Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Pages

Archives

Publié par Edouard Boulogne

Alain Corbin, chantre du retour sur soi

Il n'y a pas quinze jours, nous publiions un article sur Alain Corbin et le dernier livre qu'il publie : Histoire du silence. Ce livre reçoit accueil très favorable de la part des meilleurs critiques. Je crois utile d'en publier un deuxième, celui du Figaro.

 

Le Scrutateur.

 

_____________________________________________________________________

 

SUCCÈS  Le grand historien des sensibilités, qui a inspiré de nombreux romanciers, se penche aujourd’hui sur les mystères du silence.

Jacques de Saint Victor


 

http://kiosque.lefigaro.fr/ouvrir-liseuse-milibris/le-figaro/e11fb14b-6ac2-43de-b345-86ea94141d24


 

Grand maître de l’histoire des sens, l’historien Alain Corbin se veut un homme discret. Il vient de publier, dans sa quatre-vingtième année, une érudite et brève Histoire du silence. Cet esprit original a longtemps été une énigme pour ses collègues. Ses livres sur l’imaginaire de la prostitution, la sexualité, l’odorat, la plage ou les cloches sont des sujets qui touchent d’abord à des expériences intimes. Avec lui, on est très loin de l’école quantitative à la Braudel. L’auteur des Cloches de la terre n’a jamais eu de goût pour les grands travaux de l’orthodoxie économique. En hantant les archives, Corbin traque plutôt l’intériorité et le caché. C’est, pourrait-on dire, un « historien pour romanciers ».

Écrits dans une langue simple et raffinée, ses livres développent des impressions subtiles et fragiles. « On prétend que je n’ai jamais étudié que ce qui me faisait plaisir. Et pourquoi pas ? », dit-il en souriant, lorsqu’on le rencontre dans son appartement du quartier du Père-Lachaise. Son œuvre a inspiré plusieurs romanciers, notamment l’écrivain allemand Patrick Süskind. Le Parfum doit beaucoup au Miasme et la Jonquille, cet essai dans lequel Alain Corbin explore le rôle joué par l’odorat dans l’imaginaire social du XVIIIe et du XIXe siècle. Ce goût pour l’intime est-il un trait de son caractère ? Alain Corbin avoue avoir toujours fui les phénomènes de groupe, alors même qu’il vécut dans une époque agitée, marquée par la guerre d’Algérie puis les événements de 1968, où le moindre étudiant en histoire se rêvait en Che Guevara ou en adepte de Mao. Corbin a échappé à cette politisation stérile car il s’est toujours voulu « en marge ». Il n’a pas fait l’École normale supérieure (ENS). Il est un pur produit de l’université, de surcroît en province.

Un des historiens les plus lus à l’étranger 

Ce parcours « atypique » pour un littéraire fut, selon lui, sa grande chance. « Je n’ai jamais fréquenté de khâgne. Cela a beaucoup joué dans mon indépendance et mon ouverture d’esprit. » Un sujet de réflexion pour tous ceux qui n’ont que le mot « filières d’excellence » à la bouche. La formation à l’anglo-saxonne par l’université pour éviter le formatage des esprits ? Si Corbin a néanmoins pu accéder à la carrière universitaire à Paris, tenue par les normaliens, c’est parce qu’il a eu de la chance. Quelques bonnes rencontres, comme celle de Michelle Perrot, qui restera sa grande amie, l’ont aidé.

Après l’agrégation, il choisit pour sa thèse d’étudier le Limousin au XIXe siècle. « Ce fut une grande aubaine. Il existait encore un univers très archaïque. Vous imaginez si j’avais pris le Loir-et-Cher. » Cette thèse eut le mérite de le mettre sur les traces des ouvriers limousins à Paris. Et le voilà au contact des bordels de la capitale. Ce sera l’étincelle de son premier livre sur la prostitution, Les Filles de noce, publié en 1978, qui le lance dans le cercle très ­fermé des historiens qui ont quelque chose à dire. Il est aujourd’hui un des plus lus à l’étranger. Il tracera son sillon, toujours à l’affût de ses impressions d’enfance, cette « culture rurale » qu’il a connue à Lonlay-l’Abbaye, au cœur du pays de Barbey d’Aurevilly et de Maupassant, où son père exerçait la profession de médecin de ­campagne. Il a vu petit à petit ce monde rural, dur mais « émouvant », dit-il, s’éteindre sous ses yeux ; ses livres sont comme autant de témoignages de cet univers enfoui.

Catholicisme, facteur d’intégration 

« On dit : “Corbin a vécu trois siècles.” Ce n’est pas faux. Dans le bocage des années de mon enfance, c’était encore comme au XIXe siècle. » Dans son dernier livre, écrit en plein XXIe siècle, il a voulu revenir indirectement sur le rôle de la religion dans sa formation sensible. « En vieillissant, je me rends compte que j’ai été marqué par cet esprit des Pères du désert, notamment ce goût du silence. » Cela n’empêche pas l’auteur des touchantes Conférences de Morterolles de regretter aussi qu’on ait oublié les grandes figures de la République. « C’est étrange comme on a complètement occulté les grands politiques, les Gambetta, les Ferry ou les grands héros militaires. Leclerc, Juin, Joffre… Ils ont des boulevards mais plus personne ne s’y intéresse. »

Ce fils de métis de Fort-de-France - de « mulâtre », comme on disait alors - aime cette France républicaine dans laquelle il a grandi. Il s’irrite de tous ces professionnels de la haine de soi, en particulier ces « enragés », dit-il, des post-colonial studies qui gomment des points du passé par idéologie et en imposent par leurs oukases. « À titre personnel, je n’ai jamais ressenti le moindre racisme dans mon enfance. Mon père était “coloré”, mais il était parfaitement intégré. Dans cette société rurale, le catholicisme était le meilleur facteur d’intégration. On ne se souciait pas de votre peau. » Cette expérience l’a d’ailleurs guéri de toute forme de préjugé. Pour lui, un bon historien est celui qui se défait de toute indignation. « Il faut éviter l’anachronisme psychologique », disait Lucien Febvre. Corbin reprend le mot à son compte. « Le pire, écrit-il dans Le Territoire du vide, c’est la tranquille, abusive et aveugle certitude de la compréhension du passé. » Un mal qui frappe particulièrement ceux qui étudient les époques récentes. « Plus l’historien écrit sur le passé proche, plus il se croit obligé de s’indigner. Voilà pourquoi l’histoire contemporaine est moins féconde que l’histoire du Moyen Âge. » Alain Corbin ou le sensible contre l’esprit sectaire.£

Bioexpress 

1936

Naissance à Lonlay-l’Abbaye (Orne).

1975

Parution de sa thèse. « Archaïsme et modernité en Limousin au XIXe siècle (1845-1880) ».

1978

Les Filles de noce. Misère sexuelle et prostitution au XIXe siècle.

1982 Le Miasme et la Jonquille. L’odorat et l’imaginaire social. XVIIIe-XIXe siècles.

2016 Parution de son dernier livre, Histoire du silence. De la Renaissance à nos jours (Albin Michel).


 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article