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Publié par Edouard Boulogne

M. Philippe Bilger.

M. Philippe Bilger.

Je ne sais plus quel écrivain disait récemment qu'il n'y a nulle honte à se dire réactionnaire, parce que le réactionnaire est celui, qui, au volant de son automobile, s'étant engagé dans une impasse, il ne lui reste plus, sauf à consentir au choc et au suicide, qu'à reculer pour retrouver la voie droite.

Cette formule, à défaut d'être parfaite a le mérite d'illustrer par une image une idée de bon sens et d'intelligence.

De même, l'article que l'on va lire, peut-être insuffisant, du juge Philippe Bilger, irritera peut-être quelques lecteurs, mais il a le mérite de formuler la ligne d'action d'un homme intelligent et surtout LIBRE, qualité qui devient de plus en plus rare, au détriment de la France et de sa jeunesse.

Philippe Bilger se veut REACTIONNAIRE, en un sens qu'il définit.

Bonne lecture.


 

Le Scrutateur.


 


 

Ni droite ni gauche : réactionnaire, par Philippe Bilger.


 

Le philosophe Alain considérait qu'on était de droite si on affirmait que gauche et droite n'existaient pas.

Emmanuel Macron n'approuverait pas mon titre car, pour lui, le dépassement de la droite et de la gauche n'a rien à voir avec une forme de réaction.

Mais tout de même je suis de plus en plus persuadé que m'étiqueter réactionnaire, comme je le fais depuis plusieurs années oralement et par écrit, renvoie à une logique profonde déconnectée de toute provocation.

Cette conscience s'est avivée au Rendez-vous de Béziers (Le Figaro) organisé par Robert Ménard et lors de la seule table ronde à laquelle j'ai participé dans la matinée du 28 mai et qui a été si bien animée par son épouse, la journaliste Emmanuelle Duverger (Le Monde).

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Avant même cette réflexion collective qui nous avait permis d'intervenir puis de répondre à un public nombreux et globalement négatif sur "Libérer l'information, libérer le réel ?", j'avais perçu dès la veille, en dépit d'une ambiance chaleureuse, à quel point j'étais désaccordé avec cette massification, ce pluralisme, ce contentement bruyant d'être ensemble, cette confrérie qui, pour se qualifier de droite ou d'extrême droite, se trouvaient aux antipodes de ma passion du singulier et de mon rejet de tout compagnonnage idéologique. J'ai eu l'impression d'être confronté à une gauche mais à rebours, avec les mêmes obsessions et des préjugés identiques mais ancrés dans un tout autre terreau imprégné de l'idée fausse qu'une pensée forte devait être nécessairement extrême, courageuse quasiment haineuse.

Ce sentiment d'être étranger à cette effervescence convaincue d'être du bon côté, motivée à fond, à bloc, de me camper dans une solitude qui n'était pas contradictoire avec telle ou telle relation ponctuelle intense et amicale, a confirmé mon incapacité à me tenir dans un registre classique. Je ne pouvais m'empêcher de juger absurde la coagulation de personnalités dont certaines étaient sans doute singulières.

Le débat sur les médias n'a fait qu'accentuer cette impression de stimulant malaise qui me plaçait dans un état de modération assumée, avec une détestation des procès expéditifs, avec une volonté de ne pas faire disparaître complexité et nuance, avec le souci de ne pas m'abandonner au confort, facile à exploiter, de connivences trop évidentes.

J'aurais pu, bien sûr, ne pas être présent mais mon amitié pour Robert Ménard, la liberté d'expression qui m'a été laissée, mon envie de provoquer en soulignant que le terme de résistance, ridiculisé par la gauche à force d'être utilisé à tort et à travers, n'avait pas à être repris ici et ma conviction démocratique que mon opposition au FN ne devait pas m'empêcher une proximité de discussion et de controverse avec lui et ses militants étaient des motifs largement suffisants pour justifier ma venue à mes propres yeux.

Cette distance avec la gauche et la droite banalement entendues rendait inévitable le choix d'une définition personnelle qui serait de nature à intégrer un certain nombre de données favorables ou défavorables à ces camps. Parce qu'en même temps que j'ai toujours éprouvé une hostilité viscérale à l'égard du conservatisme arrogant, simpliste et égoïste - une droite qui existe - et de l'idéologie dogmatique, méprisante et sectaire - une gauche qui dure -, je n'ai jamais rejeté, pour les sympathies, les curiosités et les visions, tout ce qui me rattachait profondément et humainement à ce qu'il y avait de meilleur dans ces causes antagonistes que la bêtise et l'intolérance ne parviennent pas à totalement gangrener.

Me qualifier de "réactionnaire" m'est apparu donc comme un moyen à la fois commode et lucide pour manifester que ni d'une certaine droite ni d'une certaine gauche, je me donnais le droit de penser librement, d'aller avec mon esprit et ma sensibilité où bon me semblait et de cultiver ce défaut ou cette qualité d'une totale absence d'indifférence à l'égard de la chose publique sous toutes ses facettes politique, judiciaire, culturelle et médiatique. Réactionnaire, pour moi, constituait une définition m'assignant dans une constante réactivité, récusant le poncif que le fil du temps soit naturellement progressiste et me faisant échapper aux clivages traditionnels et inadaptés.

Je devine bien le reproche d'immaturité qui m'est adressé et, plus gravement, comme s'il s'agissait d'un péché mortel dans notre monde, l'accusation de n'être pas situé, de ne pas pouvoir être dénombré, classifié et répertorié. De n'être pas un instrument docile au service d'un clan ou d'une personnalité prétendue dominante et exemplaire mais une liberté désagréable et imprévisible. J'admets évidemment la validité de ces griefs même si je ressens ceux-ci comme la rançon d'une chance que je me suis donné. Il est clair que je ne suis pas dans un parti et je serais prêt à partager l'irritation à mon encontre de ceux qui ne conçoivent pas la politique autrement que comme un élan, un service collectifs. Si ma démarche s'autorise une subjectivité qui n'a pas pour ambition d'être rentable et utilitaire, cela tient au fait qu'elle a la gratuité qui naît de la détestation de toute domestication idéologique et de l'heureuse irresponsabilité qui en résulte.

Mais pour qui ne jure que sur les structures partisanes, pour dépasser le champ étroit de ce qu'il est et mobiliser une communauté, de la plus étroite à la plus vaste, acceptons de ne pas minimiser les difficultés quasiment insurmontables qui se rapportent à l'implication d'un être indépendant et libre dans la vie publique. Songeons précisément à Robert Ménard, grand maire de Béziers - au cours des quelques heures que j'ai passées dans cette ville, plusieurs anonymes m'ont chargé de le féliciter pour être le seul édile à s'occuper véritablement de cette cité - mais inséré dans un réseau complexe de dépendances et d'indépendance, d'aspiration à l'autonomie et d'obligation de reconnaissance, proche et distant du FN à la fois, avec l'envie de ne compter que sur soi et son projet mais partiellement entravé par des compromis, des retenues et des susceptibilités imposées par une ambition qui ne se satisfait pas du seul épanouissement intime. On en a eu une illustration éclatante avec le départ de Marion Maréchal-Le Pen, qu'il se soit agi d'une posture ou d'une authentique colère (France 5).


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Gauche, droite, extrême droite, extrême gauche : dès lors qu'on n'échappe pas à cet univers, même dans la dissidence ou la marge, la pesanteur du politique fait sa loi et rend inconcevable d'être un réactionnaire tel que je le conçois. Il serait d'ailleurs répudié par la normalité militante autant qu'il est douloureusement, constamment décalé par rapport à celle-ci.

Au fond, et qu'on n'y voie nulle présomption mais un constat, faute de pouvoir ancrer son tempérament dans un parti, qu'on fasse un parti de son tempérament.

Avec la grâce et la disgrâce d'un tel état : on est tout seul.


 

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Maat64 04/06/2016 13:39

excellent article ! Je me sens très proche de cette définition et je parie que nous n'allons pas tarder à être nombreux !... Merci Monsieur Bilger