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Publié par Edouard Boulogne

Maryse Condé : La négritude est morte à Montrouge.
Maryse Condé : La négritude est morte à Montrouge.

Maryse Condé : La négritude est morte à Montrouge.

 

Une rapide recherche dans les archives de ce blog montrera qu’il y a longtemps que je lis Maryse Condé, avec intérêt, et souvent des points de désaccord, ce qui est bien normal pour un critique honnête. L’interview qu’elle vient d’accorder  à RFI ( au sujet de son récent roman http://www.rfi.fr/hebdo/20170728-maryse-conde-negritude-antilles-guadeloupe-ivan-ivana-creolite-aime-cesaire?ref=fb ) paru sous le titre La négritude est morte à Montrouge, le huit janvier 2015, s’inscrit dans cette rencontre ambigüe, entre une admiration réelle et certains désaccords persistants. ( Je ne parle pas du style, mais des prises de position politiques et idéologiques, - malgré cette évolution qui pousse madame Condé à vouloir se dégager de l’idéologie ).

Maryse Condé est un bon écrivain. Je l’ai toujours lu avec plaisir, par delà les désaccords.

On nous la présente, sur RFI, et ailleurs, comme « une grande dame », etc.

Je ne suis pas certain qu’en son for intérieur elle accepte sans réserves ces  dénominations. Car la dame qu’elle est ( « une dame » comme on dit « un monsieur », c’est déjà très bien, très acceptable ) et il n’est pas impossible que « la dame » qui est intelligente, qui a du caractère, et même parfois mauvais caractère, et une franchise déconcertante, ne flaire pas dans la « grandeur » dont on l’affuble quelque chose de ce convenu appliqué à certains ( nes ) parce que c’est la mode, le littérairement correct.

Elle serait bien capable de le dire, avec une âpre franchise. Elle ne le fera probablement pas, pour des raisons humaines très compréhensibles. Et mes suppositions à cet égard ne doivent pas être imputées à une quelconque malveillance, mais à mon désir de faire réfléchir de jeunes lecteurs sur la réalité humaine du monde de l’édition, comme du monde politique, qui si souvent vivent en concubinage.

Je lirai La négritude est morte… avec intérêt. Mais dans l’interview madame Maryse déclare son vif intérêt pour Césaire et pour Franz Fanon.

A leur sujet, je le souligne, l’auteur varie. Je cite ci-dessous, immédiatement, en plus petits caractères, un assez large extrait d’une interview accordée à France-Antilles en 2014. Là encore, nulle malveillance du critique, mais le souci de montrer que, décidément, rien n’est simple.

 ( Dans France-Antilles, édition de Guadeloupe : « Aimé Césaire a écrit que « Le mouvement de la négritude affirme la solidarité des Noirs de la diaspora avec le monde africain » . Votre expérience de vie ne semble pas aller dans ce sens...

Il n'y a aucune solidarité. Les Africains ne nous [les Antillais, NDLR] ont jamais considérés comme des frères. Moi, je n'ai jamais connu cette solidarité.

C'est un mythe, une construction de l'esprit qui ne repose sur rien de vécu.

D'après vous, est-ce que la négritude est un concept qui fascine autant qu'il déçoit alors ?

Non, c'est plutôt le désir de construire quelque chose qui vous permet d'avoir de la force. On peut avoir de la force en n'ayant rien de construit : force dans le dénuement, force dans le désert, force dans l'absence. Je crois que la négritude est une construction qui ne repose sur rien et qui n'apporte rien à l'individu.

Quelle place tient par contre l'africanisme selon vous ?

C'est la connaissance intellectuelle de l'Afrique. C'est une connaissance raisonnée et raisonnable.

Et comment combinez-vous la créolité ?

Je porte en moi une forme de créolité qui est ma nature, ma vie. On peut dire que je suis créole de façon confuse et je suis africaniste de façon intello. Tout cela se mêle pour fonder Maryse Condé, une femme.

Est-ce que vous pouvez nous raconter votre rencontre avec Cahier d'un retour au pays natal ?

J'étais en hypokhâgne quand une camarade me l'a fait connaître. J'ai passé la nuit à le lire et il m'a complètement envahie d'une façon positive et négative. Au début, j'étais plus sensible à la construction, c'est pour ça que je suis allée en Afrique. Mais une fois arrivée là-bas, j'ai découvert le mythe.

Quels souvenirs gardez-vous de votre rencontre avec Aimé Césaire ?

Aucun, c'était un homme très timide, très réservé, très renfermé. Il avait fait l'École normale supérieure avec un de mes frères, donc il m'en a parlé, mais il ne s'est jamais intéressé à moi.

C'est une déception ?

Non, car quand j'avais 20 ans, il y avait le monde des hommes et les femmes ne comptaient pas, donc il m'a paru normal qu'il n'attache aucune importance à ce que j'étais.

Vous faites partie de ceux qui ont mené un combat actif pour que le 10 mai soit reconnu comme la journée de commémoration de l'abolition de l'esclavage. Quel message avez-vous envie de transmettre aux jeunes générations ?

Rien! Chacun se débrouille et fait ce qu'il peut. Pas de règle et pas de voie tracée qu'il faut suivre. Comme dit la chanson : « chacun fait fait fait... c'qu'il lui plaît plaît plaît...! » (rires).

Propos recueillis par N. F.

 Le Scrutateur.

 

 Maryse Condé: «La négritude est morte à Montrouge le 8 janvier 2015»

Par Tirthankar Chanda

 

(http://www.rfi.fr/hebdo/20170728-maryse-conde-negritude-antilles-guadeloupe-ivan-ivana-creolite-aime-cesaire?ref=fb ).

A 80 ans, Maryse Condé est la grande dame des lettres antillaises. Universitaire et romancière, elle est l’auteur d’une production foisonnante et puissante: une vingtaine de romans, des récits autobiographiques, des essais et des articles sur la politique, la langue, l’histoire antillaise et française. Affaiblie par la maladie depuis quelques années, elle s’est retirée dans le Lubéron où elle partage son temps entre lectures, rencontres et réflexions sur le devenir du monde. Dans son nouveau roman Le fabuleux et triste destin d’Ivan et Ivana, elle part des attentats terroristes et d’autres turbulences du monde contemporain pour revisiter les thèmes qui lui sont chers : Afrique, France, négritude... Entretien.

Les jumeaux Ivan et Ivana sont nés de l'union d'une Gudeloupéenne et d'un Malien, musicien et poète. Ils sont élevés par leur mère et leur grand-mère car le père est parti au Mali avant leur naissance. Les deux enfants sont très proches, mais leur complicité résistera-t-elle aux turbulences sociales et politiques auxquelles ils sont confrontés lorsque, devenus adolescents, ils débarquent au Mali, dans la famille de leur père. Au contact des jeunes et moins jeunes qu'ils rencontrent dans leur nouveau pays, Ivan se radicalise et se convertit à l'islam. A travers le récit du drame jihadiste qui ravages des pays et des esprits, Maryse Condé raconte le devenir de la négritude mise à l'épreuve de la mondialisation et la guerre des civilisations. Un roman subtil et inattendu.

 

RFI : La publication du Fabuleux et triste destin d’Ivan et d’Ivana qui est le vingt-deuxième roman sous votre plume est une divine surprise. Comme vous aviez déclaré que vous ne vouliez plus écrire, on ne s’attendait plus à un nouveau roman. Qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis ?

Maryse Condé : Vous savez c’est difficile pour un écrivain qui a toujours écrit, de se résigner à ne plus le faire. Mon corps est peut-être malade, affaibli, handicapé, mais mon esprit reste actif comme il l’a toujours été. La source de l’inspiration ne s’est jamais tarie. Mon imagination réagit aux évolutions du monde en faisant advenir à la surface de ma conscience des images, des pensées. Il était difficile de résister longtemps à la tentation de les mettre en forme. C’est donc ce que j’ai fait en me faisant aider par mon mari pour la partie pratique.

C’est un roman sur la radicalisation de la jeunesse musulmane des Antilles. Quel a été l’événement déclencheur ?

Le monde dans lequel nous vivons actuellement est très étrange car il ne ressemble aucunement à ce que nous avons pu connaître dans notre jeunesse. Nous n’avons pas été victimes d’attentats terroristes, ni vu des voitures fonçant sur la foule. J’ai eu envie de raconter ces nouveaux dangers qui guettent nos sociétés, décrire l’étendue des dégâts tout en m’interrogeant sur les causes profondes de ces dysfonctionnements humains et sociaux. Je suis parti du phénomène de radicalisation qui touche aussi les jeunes caribéens. En bavardant avec une chercheuse d’origine pakistanaise, j’ai appris que des Haïtiens, des Antillais étaient partis se battre en Syrie aux côtés des jihadistes. Et puis il y a eu en 2015, le meurtre de la policière antillaise Clarissa Jean-Philippe par le jihadiste Amedy Coulibaly, à Montrouge, une banlieue parisienne. Cette tuerie aveugle d’une femme noire par un homme, lui aussi noir, était un tournant pour moi. Nous avions atteint le sommum de la violence. Il fallait que je réagisse.

Vous voulez dire que si la victime était européenne ou chinoise ou indienne, la violence du meurtre aurait été moins traumatisante ?

Bien évidemment que non. En revanche, en abattant la policière antillaise, le Malien Amedy Coulibaly mettait fin au mythe de la négritude basée sur la solidarité intra-raciale. La négritude est morte à Montrouge ce jour-là car elle s’est révélée pour ce qu’elle a toujours été : un mythe. La violence dont le jihadiste malien a fait preuve ne se soucie guère de la couleur de la peau et n’épargne ni parents ni amis. C’est cette violence que j’ai voulu mettre en scène à travers le duo de frère et sœur jumeaux Ivan et Ivana, les deux personnages centraux de mon livre, reliés à la fois par un grand amour et une haine farouche

Le drame que vous racontez dans votre roman nous entraîne en Afrique, plus précisément au Mali en proie à des violences communautaires et religieuses. Vos héros y retournent pour retrouver leur père africain. Ce retour en Afrique a été une constante dans le parcours des hommes et femmes de la diaspora noire de votre génération.

Comme je l’ai raconté dans le premier volume de mes mémoires (1), à cause de mon éducation coloniale et bourgeoise, j’ai longtemps cru que les Noirs étaient natifs des îles de la Caraïbe. C’est à vingt ans, en découvrant Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire que j’ai compris que la présence des Noirs sur le continent américain n’allait pas de soi et qu’elle était le résultat d’un processus historique. Grâce à Aimé Césaire, je suis partie en Afrique où j’ai vécu une dizaine d’années. Ce retour en Afrique m’a permis de m’assumer en tant que femme noire et de devenir cet écrivain que je suis devenue.

Vous avez aussi déclaré que votre relation avec l’Afrique était fondée sur un « mensonge ». De quel mensonge s’agit-il ?

« Mensonge » n’est pas un terme approprié. Il faut peut-être parler du piège de la quête des origines qui nous a conduits, les Antillais et les Américains noirs, en Afrique. Nous nous somme très vite rendu compte que nous n'étions pas Africains. Il n’y avait pas d’ancêtre fondateur, il n’y avait que le bateau négrier dans la cale duquel s’est constituée notre véritable identité. Dans la douleur de l’arrachement à la terre natale et de la dépossession. Pour douloureuse que soit cette prise de conscience, c’est sans doute parce que je suis passée par là que je vis bien et pleinement aujourd’hui ce métissage culturel dont je suis le produit, comme tous les Antillais, mais aussi tous ceux qui sont passés par la colonisation. En fait, je me sens proche de tous ceux qui questionnent les notions d’origine. « Je ne suis d’aucune nationalité prévue par les chancelleries », pourrais-je dire en citant Aimé Césaire.

Cette histoire coloniale pourtant nourrit votre œuvre. Sa mémoire est transmise par les femmes telles que Maeva, Simone, grand-mère et mère respectivement de vos personnages principaux dans votre nouveau roman. N’avez-vous pas toutefois l’impression qu’avec la mondialisation qui rapproche aujourd’hui les hommes et les sépare aussi, nous sommes passés à un autre cycle de l’évolution humaine ?

Oui, je vois bien que les pays sont engagés dans des voies nouvelles qu’on ne pouvait imaginer il y a vingt ans. L’histoire de l’homme n’est pas finie, mais les problèmes tels que les guerres civilisationnelles, les migrations que nous rencontrons aujourd’hui dans le monde, découlent aussi en partie des dysfonctionnements causés par l’esclavage et l’impérialisme occidental. Ces crimes ne sont pas étrangers aux ravages que connaît par exemple ma terre natale la Guadeloupe, plongée dans la violence et le chômage. La résolution de ces problèmes passe par un véritable dialogue des cultures.

Pour finir, je voudrais vous demander quels sont les auteurs qui vous ont marqué le plus ?

Je dirais Frantz Fanon, à cause de sa lucidité et Aimé Césaire pour la beauté et la puissance de son œuvre. On peut ne pas aimer la politique d’Aimé Césaire, mais ses textes continueront longtemps de nous interroger et interpeler.

(1) La Vie sans fards, JC Lattès, 334 pages


Le fabuleux et triste destin d’Ivan et Ivana, par Maryse Condé. Editions JC Lattès, 2017, 366 pages, 19 euros.

 

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