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Publié par Edouard Boulogne

M. Alain Corbin, historien d'origine guadeloupéenne,s'exprime sur l'écoute du silence. Un article qui fera...du bruit !
M. Alain Corbin, historien d'origine guadeloupéenne,s'exprime sur l'écoute du silence. Un article qui fera...du bruit !

Monsieur Alain Corbin est le fils du Dr Antoine CORBIN de Pointe-à-Pitre, et un cousin de l'architecte Michel Corbin.

Né en France métropolitaine, il a peu vécu en Guadeloupe sa maman étant métropolitaine et préférant vivre en Normandie pour des raisons climatiques !

Il a fait une brillante carrière à la Sorbonne et produit beaucoup d'ouvrages. Il publie ces jours-ci ( voir plus bas ) un livre A l'écoute du silence, que sa remarquable interview au journal l'Express donne envie de lire.

Je publie cette interview, et à sa suite, je complète par un texte sur le silence, par le philosophe Joseph Rassam, extrait d'un article substantiel sur le même sujet, mais d'un point de vue philosophique, paru en 1972 dans un numéro de la Revue de l'enseignement philosophique des professeurs de l'enseignement public.

 

Le Scrutateur.

 

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Alain Corbin : A l'écoute du silence.

 

Comment un historien peut-il en venir à s'intéresser au silence ?

 

Les philosophes et des historiens de la littérature, à l'instar de Marc Fumaroli, se sont intéressés au sujet, mais peu d'histo­riens, c'est un fait. Je l'ai proposé pendant plus de quinze ans aux étudiants de thèse, sans succès. Alors je m'y suis attelé. Il est vrai que j'ai été formé dans le silence; j'ai fait mes études chez les religieux, enfoui, de surcroît, dans l'isolement du bocage normand. Cela prédispose peut-être à l'étude de ce thème, que j'ai déjà évoqué dans Les Cloches de la terre.

 

Il y a selon vous différents types de silence. Lesquels ?

 

Le silence fort, absolu, a connu son apogée au XVII ème siècle. C'est celui de la Trappe, dont traitent Bossuet et Rancé. Puis il y eut le romantisme, la Révolution, le triomphe de l'âme sensi­ble, le code du sublime, tout cela, à partir de la seconde moitié du XVII ème, a changé la nature du silence. Mais, quoi qu'il en soit, il reste fondamental, il permet la concentration, la quête méditative, le retour sur soi, la parole intérieure qui calme et apaise. Pensez à la minute de silence, le silence est contagieux comme le rire... Je n'évoque pas dans ce livre les bouddhistes, mais l'un d'entre eux m'a confié faire tous les matins dix mi­nutes de silence, afin de se réconcilier avec lui-même.

 

Des espaces sont plus propices que d'autres au silence. Vous en dressez même une topographie...

 

Il y a d'abord les lieux de l'intime. Ainsi de la chambre, à propos de laquelle Baudelaire, à l'instar de Proust ou de Mae­terlinck, clamait la délectation qu'il avait à s'y réfugier, le soir. Evidemment, l'habitat urbain d'aujourd'hui ne prédispose pas au recueillement, d'où l'appétence pour les maisons de campagne, les hôtels des Relais du silence, jusqu'aux cabanes dans les arbres. Et puis, bien sûr, il y a les classiques, des églises aux cloîtres, sur lesquels les écrivains du XIXe, Balzac, Huysmans, Senancour – son Oberman est un chef-d'oeuvre - insistent beaucoup. A la même époque se découvrent les silences de la nature, dont la texture spécifique se révèle par une somme de petits bruits...

 

Henry David Thoreau, le maître de la nature, pour lequel « le silence seul est digne d'être entendu », en vient à célébrer les mousses des arbres « empreintes de silence et de modestie ». N'en fait-il pas trop ?

Je ne le pense pas, Victor Hugo est assez proche, d'ailleurs, de la position de l'Américain. Tout comme les poètes qui se sont emparés du sujet, et notam­ment de la nuit, qui sublime le silence. Au fil des temps, d'Hugo aux contemporains - Char, Jaccottet, Ponge, Réda, Bonnefoy-, certaines sensa­tions ne s'expriment qu'à tra­vers la poésie, un matériau que les historiens n'utilisent pas assez. Flaubert n'écrivait-il pas à Louise Colet sa folle envie de faire l'histoire d'un brin d'herbe? Nous devons réfléchir à ces objets imperceptibles : je crois beaucoup à la nano-histoire. On parle du cosmos, mais je pense que les grandes modifications à venir sont dans le nano. Pensez à la méde­cine, à la génétique...

 

Vous prenez aussi de la hauteur pour évoquer la montagne...

 

Oui, c'est l'un des lieux privilégiés du silence. Son goût se pro­page à la fin du XVIII èmee en accord avec l'ascension du sublime, qui saisit l'homme face à l'immensité. Saussure explique qu'il y a là, sur les sommets, un silence particulier. Tout comme le désert avec ses bruits minéraux, dont Fromentin analyse, dans le merveilleux Un été dans le Sahara, le silence, qui modifie les sensations, dérègle les sens et mène directement à la transcendance. La mer, elle aussi, a ses spécificités, ont écrit Conrad, Jules Verne et Melville, le silence de la mer, le pot-au-noir... qui devient miroir du désespoir. Le silence peut aussi susciter l'effroi : celui qui vous prenait, dans les cam­pagnes d'hier, lors de ces nuits noires que les jeunes d'aujour­d'hui ne peuvent pas connaître - moi, je l'ai éprouvé durant mon service militaire, en Algérie, du côté de Sétif. Au cœur de ces nuits sans lumière aucune, sans lune, les gens avaient peur de tout, des fantômes, du loup-garou...

 

Faire silence s'apprend, dites-vous. Comment?

 

Son apprentissage a commencé au sein de l'Eglise, puis la pédagogie des oratoriens et des jésuites a été appliquée dans les lycéens napoléoniens et à l'armée. Mais le savoir-se taire remonte à la société de cour, fondée sur l'intériorisation des normes et, parmi ces normes, il y a l'économie de la parole, la retenue. On ne parle pas à Louis XIV n'importe comment. Au XIX ème le code de politesse et les manuels de savoir-vivre prennent le relais. Il est recommandé aux enfants de ne pas parler devant les adultes, ni à table. J'ai moi-même connu cela, jeune. Dans ma famille - mon père était médecin de campagne -, lorsqu'il y avait des invités, je n'ouvrais pas la bouche - aujourd'hui, on m'inciterait plutôt à parler. A la fin du XVIII ème, ces bonnes manières vont surtout différencier les Parisiens des provinciaux et les élites des classes popu­laires. On retrouve ici les mêmes effets de distinction qu'avec l'odorat et le silence des organes - interdiction de péter, de roter, etc. Aux yeux des élites, le peuple crie, hurle dans les enceintes, parle fort, et ne maîtrise pas le mezza voce. Ce qui, soit dit en passant, pose des problèmes au confessionnal, certaines ouailles déclamant haut et fort leurs fautes.

 

Le paysan est un taiseux, dit-on. Pourtant, il donne de la voix, que ce soit au Salon de l'agriculture ou sur les routes...

 

Le paysan du XIX ème est taiseux par tactique, pour ne pas se découvrir, ni révéler les secrets de famille. Par politesse, également, envers le maître et le propriétaire. Et par stratégie devant la justice ou en politique. Mais les paysans ne sont pas une cire molle, ils calculent leur intérêt. Et, attention : ils sont révolutionnaires à leur manière. Jusqu'en 1848, les émeutes frumentaires étaient extrêmement violentes. Alors, aujourd'hui, il y a peut-être un peu de cela, oui.

 

Les interdits et les tolérances ont-ils évolué?

 

La perception de l'intolérable a changé depuis le milieu du XIX ème. Ainsi du bruit dans les villes. On ne tolérerait plus aujourd'hui les forges en appartement et les essieux sur les pavés, les cloches et les chiens trop bruyants. Cela dit, le nombre de cloches n'a pas diminué, mais on ne les entend plus, car on ne les écoute plus. Ce qui me frappe, c'est qu'un même individu a des degrés de tolérance très variables : il ne supporte plus les conver­sations dans un avion ou dans un train (alors qu'avant il était inconvenant de ne pas dire quelques mots à vos voisins de compartiment), mais va s'as­sourdir dans une boîte de nuit. De même, en ce qui concerne le cri de plaisir et le cri de dou­leur. Très bien admis hier, ce dernier est devenu inaccep­table, même à l'hôpital; et le cri de plaisir, qui était totale­ment tabou, comme je le signa­lais dans mon premier livre, Les Filles de noce, est aujourd'hui partout, à la télévision, à la radio, dans les publicités.

 

Du cri du plaisir au silence de l'amour...

 

J'entends par ici la rencontre entre deux êtres qui se regardent et n'ont nul besoin de se parler ; le silence, signe d'engagement et présage de la durée, est plus riche et porteur, nous dit Mae­terlinck, que tous les « je t'aime » du monde. C'est à rappeler, à l'heure où l'on ne cesse de deviser par portable interposé. Evi­demment, le silence de l'amour peut se transformer en silence de la haine, comme l'ont illustré Granier-Deferre dans Le Chat, avec Signoret et Gabin, ou Mauriac dans Thérèse Desqueyroux.

 

Vous évoquez le tragique du silence. Qu'entendez-vous par là?

 

Je pense aux croyants et aux agnostiques qui s'interrogent sur le silence de Dieu au mont des Oliviers - « Mon Dieu, pour­quoi m'as-tu abandonné? [...] Mon Dieu, le jour je t'appelle et tu ne réponds pas » - et face au déchaînement des malheurs du monde. Comment le Dieu de la Bible accepte-t-il la guerre de 1914-1918, Auschwitz, etc.?

 

Jésus renvoie « chacun au jugement de sa conscience et non à l'expiation prévue par la loi », écrivez-vous. Peut-on ne pas penser au silence du cardinal Barbarin ?

 

En ce qui concerne Jésus, c'est un mauvais procès, puisqu'il arrive à faire passer le message et qu'il n'y aura pas lapidation de la femme adultère. Quant à Mgr Barbarin, faisons un petit détour par le passé et par Notre-Dame de la Trappe. En 1949, l'économe de l'abbaye s'enfuit avec la caisse, l'abbé le dénonce à la justice. Or cet abbé va être cassé et rétrogradé, car la théo­logie morale veut qu'on ne s'adresse pas à la justice quand il s'agit de l'un de vos frères. Bien sûr, depuis Benoît XVI, la théo­logie morale a évolué. Mais qu'en est-il exactement ? L'un de ces pédophiles s'est-il confessé auprès de Mgr Barbarin ? Qu'en est-il alors du secret de la confession? Difficile de se prononcer.

 

! Que reste-t-il du silence aujourd'hui ?

 

Les silences de la nature - le Massif central des randonneurs, par exemple - demeurent, comme ceux des monastères, ou des amoureux. Pour le reste, il faut réussir, et ce n'est pas facile, à échapper à l'interconnexion, aux sollicitations de toutes sortes et à la peur du silence, c'est-à-dire à la peur de la solitude. Les enfants qui passent leur vie sur les jeux vidéo et les écrans ne supportent plus le silence. Qui s'apparente à l'ennui, alors qu'il est synonyme de richesse, d'imagination, de rêve.

 

HISTOIRE DU SILENCE. DE LA RENAISSANCE À NOS JOURS, par Alain Corbin. Albin Michel, 212 p., 16,50 €.

 

UNE HISTOIRE DES SENS, par Alain Corbin, préface de Pascal Ory. Laffont/Bouquins, 736 p., 29 €.

 

L'EXPRESS • NUMÉRO 3378 • 30.03.2016.

 

 

 

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« ( … ) Enfin il faut bien le dire, puisque c'est vrai, c'est au niveau du silence aussi que se joue l'histoire réelle d'un peuple et non au niveau de ce que racontent les politiciens, les historiens et les journalistes. Par delà les événements militaires et diplomatiques, au delà des forces politiques et des facteurs économiques qui bouleversent la cité et transforment le monde, l'histoire réelle, qu'aucun historien ne pourra écrire et qu'aucun journa­liste n'arrivera à saisir, c'est celle qui est composée de l'entrecroisement des multiples destinées singulières. L'histoire comme réalité vécue, c'est cet immense et innombrable silence des destinées personnelles aussi pro­fondes que quiescentes, aussi réelles qu'ignorées, et qui restent toutes uniques même quand elles paraissent concourir à quelque aventure com­mune. De sorte que l'historien, surtout depuis que l'histoire a cessé d'être événementielle, ne saisit jamais qu'une réalité seconde, et le journaliste moins encore, un épiphénomène, parce que la réalité première, celle qui se trouve au niveau le plus concret de Fêtre, est faite de cette multitude d'intimités personnelles où le même événement se répercute différemment en chacun, et devient pour chacune, un avènement singulier. La véritable existence historique est celle qui se déroule en marge des fracas de l'histoire, dans le silence des vies personnelles et solitaires. Et la force d'un peuple réside dans cette substance silencieuse que composent ceux qui poursuivent leur tâche loin des bruits du siècle et du tapage ou du matraquage des mass-média. Il va sans dire que, par fidélité à eux-mêmes, les vrais silencieux évitent l'exploitation bruyante qui pourrait être faite de leur silence. C'est dans cet esprit qu'il faut lire ce mot de Péguy, écrit il y a plus de 60 ans :

«Les hommes qui se taisent les seuls qui importent, les silencieux « les seuls qui comptent, les tacites les seuls qui compteront ». (Notre «jeunesse, p. 64) ». ( … )

 

Joseph Rassam

 

( In Revue de l'enseignement philosophique, Juin Juillet 1972.

M. Alain Corbin, historien d'origine guadeloupéenne,s'exprime sur l'écoute du silence. Un article qui fera...du bruit !
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