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Publié par Edouard Boulogne

Un amour très caché de Vladimir Oulianov dit Lénine
Un amour très caché de Vladimir Oulianov dit Lénine

Je reçois ce matin d'une lectrice métropolitaine qui signe Cécilia et qui s'intéresse à la vie amoureuse et cachée de Lénine, ce mot : « 

 

Bonjour Monsieur: En chercahnt information sur Lenine je suis tombée sur votre page. Je fais une étude sur sa vie privée, J'ai lu un livre intitule Les amours secretes de Lenine qui parle d 'une mysterieuse femme nommée LIse de K, je cherche plus d'information sur elle. Est ce que vous savez quelque chose.
Cordialement ».

 

 

J'ai pensé que cela pouvait intéresser certains lecteurs du Scrutateur, et je publie cet échange.

 

LS.

 

Bonjour chère lectrice,

 

De Lénine j'ai surtout lu des écrits politiques. Et tout de même deux énormes biographies très excitantes à lire, surtout celle de Gérard Walter ( lue en 1963, collection Marabout Université. 500 pages ) et celle d'Hélène Carrère d'Encausse, plus récente, très universitaire ( peut-être trop ), 700 pages ( ! ), dont aucun chapitre ne parle du Lénine secret, et l'index ne fait pas mention d'une Cécile de K.

Mais le Walter, dans son index fait mention de la vie sentimentale ( 46 entrées ! ), et j'avoue n'avoir pas le temps ces jours-ci, même pour vous être agréable, de relire l'ensemble. D'autant plus que, très probablement vous avez connaissance de ces deux livres remarquables.

En lien, ci-dessous je vous envoie à un texte de Cécile.

Je vous souhaite bonne recherche, et la réalisation d'un beau livre sur le camarade Vladimir.

 

Bien cordialement,

 

E.Boulogne.

 

http://www.jp-petit.org/LENINE/Lenine3.htm

 

Les Amours Secrètes de Lénine

Page 3

Cependant que son ami marxiste fuyait sa patrie et risquait sa peau sur un sol mouvant, Lise de K... voyageait en Europe, visitait le Tyrol autrichien et la Suisse, où elle s'arrêta à Genève, touchée et amusée par sa langue maternelle qu'elle entendait à chaque coin de rue, car la ville se peuplait à nouveau, comme en 1904, d'émigrés politiques russes. Anarchistes, terroristes, députés de la Douma dissoute, membres obscurs ou influents des fractions social-démocrate ou social-révolutionnaire, écrivains, étudiants et ouvriers cherchaient asile sous le ciel hospitalier de la libre République. Des publications russes de toutes nuances apparaissaient aux kiosques, dans la gare, dans les librairies de la rue Carouge, et les souvenirs que la jeune femme croyait à tout jamais disparus lui revenaient en foule à l'esprit.

« Après avoir résisté pendant quelque temps au désir de revoir mon flirt révolutionnaire, écrit-elle, j'entrai un jour dans la bibliothèque russe, dite Koukline, du nom de son fondateur, et qui passait pour être un des postes du parti ouvrier social-démocrate. Je demandai à tout hasard à la bibliothécaire, une jeune et jolie fille brune, s'il était possible de se procurer par son intermédiaire l'adresse du camarade Lénine. La jeune fille me considéra d'abord avec cette méfiance particulière aux socialistes russes, à laquelle j'étais habituée, et me demanda pour quelles raisons j'avais besoin de cette adresse.

- Parce que je tiens à voir Lénine, dis-je.
- Ne seriez-vous pas la camarade qu'on attend de Pétersbourg ?

  Je répondis sans broncher que j'étais, en effet, cette personne.

- Et c'est bien le camarade Ilyitch que vous désirez rencontrer ?

  Je ne connaissais alors le futur chef de l'Internationale Communiste que sous les noms de Lénine et de William Frey, et j'ignorais à l'époque qu'il s'appelât Vladimir Ilyitch de son vrai nom, pourtant je répondis hardiment qu'il s'agissait bien de cet Ilyitch.

- II doit faire une conférence à Paris, me dit enfin la jeune fille en me tendant une petite affiche qui m'apprit que Lénine faisait effectivement une conférence publique à la salle des Sociétés Savantes, le 12 Mai 1908.

  Absolument libre de mes mouvements, je pris le train pour Paris quelques heures plus tard, et le lendemain soir je faisais queue aux Sociétés Savantes en compagnie d'une foule d'émigrés russes que le nom de Lénine tirait de la torpeur et réchauffait dans l'exil. A cette époque, le prix des places était de cinquante centimes, trois francs, deux francs et un franc. Je pris un billet à trois francs, mais, par une sorte d'appréhension, je n'osai m'asseoir dans les premiers rangs du parterre et demandai à être placée au balcon. Je commençais déjà à me sentir mal à l'aise sous le plafond très bas d'une salle archi-pleine lorsque j'entendis enfin le traditionnel : « La parole est au camarade Lénine ! »

   Et je revis William Frey. Il n'avait pas changé. Je le retrouvai roux et rouge, tel que je l'avais quitté. Peut-être avait-il apporté a sa toilette cet invisible coup de pinceau qui en faisait désormais un petit bourgeois occidental. Son éloquence n'était pas en progrès. Toujours la même manière d'asséner sur la tête d'un public qu'il ne devait pas surestimer les mêmes arguments. C'en était presque vulgaire. L'ensemble de son discours me parut moins brillant et persuasif que celui de la forêt de Polustrovo; il est vrai que le cadre n'était plus le même. En parlant, Lénine se promenait sur l'estrade, les pouces aux échancrures du gilet, comme un professeur inoffensif et classique. Faisant allusion aux libéraux ou aux menchéviks, ennemis de toute violence et partisans du compromis, il se montrait plein de mépris pour « ces traîtres et ces opportunistes. » Mais lui-même n'était-il pas sur la pente de l'opportunisme quand il recommandait à ses partisans d'utiliser tous les moyens, même légaux, pour faire aboutir les desseins du parti, et de se garder de boycotter la Douma ?

   Bientôt, je n'entendis plus son discours que comme un murmure languissant ; je préférai regarder l'orateur, l'étudier. Lénine m'attirait et me repoussait dans le même instant. Je le trouvais borné, pauvre d'idées, plat, banal, triste, hors de la vie. Pourtant j'éprouvais un réel plaisir à écouter son grasseyement, à deviner ses yeux mobiles et malicieux de kalmouk, ses yeux de marchand prêt à rouler quelque client. On l'applaudit sans fin, puis il y eut un entr'acte dont je profitai pour me glisser derrière l'estrade, dans une petite chambre qui servait de coulisses. Lénine était très entouré. Je me donnai encore la satisfaction de l'observer un instant avant de me laisser voir ; puis je m'approchai du groupe qui buvait ses paroles. Aussitôt qu'il m'aperçut, il écarquilla drôlement ses yeux minces où je vis briller une lueur de joie. Mais il se maîtrisa instantanément et vint à moi, la main tendue, pour me demander sur un ton ironique et plaisant, comme aux premiers jours de nos relations :

- Comment, c'est vous? Vous? Et ici? Quelle idée?
- Je suis venue écouter une conférence, qui est loin d'être secrète, je suppose!
- C'est très aimable, dit-il. Merci.
- De plus, je suis chargée pour vous d'une commission de la part de quelqu'un.

   Lénine parut surpris. Je lui remis une enveloppe cachetée où j'avais simplement inscrit mon nom, l'adresse de l'hôtel où j'étais descendue, un numéro de téléphone et l'indication de l'heure à laquelle on pouvait m'appeler. Lénine me remercia, et comme l'entr'acte prenait fin, je lui tendis la main. Mais je n'assistai pas à la seconde partie de la réunion.

   Le lendemain, au lieu de la sonnerie du téléphone que j'attendais, car j'étais sûre qu'il m'appellerait, ce fut un coup frappé à ma porte qui me fit sursauter.. Sur ma prière, Lénine entra, un peu gêné et confus, mais incontestablement ravi. Avant même de me souhaiter le bonjour, il s'écria:

- Et moi qui te croyais déjà morte!

   Le calme avec lequel il prononça ce dernier mot me fît une peine immense et je demeurai effrayée devant lui. Il me serra tendrement la main, qu'il garda dans la sienne, saisit l'autre et voulut m'attirer jusqu'à ses lèvres. Je me dégageai, encore sous le coup de l'émotion que m'avait produite son allusion à mon trépas.

- Non, mon ami, non !... Ça, c'est le passé, murmurai-je, tandis qu'il laissait retomber mes bras, abasourdi, vexé.

  Sans répondre, il fit alors un mouvement vif pour reprendre son chapeau melon, puis, se ravisant, éclata d'un gros rire et se rapprocha de moi pour me dire d'un air où je ne vis ni franchise, ni hypocrisie:

- Vous avez raison, c'est le passé... Tant pis! c'est mieux peut-être! Car vous êtes une femme, disons: intéressante! Quel dommage que vous ne soyez pas social-démocrate.
- Vous aussi, vous êtes un homme, disons: intéressant. Quel dommage que vous ne soyez que social-démocrate!

   II se mit à rire à gorge déployée. Cette situation réglée et ces déclarations faites, nous nous sentîmes tout à fait à notre aise. Quelque chose de nouveau venait de s'établir entre nous. Ce qu'on appelle une franche camaraderie, et rien d'autre. Nous en profitâmes pour parler de la Russie, de nos souvenirs communs, de Pétersbourg, de la révolution manquée et de notre promenade dans les fjords de Stockholm.

- C'est là que je me suis aperçu, dit Lénine, que vous n'étiez pas social-démocrate pour un kopek!
- Pourquoi?
- Peut-on lire tout Knut Hamsum excepté La Faim! C'est insensé!
- C'est aussi à Stockholm, dis-je sur le même ton, que j'ai dû constater, hélas! que vous n'étiez que social-démocrate. Comment peut-on ne connaître de Hamsun que La Faim, son roman le plus médiocre!

- Voyez-vous, dit Lénine, chacun a son sort, ou sa croix, pour parler comme les bons chrétiens.

   Son visage était redevenu mélancolique. Il me récita une vieille poésie de Joukovsky, cette histoire d'un homme qui essaye toutes les croix possibles et imaginables afin d'en choisir une, et c'est précisément celle qu'il porte. Nous nous séparâmes comme de simples et vieux amis de l'émigration. Sur le seuil de la porte, Lénine me dit que nous pouvions parfaitement nous revoir et nous écrire.

- A condition, dis-je, de ne pas recevoir de voua des lettres par trop marxistes!
- Ne le craignez pas.
- Si, écrivez-moi tout ce qui vous passera par la tête, et parlez-moi de votre activité de militant, mais comme un ami. C'est le ton, le style marxiste, que je ne puis supporter. Je suis une femme, j'aime la vie.
- Entendu, dit Lénine, en m'embrassant la main.

  Je ne devais le revoir qu'en Suisse, au retour d'un voyage qu'il venait de faire à Capri où il avait été invité par Maxime Gorki, idole de la jeunesse révolutionnaire russe à cette époque. Lénine me parla de Gorki avec une incontestable sympathie sous laquelle je sentais rôder son ironie habituelle. Dès qu'il craignait d'être ou de paraître séduit, il essayait de se défendre, il prenait des mesures contre le charme. Très observateur et très précis, il me raconta avec une abondance de détails savoureux ses parties de pêche avec l'auteur de La Mère. Ils prenaient une barque ensemble et invitaient deux pêcheurs de profession à les accompagner. L'un de ceux-ci ramait, l'autre accrochait un ver à l'hameçon et remettait une ligne toute préparée à Gorki, satisfait, qui n'avait plus qu'à la lancer dans l'eau. Attrapait-il quelque poisson, le pêcheur se précipitait, retirait délicatement la prise, la jetait dans la barque et remettait un nouvel appât, et ainsi de suite pendant des heures !

- C'est ainsi que les Seigneurs russes, ajoutait Lénine, comprenaient la pêche, au temps du servage!

   Peu à peu, son ironie disparaissait et il se laissait aller à ses sentiments: on sentait qu'il aimait Gorki, lui qui n'aimait personne. Moi qui le connaissais mieux peut-être qu'il ne se connaissait lui-même, je me demandais souvent quel lien inavouable les attachait si fortement l'un à l'autre. Ma curiosité fut satisfaite par la suite, le jour où j'appris que Gorki était gardien de sommes importantes appartenant au parti, tapages divers, emprunts effectués dans des circonstances qu'on n'aimait pas rappeler, argent tiré d'expropriations à main armée et billets de banque de provenance douteuse. On parlait également d'une somme assez ronde qui aurait été prêtée à la délégation russe, au moment du Congrès de Londres, par un riche Anglais. Personnage éminent et méticuleux, celui-ci avait exigé que le remboursement de l'avance qu'il consentait fût garanti par des hommes considérés, comme MM.. Gorki et Lénine. A l'heure où nous écrivons ces lignes, il y a gros à parier que le reçu de la somme empruntée se trouve encore chez lui, mais qu'il porte aujourd'hui avec aisance le nom de document! (1) ((1) Au moment où nous mettons sous presse les auteurs de cet ouvrage nous communiquent une lettre de M. Maurice Parijanine, ami et traducteur de Lénine, lettre dont nous détachons ce passage :
« ...Lénine au pouvoir a mis quelque coquetterie à rembourser le riche bourgeois qui avait servi la cause révolutionnaire, tandis qu'il s'est toujours opposé à la liquidation des emprunts et arrérages obtenus et consentis par le tsar... » Note des éditeurs.)

   Mon flirt ne faisait jamais allusion au passif de son parti, pas plus qu'à ses difficultés financières personnelles, mais il eût certainement pris toutes les dettes bolcheviques à son compte pour peu qu'on eût accusé Gorki de quelque indélicatesse en sa présence. Il ne se permettait de réserves que sur un seul point: celui des relations personnelles, et reprochait sévèrement à l'illustre écrivain d'avoir des amis chez les révisionnistes du communisme orthodoxe, qui se proposaient sans rire de corriger Marx en y ajoutant quelques fioritures bourgeoises dues à des philosophes austro-allemands, ou chez des fous, prêts à voir dans Le Capital la Bible d'une nouvelle religion.

   A cette époque, je retrouvai Lénine dans les environs de Genève; nous étions d'accord tous deux pour nous éloigner de la ville où nos relations risquaient de scandaliser ou de révolter son entourage: en tant que théoricien pur et révolutionnaire professionnel, il n'avait droit à aucune récréation sur le plan sentimental, à plus forte raison si la complice qu'il s'était permis de choisir n'était pas « social-démocrate » cent pour cent! Enfin sa femme était à Genève, et je ne me serais certainement jamais pardonné d'avoir détruit son austère ménage. Il ne me parlait jamais de Nadejda Constantinovna et je ne lui posais jamais de questions à son sujet. Nous avions pris l'habitude de la prudence et du secret, et nous respections loyalement tous deux la règle du jeu. Lénine venait généralement me rejoindre à bicyclette à l'endroit convenu. Il enrageait de voir que je ne tenais pas le moins du monde à l'imiter.

- Enfin pourquoi ne voulez-vous pas apprendre? C'est tellement facile. Pour commencer, on dirige toujours le guidon du côté où l'on se sent tomber.
- Vous avez déjà bien regardé les femmes qui vont à bicyclette, demandais-je.
- Bien sûr! Qu'ont-elles de particulier?
- Alors, vous ne les avez pas regardées!

   Ce genre de réponse le désolait. Il ne pouvait supporter qu'on lui refusât quelque chose et s'offrait constamment à vous enseigner soit un jeu, soit une recette, soit une théorie. Un jour, je le vis arriver avec un minuscule jeu d'échecs, radieux à la seule pensée de me donner une leçon. Hélas ! Je fus une très mauvaise élève.

- C'est un art difficile, dit Lénine. Je n'ai rencontré dans ma vie qu'une seule femme qui sache faire ces trois choses: lire et comprendre Le Capital, jouer aux échecs et se débrouiller dans un indicateur de chemins de fer!
- Oui, dis-je, mais vous ne l'aimez pas.

   Penché sur le jeu, il avança doucement sa Reine, et ne répondit rien.

- Voyez-vous, ajoutai-je, lire Le Capital et jouer aux échecs constituent exactement pour une femme digne de ce nom des corvées horripilantes. Nous autres, nous préférons les choses gaies et parfois stupides. Vous pourrez bouleverser le monde sans rien changer à cela. Quant aux indicateurs de chemins de fer, je vous assure que les femmes s'y retrouvent très bien. Celles qui feignent de n'y rien comprendre ont tout simplement envie de lier conversation avec quelque compagnon de voyage. Quand vous aurez compris ces bêtises, vous serez un homme non seulement supérieur, mais divin.

   Lénine remit les pièces dans une petite boîte et me fit cadeau du jeu d'échecs que je garde encore. Il ne disait rien ; son sourire seul était éloquent. Au moment de me quitter, il murmura :

- Vous ne m'avez pas convaincu!

   Je l'attendais toujours avec impatience, car il me semblait chaque fois nouveau, plein de ressources et d'une délicieuse naïveté de savant, et chaque fois il avait quelque chose à me montrer ou à m'apprendre. Ses manies étaient réjouissantes. Il avait toujours sur lui un morceau de galoche apporté de Pétersbourg, et qui lui servait à réparer ses crevaisons, ou quelque livre qu'il pouvait lire avec moi en toute tranquillité. Dès qu'il était en ma présence, je le voyais avec plaisir devenir un homme comme les autres, se laissant aller à sa véritable nature tantôt sentimental et bougon, tantôt raisonneur, mais toujours à l'aise. Aucune convention, aucune discipline, aucune passion ne se devinait alors dans ses paroles ou dans ses gestes. J'avais l'impression de me promener avec un homme libre. Rien ne rappelait en lui le révolutionnaire ou le mari, et souvent je l'admirai de mener de front tant d'existences délicates ou dangereuses, si différentes l'une de l'autre: celle de bolchevik, celle de citoyen illégal obligé de se conformer à une sorte d'obscur règlement des précautions à prendre, tant en Russie que sur un sol étranger, celle d'époux modèle et dévoué, celle de bohème enfin, ou de garçon libre de ses sentiments. Il y aurait certes quelque orgueil à prétendre que ce fut cette dernière que Lénine préféra; je dois dire pourtant qu'il appréciait avec une joie manifeste et sans mélange le délassement secret que je représentais pour lui. Souvent même, il s'oubliait près de moi jusqu'à se livrer à des passe-temps et même à ne plus tenir compte de ma présence. C'est à ces instants que je l'ai vu jouir véritablement d'une chose pour lui si rare et si bienfaisante : le repos...

   Nous étions un jour assis sur un rocher au-dessus du lac de Genève. L'eau immobile, le ciel d'un bleu tendre et comme reposant, l'air tiède et parfumé, tout invitait à la rêverie et à la paix. Lénine s'étendit par terre, prit un livre dans sa poche et se mit à lire, proférant brusquement de fortes malédictions à l'adresse de l'auteur de l'ouvrage, et couvrant parfois de notes la couverture du bouquin. C'était le poète aux champs, qui avait l'éternité devant lui et qui se prélassait, comme si le monde extérieur, la Russie, la police tsariste, les provocateurs, sa femme, ses amis et la cause n'eussent pas existé. Il m'avait même oubliée, moi! Très agacée, je lui demandai enfin ce qu'il lisait avec une passion si incorrecte.

- Quelque chose qui ne présente pas le moindre intérêt pour toi! '
- Et vous avez l'aplomb, pour venir me voir et passer avec moi ce que vous appelez « les meilleurs moments de votre vie », d'emporter des livres qui ne m'intéressent pas?
- Oui, dit-il, j'ai cet aplomb. Où veux-tu que je puisse lire comme je l'entends, étendu, content rassuré, sans être dérangé ni questionné, si ce n'est avec toi?

   Je sentis la colère m'empourprer et tout à coup, ayant perdu tout contrôle sur moi, je lui arrachai des mains le bouquin annoté dont la couverture se déchira; j'en vis la moitié s'envoler du côté du lac.

- Tu es folle! s'écria Lénine. Ce livre n'est pas à moi, mais à Alexinsky qui me l'a prêté.
- Laissez-moi celui-là. Tout à l'heure, en rentrant, j'en achèterai un autre pour que vous puissiez le rendre à votre Alexinsky.

   Et j'ai gardé pendant plusieurs années le livre déchiré en souvenir de notre unique et courte scène. Il s'agissait d'un incroyable traité sur la Justification du capitalisme dans la philosophie occidentale, une compilation abracadabrante de Chouliakov que Lénine prétendait justement ce jour-là avoir été écrite par un inconscient en vue de l'avilissement du marxisme. Couvert de cent trente notes furieuses et de coups de crayon, ce livre est aujourd'hui pieusement et officiellement conservé dans l'imagerie soviétique. Il figure à l'Institut Marx et Engels, privé de sa couverture que J'ai déchirée au bord du lac de Genève. »



 

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