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Publié par Edouard Boulogne

La pensée du jour : Saint-Exupéry parle de l'amitié et de la camaraderie. ( J. 09/08/2018 ).
La pensée du jour : Saint-Exupéry parle de l'amitié et de la camaraderie. ( J. 09/08/2018 ).

La pensée du jour : Saint-Exupéry parle de l'amitié et de la camaraderie. ( J. 09/08/2018 ).

 

J'ai beaucoup aimé Antoine de Saint-Exupéry, j'ai lu tous ses livres, et je crois avoir communiqué mon admiration à de nombreux jeunes gens, mes élèves, aux réunions d'un cercle dont j'ai déjà parlé.

Il n'était pas un philosophe, et son œuvre n'est pas d'ordre conceptuel et logique. Il fut pourtant, outre son métier d'aviateur de l'époque héroïque, un penseur et un romancier. Ses romans ont ceci de particulier que s'ils sont souvent des récits, ils ne relèvent pas cependant de la pure fiction. Dans ces œuvres, Vol de nuit, Terre des hommes, Pilote de guerre, il incorpore aux récits sa riche expérience humaine. C'est en ceci qu'il peut être considéré comme un maître.

Je ne veux pas être long car cette rubrique matinale a pour ambition de stimuler le lecteur à l'aube du jour, et non de l'assommer par une érudition trop pesante.

St-EX a vécu l'amitié, il en a parlé souvent. J'ai retenu pour aujourd'hui un passage du livre Terre des hommes, où il commente la mort de son vieux camarade Jean Mermoz, pionnier comme lui de l'aviation, qui disparut en plein atlantique dans les années 1930.

Ce qu'il nous dit me paraît vrai et profond. Et peut-être peut-on en déduire que l'amitié est, notamment, fille du temps et fécond, et que les « coups de foudre » sont peut-être, plus souvent qu'on ne croit, aussi trompeurs que les sirènes.

Deux mots, avant de conclure, sur la première des photos qui illustrent cet article. On sait que St-Exupéry mourut, dans son avion, en 1944, en mission d'observation au-dessus de la France occupée, dans le midi. Il ne revint jamais à Alger, son port d'attache. On pensait avec raison qu'il avait été abattu par la chasse allemande. Mais on n'avait jamais retrouvé l'avion.

On finit par le retrouver, il y a une quinzaine d'années, et parmi les restes cette gourmette que vous pouvez voir.

Le Scrutateur.

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« Ainsi Mermoz avait défriché les sables, la montagne, la nuit et la mer. Il avait sombré plus d’une fois dans les sables, la montagne, la nuit et la mer. Et quand il était revenu, ç’avait toujours été pour repartir.

Enfin après douze années de travail, comme il survolait une fois de plus l’Atlantique Sud, il signala par un bref message qu’il coupait le moteur arrière droit. Puis le silence se fit.

La nouvelle ne semblait guère inquiétante, et, cependant, après dix minutes de silence, tous les poètes radio de la ligne de Paris jusqu’à Buenos-Aires commencèrent leur veille dans l’angoisse. Car si dix minutes de retard n’ont guère de sens dans la vie journalière, elles prennent dans l’aviation postale une lourde signification. Au cœur de ce temps mort, un événement encore inconnu se trouve enfermé. Insignifiant ou malheureux, il eèt désormais révolu. La destinée a prononcé son jugement, et, contre ce jugement, il n’eèt plus d’appel : une main de fer a gouverné un équipage vers l’amerrissage sans gravité ou l’écrasement. Mais le verdiél n’eSt pas signifié à ceux qui attendent.

Lequel d’entre nous n’a point connu ces espérances deplus en plus fragiles, ce silence qui empire de minute en minute comme une maladie fatale? Nous espérions, puis les heures se sont écoulées et, peu à peu, il s’est fait lard. Il nous a bien fallu comprendre que nos camarades ne rentreraient plus, qu’ils reposaient dans cet Atlantique Sud dont ils avaient si souvent labouré le ciel. Mermoz, décidément, s’était retranché derrière son ouvrage, pareil au moissonneur qui, ayant bien lié sa gerbe, se couche dans son champ.

Quand un camarade meurt ainsi, sa mort paraît encore un aéte qui eSt dans l’ordre du métier, et, tout d’abord, blesse peut-être moins qu’une autre mort. Certes il s’eSt éloigné celui-là, ayant subi sa dernière mutation d’escale, mais sa présence ne nous manque pas encore en profondeur comme pourrait nous manquer le pain.

Nous avons en effet l’habitude d’attendre longtemps les rencontres. Car ils sont dispersés dans le monde, les camarades de ligne, de Paris à Santiago du Chili, isolés un peu comme des sentinelles qui ne parleraient guère. Il faut le hasard des voyages pour rassembler, ici ou là, les membres dispersés de la grande famille professionnelle. Autour de la table d’un soir, à Casablanca, à Dakar, à Buenos-Aires, on reprend, après des années de silence, les conversations interrompues, on se renoue aux vieux souvenirs. Puis l’on repart. La terre ainsi à la fois déserte et riche. Riche de ces jardins secrets, cachés, difficiles à atteindre, mais auxquels le métier nous ramène toujours, un jour ou l’autre. Les camarades, la vie peut-être nous en écarte, nous empêche d’y beaucoup penser, mais ils sont quelque part, on ne sait trop où, silencieux et oubliés, mais tellement fidèles ! Et si nous croisons leur chemin, ils nous secouent par les épaules avec de belles flambées de joie ! Bien sûr, nous avons l'habitude d’attendre...

Mais peu à peu nous découvrons que le rire clair de celui-là nous ne l’entendrons plus jamais, nous découvrons que ce jardin-là nous est interdit pour toujours. Alors commence notre deuil véritable qui n’est point déchirant mais un peu amer.

Rien, jamais, en effet, ne remplacera le compagnon perdu. On ne se crée point de vieux camarades. Rien ne vaut le trésor de tant de souvenirs communs, de tant de mauvaises heures vécues ensembles, de tant de brouilles de réconciliations, de mouvements du cœur. On ne reconstruit pas ces amitiés là. Il est vain, si l'on plante un chêne, d'espérer s'abriter bientôt sous son feuillage.

Ainsi va la vie,. Nous nous sommes enrichis d'abord, nous avons planté pendant des années, mais viennent les années où le temps défait ce travail et déboise. Les camarades un à un nous retirent leur ombre. Et à nos deuils se mêle désormais le regret secret de vieilir ».

Antoine de St-Exupéry ( Terre des hommes, Bibliothèque de la pléïade, édition de 1955. Pages 157 et 158.

 

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Ch.Etzol 10/08/2018 00:06

Deux témoignages émouvants, parmi beaucoup d'autres, l'un dans Vol de nuit où l'écrivain évoque les lueurs qu'il survolait, dispersées, de loin en loin dans la plaine. Et l'autre où il relate les circonstances tragiques d'un accident à bord de son avion dans la Cordillère des Andes.

Chaque lueur était un foyer, témoignage de vie et d'amour, dont il tentait d'imaginer les êtres qui s'y accomplissaient autour des tâches quotidiennes (un peu comme dans Citadelle, ce qui faisait vivre les Hommes dans la cité) et les relations qu'ils avaient nouées.

Sans doute est-ce une association d'impressions (plus que d'idées) que LS devra combler.
Le texte est sur le blog, mais difficile à retrouver : Le Voyage au bout de la nuit, de L-F Céline?
Il était question du regret de ceux qu'on avait accompagnés un moment, sans avoir pris le temps de leur poser les bonnes questions. Il me reste quelque chose comme " on arrive toujours trop tard d'abord"?

Mais, de Terre des Hommes ?, l'inoubliable est le "ce que j'ai fait, aucune bête ne l'aurait fait".
L'aviateur, après un accident en pleine Cordillère (à mille miles de toute vie humaine), avait marché au-delà de l'épuisement, au-delà de ses forces physiques, pour qu'au moins son corps soit retrouvé, veillant ainsi à l'avenir de sa femme et ses enfants.

Il m'est revenu en mémoire, quand les médias racontaient comment les survivants d'un accident similaire, avaient mangé les morts. Sans porter de jugement ( qu'aurions-nous fait
dans de telles circonstances?), la différence d'attitude face à la mort m'avait frappée :
Seul avait parlé l'instinct de survie du corps dans ce dernier cas,alors que dans le dévouement d'un Homme pour sa famille, s'était d'abord manifesté l'Esprit d'Amour… qui fait de nous
bien plus que des bêtes.

Aubépine 09/08/2018 11:15

De St-Ex, un dessin m'a toujours amusée, tant par son humour que pour l'interprétation qu'il soulevait, image du difficile dialogue et de la compréhension entre les hommes.

L'enfant du début du "Petit Prince" exprimait son désarroi que les "grands" ne comprennent pas l'un de ses premiers chefs-d'oeuvre : un éléphant, dans un boa !
Seule la sensibilité de l'enfant pouvait se représenter l'intérieur, avec son coeur; les adultes ne voyaient que le serpent, avec leurs yeux.

Le renard lui en apportera la réponse, un plus tard :
"On ne voit bien qu'avec le coeur, l'essentiel est invisible pour les yeux".