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Publié par Edouard Boulogne

Un beau texte de Michel Rocard : « J'irai dormir en Corse ».

On peut éprouver de la sympathie pour certaines des qualités morales de personnages politiques, comme Michel Rocard, sans oublier ce qui en lui vous paraît devoir impliquer de votre part une opposition sur le contenu de son engagement.

A plusieurs reprises au fil des années, je me suis exprimé sur ce point, dans Le Scrutateur, ou ailleurs. Et, notamment dans mon article au jour de sa mort, récemment, le deux juillet courant ( http://www.lescrutateur.com/2016/07/michel-rocard-mort-mort-d-un-militant.html ).

Depuis lors, le 17 juillet dernier, dans le journal Libération, a été publié un texte de l'ancien premier ministre sous le titre « J'irai dormir en Corse », écrit il y a deux ans.

Ce texte est beau, littérairement, moralement. Je le publie plus bas.

Il ne modifie pourtant en rien mon jugement sur l'homme politique Michel Rocard.

Ce texte révèle à ceux qui l'auraient ignoré, le caractère « poétique » de l'engagement de l'ancien maire de Ste Honorine, sa moralité certaine ( la moralité n'étant pas une garantie de lucidité sur tout et sur tous ), sa sincérité.

Mais comme l'écrivait Charles Péguy : « Je n'aime pas un homme bon au pouvoir ». La bonté, qualité morale et individuelle, - d'ailleurs relative, et fragile - n'est pas le sésame de la politique.

Parmi les qualités essentielles du politique il y a la fermeté, la ruse, la lucidité sur les principes et les finalités de l'action. Je ne sais si de Gaulle était bon. Si ce fut le cas il réserva cette qualité morale à ses proches, à ses intimes. Et dans l'action du général s'il y a un passif ( et ce passif existe, comment en aurait-il été autrement sur le chemin où il s'était engagé ) l'actif l'emporte, assez largement. Et cela éclata aux yeux de tous au moment de sa mort en novembre 1970, quand la France entière, de tous bords, lui rendit, dans la résorption subite des clameurs, un hommage respectueux et superbe.

De Gaulle pourtant était-il sympathique? Je n'en suis pas certain, et moi-même, admirateur de son oeuvre ( en n'oubliant pas le passif ), ce n'est pas le mot que je lui appliquerais. Et d'ailleurs cet homme ne cherchait pas à être sympathique, trop lucide sur la réalité telle qu'elle est, sur les hommes.

Me remémorant la carrière de Rocard, nonobstant tout ce que je pouvais lui reprocher, je crois que le qualificatif « sympathique » pouvait lui être attribué, même quand on le combattait, car .... il était « sincère ».

La sincérité est-elle une vertu politique? Vous devinez peut-être ma réponse. Ce qui importe à tous ces candidats des deux sexes qui aspirent au pouvoir c'est de le paraître. Même chez ceux dont la sincérité variait dans le temps, mot qui pour eux ne se déclinait qu'au pluriel. Ainsi Mitterrand, proche de la Cagoule, à la fin des années 30, de Vichy, en 1942/43, puis de la résistance, puis allié des communistes au temps du programme commun de …. la gauche, dans les années 70 et 80.

Imaginez la pensée d'un tel homme si un journaliste lui avait posé la question: « êtes vous sincère dans votre engagement … socialiste »!

D'ailleurs, Hitler, et les nazis, étaient sincères dans leur idéologie. On pourrait même leur reprocher de n'avoir pas été assez hypocrites, en se référant au mot célèbre de La Rochefoucauld : « L'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu ». Or Hitler dès 1924, dans son livre célèbre Mein Kamph, avait tout dit de ce qu'il ferait.

Bien des gens sympathiques refusèrent de le croire. Avec sincérité, ces démocrates « républicains », refusèrent de voir la réalité du nazisme, et de prendre les moyens, peut-être pas toujours très conformes à « l'idéalisme républicain », mais nécessaires, pour l'éliminer dès 1933 ou 34.

On sait ce qu'il en fut. «  je n'aime pas les hommes bons au pouvoir » ( Péguy. Qui pourtant n'était tellement cynique, et machiavélien ).

Rocard, était intelligent, et sincère. Son intelligence technocratique lui permit malgré tout de devenir premier ministre, sans se douter que Mitterrand ( Tonton, et même …. « Dieu », dans les années 80 ) le nommait à ce poste, pour l'user, le broyer, l'éliminer politiquement, et …. y parvenir.

Rocard était intelligent, et pourtant, en 2007, quand le candidat du PS à l'élection présidentielle, fut Ségolène Royal dont on pensait qu'elle ne pèserait lourd face à Sarkozy, il fit auprès de la dame, une démarche pour lui demander de s'effacer devant lui pour la candidature, et pour le salut de …. la gauche. Deux erreurs chez cet homme, pourtant intelligent : ( 1 ) croire qu'il pèserait plus lourd que Ségo face àSarko, ( 2 ) et surtout croire que Ségolène lui céderait la place.

Intelligent, mais trop sentimental, trop …. scout, trop « hamster érudit » ( son totem chez les scouts ) pour le poste qu'il ambitionnait, peut-être pour épater son père, célèbre savant, qui, à ses yeux le mésestimait.

Mais on peut être un homme respectable, et même sympathique sous bien des aspects, et manquer des qualités rares qui font les politiques d'envergure, si rares aujourd'hui en France.

Ce texte en témoigne.

 

Le Scrutateur

 

Michel Rocard : «J’irai dormir en Corse»

Par Michel Rocard, ancien Premier ministre — 17 juillet 2016 à 18:01

 

Dans ce texte écrit deux ans avant sa mort, l’ancien Premier ministre, qui n’a «pas une goutte de sang corse» explique pourquoi il voulait reposer à Monticello. Lues par son fils aîné lors de la cérémonie au temple de l’Etoile, ces lignes nous ont été transmises par un ami de la famille.

  • Michel Rocard : «J’irai dormir en Corse»

Le temps viendra bientôt, pour moi, comme pour tous, de quitter la compagnie des vivants. Enfant de la guerre, préservé presque par hasard des souffrances les plus atroces qu’elle a pu engendrer, j’en ai côtoyé le risque d’assez près pour avoir ensuite voulu découvrir, observer, savoir, analyser, comprendre, visiter aussi les lieux d’horreur d’Alsace, d’Allemagne, de Pologne, plus tard d’Algérie ou du Rwanda. Toute mon adolescence, j’ai rêvé que ma trace soit porteuse de paix. Je ne pense pas avoir manqué à ce vœu. Certains le savent encore en Algérie, tous en Nouvelle-Calédonie, je fus un combattant de la paix. N’était la violence des hommes, la nature étant si belle, la vie aurait toutes ses chances d’être merveilleuse si nous savions y créer l’harmonie. Ce fut l’effort de mon parcours.

Reste un rêve un peu fou, encore un : que ma dernière décision, l’ultime signal, le choix du lieu où reposer, soit pour tous ceux qui m’ont aimé, ou même seulement respecté, une évidente, une vigoureuse confirmation. Après tout, le déroulement de la vie elle-même a son rôle à jouer dans ce choix final.

Sylvie, ma dernière épouse, m’a fait, le temps de ce qui nous restait de jeunesse, redécouvrir l’amour, puis surtout rencontrer sérénité, tranquillité, confiance, le bonheur tout simplement.

A son père adoptif corse, elle doit le sauvetage de son statut social, mais pas l’affection. Elle lui doit pourtant un lieu, celui de ses joies d’enfant, de ses premières et longues amitiés, de l’exubérance de la nature, de sa beauté et de ses odeurs, au fond le lieu de son seul vrai enracinement. C’est un village, Monticello en Balagne.

Je n’ai pas une goutte de sang corse, et n’avais jamais mis les pieds sur l’île avant 1968. Le mois de mai de cette année-là avait échauffé les esprits. Je ressentis puissamment le besoin de rassembler pour une bonne semaine, la quarantaine la plus active d’étudiants et de cadres du PSU. La mutuelle étudiante rendit cela possible en Corse. «De la violence en politique et dans l’histoire, pourquoi ? Jusqu’où ?». Tous les jours exposés, découvertes de textes, réflexions, discussions… Tous les soirs et le dimanche, pour moi, découverte de cette merveille du monde, la Corse, qu’habitaient deux bonnes centaines de militants PSU… Paysans, historiens, chercheurs, animateurs du nationalisme non violent prirent à cœur d’être mes instructeurs. Je découvris la violence de l’histoire corse, ne l’oubliai plus, j’appris surtout à la connaître et à la respecter. J’en parlai beaucoup, j’écrivis même.

Mais je m’occupais d’autre chose, longtemps d’Europe notamment sur la fin. Vint cette situation bizarre où la régionalisation des élections européennes, combinée avec les manœuvres internes au PS firent de moi la «tête de liste» socialiste pour les élections européennes de 2004 en Corse… J’avais sur ma propre tête 22 campagnes électorales de toutes dimensions de la France entière à ma commune. La Corse m’honora de 28 %. C’est le record absolu de toute ma vie sur trente-cinq ans. C’est aussi le record régional du PS à ces élections-là. C’est enfin le record historique de la gauche sur l’île. Et puis Monticello : 37,2 % tout de même. L’occasion ne m’avait jamais été donnée de remercier. Ce sera fait. A Monticello, le cimetière est plein. Ne restait dans la partie haute, au-delà des caveaux, qu’une microparcelle trop petite pour une tombe, suffisante pour deux urnes, au ras de la falaise. Arbres et tombeaux, tout est derrière nous. L’un des plus beaux paysages du monde. Et puis bien sûr, qui dit cimetière dit réconciliation… Le grand Pierre Soulages s’est chargé de pourvoir à ce que les objets à placer là, une urne puis deux, un support, une plaque puis deux, magnifient la beauté du lieu plutôt que de la déparer.

A l’occasion, venez nous voir, me voir : il faut garder les liens. Peut-être entendrez-vous les grillons, sans doute écouterez-vous le silence… A coup sûr la majesté et la beauté de l’endroit vous saisiront. Quel autre message laisser que de vous y convier ?

Michel Rocard ancien Premier ministre

 

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