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Publié par Edouard Boulogne

Interview littéraire de Laurent Wauquiez au Point   11 mars 2018.

« Le politique doit entretenir une relation charnelle avec un
territoire et se nourrir du grand large qu'est la littérature. Les
pieds dans la glaise, la tête dans les étoiles »

Quel livre lisez-vous en ce moment ?

Je suis en train de lire deux livres. En ménage de Joris-Karl
Huysmans, une langue à la fois ciselée et rugueuse. Ça sent la poudre
; Huysmans défie les hypocrisies du Paris fin de siècle. J'aime cette
audace. Et puis je confesse être un grand amateur de BD, genre
littéraire à part entière. Je suis happé en ce moment par un manga
japonais Ghost in the Shell, une réflexion vertigineuse sur la
frontière entre l'humain et l'intelligence artificielle, à lire à
l'heure du big data.

Quels genres littéraires appréciez-vous particulièrement ?

Tous ! J'aime me plonger dans un roman de SF comme Mars la bleue, je
ne dédaigne pas un San Antonio et je peux me délecter de l'humour
tendre d'un Naguib Mahfouz. Je déteste le snobisme si bien défini par
Paul Valéry : « Le vrai “snob” est celui qui craint d'avouer qu'il
s'ennuie quand il s'ennuie ; et qu'il s'amuse quand il s'amuse. » Dans
mon panthéon personnel, je place certains romans policiers ou de
science-fiction au-dessus des gribouillages narcissiques parfois
portés au pinacle des prix littéraires.

Êtes-vous plutôt littérature de droite ou littérature de gauche ?

Le dépit de grandes intelligences de gauche devant les talents de
droite m'a toujours amusé. Admirateur de son ami Pierre Boutang,
George Steiner a poussé un cri du cœur contre « cette injustice
kafkaïenne : pourquoi Dieu a-t-il donné autant de talent à la droite ?
» François Mauriac en venait aussi douloureusement au même constat : «
Hélas, le talent est de droite. » Pour ma part, lorsque je lis Charles
Péguy, je ne me pose pas la question de savoir s'il était plus
socialiste que nationaliste, de gauche ou de droite.
C'est salutaire
pour la liberté de l'esprit : « Il y a quelque chose de pire que
d'avoir une mauvaise pensée. C'est d'avoir une pensée toute faite. »

Quel livre relisez-vous régulièrement ?

L'Enracinement de Simone Weil. ( La philosophe, auteur notamment de La pesanteur et la grâce. Le nom de l'ancienne ministre prend un V à l'initiale. Note du Scrutateur ) Ce livre est une boussole, une
inspiration. Définitivement. Alors que la philosophe rejoint le
général de Gaulle, elle comprend qu'il faudra poser sur les ruines du
monde les fondations d'une renaissance spirituelle et se lance dans le
« prélude à une déclaration des devoirs envers l'être humain ». Simone
Weil comprend que la plus grande des violences consiste à ôter leur
histoire, leurs racines, leur mémoire aux générations à venir, à
cesser de transmettre. Elle a eu l'intuition que l'époque
contemporaine nécessiterait plus qu'aucune autre de défendre
l'enracinement contre un progrès sans âme et sans chair. C'est pour
moi le combat fondateur.

Balzac ou Zola ?

Zola. Il y a derrière sa force herculéenne une folie et une tendresse
trop souvent oubliées. Il prétend apporter la science en littérature
et nul ne sombre plus que lui dans la démence des mots. Il faut relire
la fin de La Conquête de Plassans pour saisir à quel point ce génie
est sans mesure. Et puis, il y a ses sauts dans les étoiles, cette
manière inimitable d'introduire la poésie au cœur des dissections
sociologiques : quand soudain, les poumons asphyxiés par la terre
noire de Germinal, il se tourne vers le ciel et se laisse aller à la
rêverie d'un ailleurs.

Et Céline ou Proust ?

Céline. Je chéris son humour féroce, son style étincelant, sa façon de
voir là où plus personne ne voit. J'en sais les détours obscurs. Mais
Céline pose l'énigme terrible de la noirceur.

Quel classique vous est tombé des mains ?

Proust, hélas. Il est sans doute insolent de trouver Proust trop
sinueux, trop immobile, trop mondain. C'est le temps suspendu. C'est
peut-être l'œuvre la plus exactement opposée à mon caractère.

Le classique que vous avez honte de ne pas avoir lu ?

Comme il serait triste d'avoir tout lu. Je viens seulement de
découvrir un grand classique : Tristan et Iseut. Parce que l'histoire
a été tant et tant racontée, on en oublie de lire le livre. Mais tout
y est magnifique. C'est une œuvre d'avant le cynisme, d'avant la
chute, d'avant l'ère du soupçon. Tout y est pur alors même que tout y
est embrouillé. Cette invention du philtre d'amour qui rend tout
possible est d'une modernité insensée dans l'univers du Moyen Âge.

Votre personnage de roman favori quand vous étiez enfant ?

Ma mère, une femme de lettres, me lisait parfois des passages
d'Alexandre, roman de l'utopie de Klaus Mann. C'était beau comme une
enluminure. L'enfant chevauchant Bucéphale, le conquérant tombeur
d'empires parce qu'il ne savait pas que c'était impossible,
l'accoucheur de mondes nouveaux, le fou se faisant confirmer à Siwa
être fils d'un dieu, l'homme parfois blessé d'être incompris. Mais le
passage que je préférais était celui du nœud gordien : face à ce nœud
inextricable que tant de grands héros ont tenté vainement de dénouer,
Alexandre prend simplement son épée et tranche. Parabole à l'usage des
politiques contemporains qui se complaisent dans les raffinements du «
en même temps » pour dissimuler leurs lâchetés.

De quel personnage êtes-vous tombé amoureux ?

De tous les personnages stendhaliens. Mme de Rênal, Mathilde de La
Mole, l'abbesse de Castro, Fabien, Julien, des personnages emportés
par leur idéal dans une éternelle danse entre leurs rêves et leurs
amours. Ils sacrifient tout à la vie de leur sentiment et défendent
jusqu'au bout la possibilité d'une pureté dans un monde où le ciel est
bas comme une soupière. Je garde au fond de moi ce moment fondateur
qu'a été la lecture, un mois d'août, de La Chartreuse de Parme. Tout
semblait alors si clair.

Quelles sont vos habitudes de lecture ?

J'ai toujours avec moi un livre, dans la poche de mon manteau, au fond
d'un sac, comme un talisman. Parfois, un livre m'accompagne plusieurs
mois ; je le déguste petit à petit ; je redoute le moment où je
l'aurai fini. J'ai retardé la lecture des dernières lignes d'Extension
du domaine de la lutte de Michel Houellebecq, une période de son œuvre
où il est porté par la rage et par une lucidité brute. J'ai besoin de
lire avec un stylo. J'annote. Je mets de côté des phrases, des mots
comme autant de compagnons.

Votre temps de lecture et les lieux dans lesquels vous lisez ont-ils
changé depuis votre accession à la présidence des Républicains ?

Surtout pas. J'ai expérimenté assez récemment la folie de la scène
médiatico-politique et on ne peut rester lucide qu'en prenant de la
distance. Je me méfie comme du diable de la façon dont le petit milieu
vous vrille la tête. Cette lucidité, Pompidou la cultivait. Il y a
deux façons de la préserver et deux seulement. La première est la
relation charnelle avec un territoire. Le Cantal de Pompidou qu'il
arpentait la cigarette au bec. Pour moi, la Haute-Loire, Le
Puy-en-Velay et ses horizons, la protection de ma famille. Mais le
politique doit aussi se nourrir du grand large, d'émotions nouvelles,
de cette eau-de-vie qu'est la littérature. Elle préserve du
dessèchement de l'âme et permet de voir mieux, plus loin. J'ai besoin
de lire pour rester vivant. Au fond, c'est aussi simple que ça. Les
pieds dans la glaise, la tête dans les étoiles.

Quelle leçon politique avez-vous tirée d'un livre ?

Je pense aux Trois Royaumes, ce roman fondateur pour les Chinois qui
raconte la lutte terrible pour reconstruire l'unité de l'empire,
emporté par la décadence et l'émiettement. Il y a toute la palette des
traîtrises – toute ressemblance avec l'époque actuelle serait purement
fortuite –, des lâchetés et des hypocrisies. Rien n'est jamais acquis,
mais rien n'est jamais perdu. Les héros s'affrontent et traversent
toutes les épreuves. À la fin triomphe celui qui porte au fond de lui
sa vision de là où il veut amener la Chine, celui qui a su tracer son
chemin et imposer son destin.

Quant à la question de savoir si des leçons politiques sont
effectivement tirées de la littérature, Michel Houellebecq l'avait
tranchée avec son légendaire sens de la nuance : « La littérature ne
sert à rien. [...] Marxistes, existentialistes, anarchistes et
gauchistes de toutes espèces ont pu prospérer et infecter le monde
connu exactement comme si Dostoïevski n'avait jamais écrit une ligne.
»

Que comptez-vous lire prochainement ?

Je voudrais reprendre la lecture de la poésie d'Yves Bonnefoy. J'ai
découvert ce poète à l'époque où j'ai rencontré mon épouse Charlotte.
Et je m'y réfugie de temps à autre. Sa poésie ancrée et sa façon de
poser les mots, de leur redonner matière me font du bien. Charlotte
vient de m'offrir L'Écharpe rouge. Et puis je garde toujours un roman
de Michel Houellebecq de côté. Moi qui aime tant cet auteur, je me
refuse à lire toute son œuvre pour qu'il me reste une île à découvrir.

Faut-il lire les livres des responsables politiques ?

À dose homéopathique. La littérature est une chose trop sérieuse pour
être laissée aux hommes politiques. Le plus beau livre d'un politique
reste pour moi l'Anthologie de la poésie française de Georges Pompidou
parce que le politique rend à l'art ce qui est à l'art.

 

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