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Publié par Edouard Boulogne

Alain Decaux, un historien anticonformiste et engagé pour la francophonie.

L'annonce du décès de l'historien Alain Decaux m'attriste, et me plonge dans la nostalgie.

En effet, dès la fin des années 1950, dans une Guadeloupe qui ne connaissait pas encore la télévision, j'avais pris l'habitude d'écouter chaque semaine sur radio Guadeloupe, l'émission si vivante, La tribune de l'histoire, qu'il animait en compagnie d'Alain Castellot, Colin-Simard, puis Jean-François Chiappe.

L'article, ci-dessous, de Jacques de Saint-Victor, dans Le Figaro, résume la carrière de cet éminent, honnête, et talentueux chroniqueur et écrivain.

Je propose aussi plus loin en lien video, la belle conférence sur Saint Paul, qu'il prononça il y a huit ans dans la cathédrale de Paris, diffusée en même temps sur France Culture et KTO.

 

Le Scrutateur.

 

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Alain Decaux, un historien anticonformiste et engagé pour la francophonie

Jacques de Saint Victor

 

http://kiosque.lefigaro.fr/ouvrir-liseuse-milibris/le-figaro/002df91d-30ed-4c41-ab61-4a2d1694be29

 

l a su rendre l’histoire familière aux Français. Mais Alain Decaux, qui vient de s’éteindre à l’âge de 90 ans, n’était pas simplement un regard et une voix. Il a été un de nos derniers grands hommes complets, comme il en existait tant dans ce XIXe siècle, le siècle de Victor Hugo, qu’il chérissait tant. Tour à tour écrivain, historien, homme de radio, puis de télévision, metteur en scène de théâtre (avec son ami Robert Hossein), ministre et académicien français, Alain Decaux restera surtout dans la mémoire des Français pour son indéniable talent de conteur. C’est ce qui aura été son plus beau fait d’armes : Alain Decaux était un troubadour moderne, au regard bleu caressant et à la voix aimable et chaleureuse, l’élégance bonhomme et familière, un de ces héritiers de la lointaine tradition orale qui a été à l’origine de la civilisation et qui a su retrouver grâce à lui, dans notre société du spectacle, un rôle essentiel.

« Je voudrais mourir en faisant une découverte », déclarait cet homme d’esprit quelques années avant sa mort. La passion de la découverte historique l’aura animé toute sa vie. Chacun sait, car il l’a souvent évoqué, que son goût pour l’histoire lui est venu fort jeune.

Le petit écolier, qui est né le 23 juillet 1925 à Lille, découvre à l’âge de 11 ans un roman d’Alexandre Dumas Le Comte de Monte-Cristo. La force du récit, les descriptions de l’écrivain, l’ambiance historique plongent le jeune homme dans un émerveillement. Par la suite, il cherchera à obtenir autant de bonnes notes pour pouvoir, en récompense, se voir offrir un autre livre d’Alexandre Dumas ! La collection sera bientôt complète… Il fait ses études au lycée Fai-dherbe, à Lille, puis à Janson-de-Sailly, à Paris, avant de suivre les cours de la faculté de droit de Paris. Mais l’univers académique n’est pas fait pour lui. Alain Decaux aime la vie, les gens, le plaisir des rencontres, d’où il va tirer toute sa verve. Il a surtout l’esprit fort libre. Il abandonne très vite l’université pour découvrir seul les Archives et la Bibliothèque nationales, tout en assistant, mais en dilettante, aux cours d’histoire à la Sorbonne. Toujours pour le plaisir. Il n’entendait nullement faire une carrière d’enseignant. Ce qui l’attirait, c’était une insatiable curiosité. Un vilain défaut qui conduit normalement au journalisme. Cependant, l’écriture le titille, notamment l’écriture historique. Ainsi s’aventure-t-il vers une forme de journalisme d’un genre un peu particulier : l’enquête historique… Il commence à publier ses premiers articles à partir de 1946 en s’intéressant à certains replis obscurs de l’histoire comme celui de Louis XVII. Au fond, comme certains reporters font des enquêtes sur des énigmes du présent, Alain Decaux se passionne pour les mystères du passé.

Son premier livre, Louis XVII retrouvé, est publié en 1947. Il sera ensuite très vite couronné par l’Académie française, à 25 ans, pour son second ouvrage. Dès lors, il ne cessera plus d’écrire. Il y a pour lui un lien essentiel, d’ailleurs, entre l’écriture et l’histoire. Dans un entretien avec Bernard Pivot, il déclarera, en 1979 : « Les historiens devraient admettre qu’ils sont des écrivains. » Il ne supportera jamais ce jargon pseudo-scientifique d’une certaine histoire qui veut jouer aux « sciences sociales ».

Intrigué par les nouveaux moyens de communication qui permettent de toucher un vaste public et de s’épanouir dans ses dons de barde moderne, il propose rapidement, dès le début des années 1950, un programme radiophonique qui connaîtra très vite un grand succès : « La Tribune de l’histoire », qu’il fonde avec ses compères André Castelot et Jean-Claude Colin-Simard, puis Jean-François Chiappe. Flattant ce goût si fort des Français pour l’histoire, la leur en particulier, cette émission hebdomadaire sera diffusée sans interruption jusqu’en 1997 ! Elle restera certainement comme l’un des piliers de la radio française.

En 1957, Alain Decaux comprend aussi l’importance de la télévision, cette nouvelle lucarne sur le monde, et il crée pour la télévision, avec Stellio Lorenzi et André Castelot, « La caméra explore le temps », qui aura une existence plus brève (elle s’achèvera en 1966), mais l’idée de raconter l’histoire à la télévision est née. Alain Decaux méditera la manière de rendre le passé vivant et, de 1969 à 1988, il présentera « Alain Decaux raconte », émission devenue « Alain Decaux face à l’Histoire », où, chaque mois, seul à l’image pendant une heure, il réussit l’exploit de passionner la France entière en traitant d’un personnage ou d’un événement passés.

Cette activité médiatique, qui le rend très célèbre, ne le détournera jamais des travaux de plume. Alain Decaux était autant un homme de l’écrit que de l’oral et il a su, tout au long d’une œuvre gigantesque, réussir à rendre ses livres, notamment ses biographies des grands personnages, de Louis XVII à saint Paul, en passant par l’Aiglon ou Danton, aussi haletants que ses récits oraux. C’est cet amour de l’histoire, comme source de savoir mais aussi source de plaisir et de confiance en l’humain, qui va conduire Alain Decaux à mener un combat fort célèbre, dans les années 1980, contre la destruction de l’enseignement historique, notamment les grandes dates et les grands événements. L’école payait alors une interprétation hasardeuse et caricaturale de l’enseignement de l’école des Annales.

Tirant un signal d’alarme dans un grand article du Figaro Magazine, il s’était écrié  : « Parents, on n’apprend plus l’histoire à vos enfants. » Le retentissement fut immense. Tous les journaux, les radios, les télévisions ont réagi. Et le ministre de l’époque, Christian Beullac, a fait voter un texte pour rétablir l’histoire obligatoire en CM1 et CM2 : « Il faut connaître les dates de l’histoire. Cela permet à chacun d’exercer son rôle de citoyen », déclarait le grand écrivain. Il devrait à nouveau être entendu.

Mais Alain Decaux n’avait pas l’histoire comme une seule maîtresse. Il adorait aussi la littérature, notamment Victor Hugo, dont il dira qu’il est « le propos de ma vie entière ». Différent de Gide (« Hugo, hélas »), Decaux a découvert Hugo à 14 ans et ne l’a plus jamais abandonné ensuite. Il avait aussi une passion très affirmée pour le théâtre, celui de Sacha Guitry en particulier. Il se lança à son tour dans la mise en scène théâtrale. Il monta des grands spectacles qui furent des succès considérables, comme Ben Hur, avec Robert Hossein, ou De Gaulle, avec Alain Peyrefitte.

Pour achever une carrière presque complète, Alain Decaux aura l’honneur d’être choisi pour défendre ce qu’il avait su le mieux incarner après l’histoire, la langue française. De juin 1988 à mai 1991, il fut ministre délégué, chargé de la Francophonie dans le gouvernement de Michel Rocard.

Élu à l’Académie française, le 15 février 1979, au fauteuil de Jean Guéhenno (9e fauteuil), il continuera à y siéger assidûment jusqu’à ses derniers jours. Il prononcera notamment, en 2008, le discours de réception d’un autre historien populaire, Max Gallo.

Mais l’une de ses plus grandes fiertés fut de prendre la parole lors du transfert des cendres d’Alexandre Dumas au Panthéon (2002). Célébrant une passion qui remontait à l’enfance, Decaux ne chercha pas à imiter le ton solennel d’un Malraux ; mais, à la fois enjoué et sémillant, il s’écria devant des millions de Français : « Enfin te voilà Alexandre. »

Alain Decaux a laissé, auprès de tous ceux qui l’ont connu, l’impression d’une âme élevée, droite, passionnée mais honnête, se défiant d’une fausse « objectivité historique », mais recherchant notamment par l’histoire à rétablir des injustices que le présent n’avait pas toujours pu rectifier. Aussi accordait-il au travail d’historien une importance primordiale, insistant notamment sur sa nécessaire indépendance, non seulement à l’égard de tous les pouvoirs (ce qu’assure, en France, le statut des universités publiques), mais aussi à l’égard de la société civile, de ses modes, voire des historiens eux-mêmes.

Alain Decaux s’est toujours insurgé contre la pensée unique, la bien-pensance, le conformisme, y compris du milieu des universitaires. Il n’avait pourtant qu’un espoir limité sur le rôle de l’histoire. Il disait souvent que nul ne retient ses leçons… Et il était bien placé pour le savoir, lui qui, tant de fois, eut l’occasion de souligner combien telle ou telle action aurait pu être évitée si son auteur avait pris la peine de méditer les leçons du passé… Difficile, en tout cas, avec le talent d’Alain Decaux, dont l’œuvre écrite et radio-télé est immense, de ne pas les écouter. À défaut de les entendre.

 

Sur France Culture, et KTO, Alain Decaux nous parle de Saint-Paul :

 

https://www.youtube.com/watch?v=rDcF4Np4Va0

 

La deuxième image est une représentation de Saint Paul par le grand peintre Rembrandt.

Alain Decaux, un historien anticonformiste et engagé pour la francophonie.
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L
Article remarquablement écrit, porté par un sujet non moins remarquable.
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