France en général mais tout particulièrement en Martinique et en Guadeloupe, quelles en sont, selon vous, les causes et quels remèdes proposez-vous à cette regrettable situation ?

C. Eda-Pierre — En France, il n'y a pas insuffisance d'éléments ; il y a beaucoup de chanteurs mais actuellement (en 1977) se pose un problème d'éducation de ces chanteurs.
Si l'on parle des opéras provinciaux... peu de troupes ont été formées et du fait de ce manque de débouchés les jeunes artistes ne peuvent apprendre leur métier, se perfectionner. Nous les voyons fréquenter tout d'abord des écoles de chant, des conservatoires municipaux en Province ou celui de Paris, tous excellents conservatoires avec de très bons professeurs. Cependant ces jeunes ayant obtenu leurs prix à la sortie... ne savent qu'en faire.
Le problème est là.
Quant aux Antilles... il y a des voix mais peu de gens qui chantent, pas suffisamment pour constituer des troupes. Et puis il faudrait un orchestre.
La politique de l'art lyrique en France devrait être repensée.



Guadeloupe 2000 : Vous parliez de voix... aux Antilles ?

C. Eda-Pierre - Oui, il y en a, ce sont surtout - si l'on parle toujours de musique ly-rique - des voix d'amateurs. Eduquer des chanteurs antillais de métier en Métropole semblait auparavant un problème insoluble. Sans introduire ici une notion de racisme, je dirai qu'il semblait inconcevable, par une habitude (que je constate tout simplement) qu'il semblait inconcevable que des noirs puissent faire partie d'une troupe ; on n'en aurait pas invité à venir étudier en Métropole. Mais les choses ont considérablement évolué. Je crois que
maintenant on pourra commencer à initier les Antillais au chant. Pas forcément à l'opéra mais à une expression lyrique correspondant à l'âme antillaise.

Guadeloupe 2000 - Revenons, si voulez bien à votre carrière. Quels vos projets actuellement ?

C. Eda-Pierre — Après ce concert à Fort de France, je retourne à Paris où m’attendent des répétitions en vue d'un concert que je dois donner le 25 Mars à Marseille Revenue dans la Capitale, un gros travail m'attend avec la reprise de L'ENLEVEMENT AU SERAIL de Mozart sous la direction de Charles Munch. En effet, il sera donné en  Allemand et... je ne sais pas cet-te langue.
Après quoi, j'ai un engagement très important pour aller chanter IDOMENEE de Mozart à San Francisco et à Chicago,  où je dois donner encore deux concerts fin Octobre, un troisième à New York avec la huitième symphonie de Malher sous la direction de Solti.

Guadeloupe 2000 - Quel est, à votre opéra idéal... celui, du moins, le plus adapté à vos dons ?

C Eda-Pierre - L'opéra que j'aurais vraiment aimé : Aida. Mais posséderais-je jamais la voix qui lui convient ; je ne suis pas du tout, pour le moment, du moins, un soprano  dramatique mais un soprano colorature dramatique ; peut-être... d'ici dix ans !
Vous savez que l'année prochaine je fêterai  mes 20 ans de carrière, j’aimerais  en   1980 m'arrêter de mettre les pieds sur les planches pour me cantonner essentiellement dans le concert avec un récital de mélodies ou bien faire simplement  de l'oratorio. Je voudrais aussi devenir professeur au Conservatoire National mais tout dépend du jury appelé à recruter ses cadres d'enseignement. J’ai déjà des élèves chez moi, une quinzaine que malgré mes autres occupations je trouve le moyen de faire travailler.


Guadeloupe 2000 — Vous avez, sans doute au cours de votre carrière, travaillé avec des artistes exceptionnels ? Quels sont ceux qui vous ont le plus impressionné » ?Pourquoi ?

Christiane Eda-Pierre — Je citerai Placido Domingo ; celui que je mets parmi les plus grands c'est Alfrédo Kraus, (Espagnol comme son nom ne l'indique pas) des Canaries. C'est son grand père qui était un autrichien. Merveilleux ! Quelle voix et quel artiste ! un artiste qui ne se prend pas au sérieux, conscient de sa valeur mais sachant toujours rester derrière la musique. J’ai notamment chanté avec lui les Puritains de Bellini. Sa voix est véritablement exceptionnelle.

Guadeloupe  2000 - Puis-je vous demander quels conseils vous donneriez à des jeunes tentés de suivre vos traces ?

Chistianne Eda-Pierre - Je leur dirai d'être extrêmement persévérants dans leur travail ; il s’agit d’un métier très difficile fait de volonté et de patience ; les dons ne suffisent pas bien qu'ils servent au départ. Ils doivent être mis en valeur ; cela demande dix ans.
Ainsi, quant à moi... je suis entrée au Conservatoire en 1954, j'en suis sortie avec tous mes prix en 1957. En 58, j'ai débuté avec  de petits rôles - il faut passer par là pour apprendre son métier - En 1960, on m'a engagée à l'Opéra Comique et à l’opéra pour interpréter les rôles correspondant à ma culture et à ma voix d'alors, de soprano léger. A mon répertoire de cette époque : Lakmé, les Pêcheurs de Perle, Zoroastre de Rameau, le Barbier de Séville, la Poupée des Contes d'Hoffman. J'ai chanté Rigoletto à l'Opéra et, ma voix ayant changé, j'ai interprété Lucia de Lammermoor de Donizetti, la Traviata à l'Opéra Comique. Après une interruption d'un an, je devais être de nouveau engagée à l'Opéra par son actuel administrateur, Monsieur  Libermann. J'y suis toujours avec des contrats qui me conduisent jusqu'en 1980.

Guadeloupe 2000 - Un emploi du temps bien chargé ! Malgré cela ne pensez vous pas, un jour, combler l'attente de tous vos admirateurs guadeloupéens ne serait-ce que par un concert donné entre deux avions.



C. Eda-Pierre — J'ai déjà eu le plaisir de donner deux concerts en Guadeloupe, il y a une dizaine d'années, l'un à Basse-Terre, l'autre à Pointe-à-Pitre, à la salle Rémy Nainsouta. Je ne suis pas retournée en Guadeloupe depuis, à mon grand regret parce que je n'avais pas le temps. C'est avec grand plaisir que j'y reviendrais mais tout dépend des responsables de l'action culturelle et artistique de ce département.

Guadeloupe 2000 •- Eh bien j'espère qu 'ils vous entendront bientôt. Merci Madame Christiane Eda-Pierre.

#Musique.

 

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Ch ETZOL 09/09/2020 03:02

En hommage, les paroles de la Romance de Nadir, extraite des pécheurs de perles de
G. Bizet, un opéra de ses débuts :

Je crois entendre encore,
Cachée sous les palmiers,
Sa voix tendre et sonore
Comme un chant de ramier.

ô nuit enchanteresse
Divin ravissement;
ô souvenir charmant,
Folle ivresse,
Doux rêve!

Chanté par Alain Vanzo ou plus récent, Roberto Alagna.
(https://www.youtube.com/watch?v=TQaySQQONXs)