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Publié par Edouard Boulogne

Alex Firoly : mort d'un camelot.

 

( Pour nos plus jeunes lecteurs, qui l'ignoreraient, « camelot » est un vieux mot français dont l'un des sens, un peu vieilli, est : vendeur de journaux ).

 

Il y a deux soirs son épouse m'a téléphoné, assez tard, pour m'informer que son époux venait de mourir à l'âge de soixante dix ans, des suites d'une chute grave compliquée d'un AVC.

J'ai connu Alex Firoly à la fin des années 70, alors qu'il traversait une période difficile, était au chômage, et assumait mal une série de déboires. Il était au bord, fatal, de l'errance.

Il m'avait abordé, en parfait inconnu, me demandant si je pouvais l'aider à trouver un travail.

Je dirigeais alors un magazine mensuel modeste, Guadeloupe 2000, en compagnie d'Yves Bonnet ( un professeur guadeloupéen d'une génération antérieure, qui l'avait fondé ). Le magazine était pauvre. Ni son directeur, et aucun des rédacteurs n'étaient, et n'ont jamais été payés. Mais nous avions l'ambition, non seulement politique, mais aussi sociale, d'être utile à notre département.

Après consultation du vieil Yves, je pris la décision d'embaucher M. Firoly, à mi-temps, de le déclarer à la sécurité sociale, en qualité de vendeur du magazine, à la criée, et à travers toute la Guadeloupe.

Alex était d'un caractère difficile, mais sa voix de stentor était d'une remarquable efficacité.

J'ai parlé du caractère difficile, consécutif, en partie, à l'adversité qu'il avait eu à affronter.

C'est la raison pour laquelle je dus me séparer de lui.

Mais le pied avait été mis à l'étrier, et nostr'homme trouva sans trop de difficultés à s'employer, dans le même domaine, au profit d'autres organes de presse, pas toujours ( euphémisme ) proches de Guadeloupe 2000, et qui n'eurent pas, pour les mêmes raisons, à se plaindre des services de leur camelot.

Entretemps, le cher Alex, dont la mémoire flanchait peut-être, s'était rapproché de son premier patron, qui non rancunier le recevait volontiers, recueillant par la même occasion maintes anecdotes, parfois croustillantes.

Quand Firoly prit sa retraite, il lui vint une vocation de poète en créole.

Il vint alors, souvent, chez le vieux patron devenu retraité lui aussi, pour lui lire ses oeuvres, en obtenir des conseils. La consultation n'eut jamais lieu avant neuf heures du matin, quoiqu'Alex les eut souhaitées nettement plus matinales.

On a compris que cet homme, apparemment rugueux, était un très brave homme avec toutefois un petit côté « énergumène » qui pouvait tromper ceux qui ne le connaissaient pas.

Il lui vint l'idée de recueillir ses poèmes en créoles, tapés à l'ordinateur, en présence de l'auteur, par un scrutateur qui apprenait l'art de se concentrer sur une tache, au milieu d'un déluge verbal, continu et sonore, celui de l'auteur intarissable.

Un jour, que j'avais bien travaillé pour lui, le poète me regarda longuement et dit à voix très basse : «  Edwa, ça bien! Ou cé on bon nèg »! Je veillais toujours au contrôle de mon dire, et de mes gestes en présence du poète ( « prudence » oblige ! ) mais il dut lire dans mes yeux, comme une esquisse d'esquisse de sourire, car il continua « enfin ou compwann sa en vlé di  ».

Ses poèmes furent publiés en une petite plaquette grâce au financement obligeant d'un libraire pointois.

Sacré Alex Firoly ! Je vais regretter sa tonitruance, ses sautes d'humeur d'employé pas toujours conscient des raisons qu'on pouvait avoir eu de le morigéner, tout cela étant le fruit d'une sensibilité excessive, d'une jeunesse difficile.

Pourquoi consacrer un article du Scrutateur à un homme qui ne fut ni un écrivain, un chef d'entreprise, un leader politique, etc? Il y a tant de gens du même statut social, qui meurent chaque jour sans qu'on en écrive.

Je lui rend, cet hommage, parce que je crois que les hommes « ordinaires »méritent mieux pour beaucoup, que tant de « personnalités » qui ne valent, aux yeux du monde, que par de pseudos qualités : l'art de faire du fric ( qu'importe les moyens ! ), l'art de se hisser à un sommet politique, par l'écrasement de tant et tant, par des flagorneries à l'égard des faiseurs de l'ombre, que l'on trahira d'ailleurs éhontément si ce « protecteur » perd de son pouvoir.

Or si A. Firoly avait certes des défauts, parfois désagréables, sa condition sociale modeste détournait l'attention des gens superficiels des qualités humaines réelles qui furent les siennes. Comme disait un personnage des Plaideurs de Jean Racine : « sans argent, l'honneur n'est qu'une maladie »

La voix de son épouse annonçant le décès, ne trompait pas. Elle n'avait perdu ni un prince, ni un docteur en Sorbonne, mais un homme fragile, et bon, derrière le masque rude.

C'est pour cela que j'écris ces lignes, pour la mémoire du mort, mais aussi à l'intention de cette épouse, de cette mère, de leurs enfants.

 

E. Boulogne.

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B
C'est bien, monsieur BOULOGNE. Merci pour lui et sa famille, et pour tous ces "anonymes" honorables qui meurent chaque jour dans l'ignorance des "autres". GB
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Q
Edouard t'es un Gran Nèg
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C
L'évocation de la bonté d'Alex me parait juste, fidèle à la personne, et même lorsqu'il ne travaillait plus pour Guadeloupe 2000, il venait spontanément et simplement, vers ceux qu'il y avait connus, au hasard d'une rencontre, pour avoir des nouvelles de chacun.. Il exprimait toujours l'estime qu'il en avait gardée.
Qu'aujourd'hui,il repose.
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