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Publié par Edouard Boulogne

Réception d'Alain Finkielkraut à l'Académie française, le 28 janvier 2016.

Dans l'état de décrépitude intellectuelle et morale où nous plongent des années de pouvoir de gauche ( ou de droite honteuse ), les figures de résistance sont rares, et d'autant plus précieuses.

C'est pourquoi le Scrutateur propose ce matin le discours de réception d'un de ces résistants, Alain Finkielkraut, et celui de M. Pierre Nora, qui s'en était fait l'hôte au sein de l'Académie.

 

LS.

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Réception d'Alain Finkielkraut à l'Académie française, le 28 janvier 2016.

 

I ) Accueil par Pierre Nora :

 

  1. Débats

Pierre Nora : « Vous vivez dans l’éros de l’entretien avec les vivants et les morts »

Pierre Nora

Rassurez-vous, je n’abuserai pas du privilège momentané que me confère la mission dont m’a chargé notre secrétaire perpétuel de vous recevoir parmi nous. Je commencerai même par évoquer quelques-uns des moments saillants d’une relation qui date maintenant de trente-cinq ans, des débuts de la revue Le Débat, à laquelle vous avez contribué par de nombreux et importants articles. Et qui émergent aussi de la sympathie que m’inspire votre personne dont me touche toujours l’émotivité désarmante. Et puis, contrairement à votre image publique de prophète tourmenté et brûlé d’une flamme intérieure, vous êtes, quand vous ne vous sentez pas menacé, d’un naturel gai, drôle, d’une éternelle juvénilité, spontanément porté vers les autres, un amateur de foot et de bonne blague. (...) Notre amitié, cependant, je la qualifierais volontiers de proximité distante. Séparés que nous sommes, dirais-je, par tout ce qui nous rapproche et nous réunit : une sensibilité attentive au contemporain, un judaïsme de génération et d’enracinement décalé, un souci de l’école et de la transmission, un rapport intense à la France, à sa culture, à sa langue, à son histoire.

Je n’en prendrai pour exemple que la discussion que nous avons eue encore récemment dans Le Débat à propos du livre qui a tant contribué à votre exposition médiatique actuelle, que dis-je, votre omniprésence, L’Identité malheureuse. D’accord avec vous sur le constat - la désintégration de l’ensemble national, historique et social et même sur le naufrage d’une culture dans laquelle nous avons tous les deux grandi -, j’exprimai mon désaccord sur les causes de cette décomposition. Vous aviez tendance à en faire porter la responsabilité principale sur l’immigration et à réduire le phénomène à la confrontation avec l’islam. À mon sens, le mal vient de plus loin, de la transformation douloureuse d’un type de nation à un autre que tout mon travail d’historien a cherché à analyser. Ses causes sont multiples et l’immigration me paraît avoir joué surtout un rôle d’accélérateur, de révélateur et de bouc émissaire. En un sens, je suis, en historien, encore plus pessimiste que vous. L’identité nationale, vous disais-je, serait peut-être aussi malheureuse s’il n’y avait pas un seul immigré, car le problème principal de la France ne me paraissait pas la puissance de l’islam, mais la faiblesse de la République. Peut-être les événements de cette dernière année sont-ils en train de me donner tort. (…)

François Furet, alors président de l’École des hautes études en sciences sociales, vous avait proposé, à la suite de votre séjour à Berkeley et de la publication du Juif imaginaire, de vous ouvrir les Hautes Études, à condition que vous vous lanciez dans une étude sérieuse soit sur l’Amérique, soit sur Israël. Mais votre tempérament n’était pas d’un spécialiste, ni même, pour l’agrégé de lettres modernes que vous étiez, la recherche en université, qui vous paraissait un enfermement.

Votre choix, original à l’époque et neuf pour un intellectuel à vocation essayiste, c’était les médias, c’était la radio. Il vous paraissait qu’il y avait un espace public à ne pas abandonner aux politiques et aux seuls journalistes, une vie des idées à laquelle les médias en plein essor offraient un débouché. La radio particulièrement. Vous y avez merveilleusement réussi avec cette émission du samedi matin sur France Culture qui vient, longévité exceptionnelle, de célébrer son trentième anniversaire. Espace libre de réflexion, conversation au sens le plus noble du terme, celle qu’a si bien analysée notre ami Marc Fumaroli ; et dont vous avez tiré quatre anthologies sur vos domaines de réflexion privilégiés : la littérature, l’école, la France, l’écriture de l’extermination.

Votre boulimie langagière s’est quand même doublée d’un enseignement pendant près de vingt ans, mais d’un enseignement très spécial et généraliste, la philosophie à l’École polytechnique. Je me souviens quand Bernard Pivot a cessé « Apostrophes » et que des noms circulaient de successeurs (je ne dis pas de remplaçants - impossible ! - mais de successeurs), d’avoir été de ceux qui vous poussaient. Votre refus catégorique m’a frappé : « Radio, si, télé, no. » La télévision, m’avez-vous dit, vous obligerait à être un personnage, la radio vous laissait être vous-même. Et pourtant, quel personnage télévisuel vous êtes devenu ! Survolté, convulsif, habité d’une gestuelle, disons, bien identifiable. Mais la télévision avait, alors, pris pour vous une autre fonction : celle de vous défendre d’une accusation caricaturale, une possibilité de faire appel. (…)

Penser avec, penser contre. Toute votre œuvre n’est qu’affrontement, échange, invocation, vous vivez dans l’éros de la discussion, de l’entretien avec les vivants et les morts. Plus on rumine, dites-vous, et plus on dialogue. Et encore : « Nous ne comprenons que par le grand détour des signes d’humanité déposés dans les œuvres de culture. » Vous ne vous déplacez qu’en traînant un sac de livres et un cahier sous le bras. Votre manière même d’écrire est souvent le plus court chemin d’une citation à une autre, généralement magnifique. (…) Cet idéalisme culturel va trouver son incarnation magnifiée cinq ans plus tard dans la personne de Charles Péguy que vous fait connaître votre amie Élisabeth de Fontenay et que vous faites revivre sous le titre bien trouvé Le Mécontemporain (1991). Péguy, l’homme dans lequel vous allez vous reconnaître, vous sublimer, vous projeter. (…) Et puis je ne suis pas loin de penser que ce chrétien du Moyen Âge égaré à la fin du XIXe siècle, avec son martèlement de répétitions lancinantes, avec sa voix de gorge venue du fond du peuple et du fond des âges, exerce sur vous, Français de fraîche date amoureux de la littérature, juif laïque héritier des Lumières mais sensible aux échos d’une tradition millénaire, une fascination que, je vous l’avouerai, je partage.

Voilà pour le temps de la culture. Mais, au tournant du siècle, s’opère sur vous comme sur tant d’autres un grand basculement. On pourrait le mettre sous le signe de deux phrases célèbres : celle de Camus dans son discours de Stock­holm disant qu’il ne s’agit plus de refaire le monde, mais d’éviter qu’il se défasse, celle de Roland Barthes dans son journal du 13 août 1977 : « Tout d’un coup il m’est devenu indifférent de ne pas être moderne. » Ces deux phrases vieilles de plusieurs décennies vont reprendre du service en cette fin de siècle et ce début du troisième millénaire. L’histoire mondiale connaît alors un grand bouleversement avec la guerre que, le 11 septembre 2001, l’islam politique et radical déclare à l’Occident ; comme la vie politique et nationale à l’élection présidentielle de 2002 où l’effacement de la gauche, dans ce pays qui a inventé la gauche, ne laisse place qu’à un affrontement de la droite et de l’extrême droite, en pleine expansion.

La vie intellectuelle va connaître en ces années-là, elle aussi, un durcissement. Il s’enracine dans le sentiment général d’une discontinuité de l’hier et de l’aujourd’hui, d’une coupure radicale et définitive avec « ce monde que nous avons perdu », comme dit l’historien anglais Peter Laslett ; et par voie de conséquence, dans l’évidence d’une spécificité absolue du temps présent qu’il s’agit de regarder en face et de tenter de décrypter avec les moyens du bord. La tâche de l’intellectuel est alors toute tracée : déchirer le rideau des apparences et des discours convenus, « nommer les choses », pour employer votre vocabulaire, « et faire apparaître les réalités occultées par les formules toutes faites et les clichés des diverses bien-pensances ». (…)

La suite, nombreuse, des ouvrages de cette époque porte des titres qui expriment tous ce rapport critique à notre temps : L’Ingratitude (1999), L’Imparfait du présent (2002), Nous autres modernes (2005), Philosophie de la modernité (2008) et jusqu’au tout récent dernier, La Seule Exactitude (2015). Et surtout, ce sont tous des entretiens, des conversations, des pièces brèves, des leçons indépendantes. Non plus des ouvrages unitaires et continus, mais des rassemblements de réactions à chaud, les réactivités immédiates d’une pensée ultra-sensible à tous les avatars et accidents de l’actualité. Pas un journal, pas une chronique, mais l’effort pour, dites-vous, « déchiffrer comme l’énigme du Sphinx chaque interpellation par les circonstances ». (…)

Il était fatal que les tragédies à répétition de l’année dernière donnent à vos propos une résonance nationale. L’irruption brutale d’un terrorisme islamique a paru dresser face à face une France de plus en plus séculière et une minorité de musulmans chez qui la dimension religieuse s’affirme toujours davantage. La montée en puissance du Front national et son implantation dans la vie politique et nationale laissent craindre, à l’élection présidentielle de 2017, un accident civique comme celui qu’on a déjà connu. Le flux soudain des migrants, qui risque fort de croître, a donné une dimension nouvelle au problème qui n’était encore jusque-là que celui des immigrés.

Dans ces conditions, les angoisses collectives sont venues rencontrer vos angoisses personnelles. D’où l’intensité de l’éclairage médiatique dont vous êtes soudain devenu l’objet. On n’a vu que vous, on n’a entendu que vous, on n’a lu que vous. Vous occupez dans la conscience collective une place très particulière. Vous êtes le transgresseur de l’omerta publique, celui qui dit - fort bien - ce que les politiques ne peuvent pas dire et ce que les journalistes ne veulent pas dire. Votre voix a pris un relief singulier et une audience qu’elle n’avait pas auparavant. (...) Bref, pour parodier une formule célèbre qui faisait d’André Gide le « contemporain capital », vous êtes devenu - pour combien de temps ? - notre « mécontemporain capital ». (…)

L’homme que nous avons élu, c’est le représentant de la haute culture qui contribue à faire vivre en France le débat intellectuel sous sa forme la plus digne. C’est l’auteur du Cœur intelligent, votre plus beau livre à mon goût, cet hymne aux grandes œuvres contemporaines, qui nous délivrent la vérité de notre temps et la vôtre. La littérature c’est, pour vous, ce qui, dans le temps où triomphe un manichéisme sommaire, préserve la nuance. L’élucidation par les grands textes des mystères de l’existence. « Être homme, dites-vous, c’est confier la mise en forme de son destin à la littérature. » Vous l’avez fait, et avec tant d’éclat qu’en vous lisant on pense irrésistiblement à la belle phrase de Paul Valéry sur Pascal : « Une détresse qui s’écrit si bien n’est pas si achevée qu’elle n’ait sauvé du désastre quelque raison d’espérer. » Il y a donc encore de l’espoir, camarade, tout n’est pas perdu !

L’Académie française représente, sachez-le, le conservatoire et le condensé de tout ce qui vous tient le plus à cœur : une tradition historique vieille de près de quatre siècles, la défense de la langue dans son bon usage, le respect de la diversité des personnes dans l’unité d’un esprit de famille et le maintien, par-delà l’abîme de nos différences, d’une éternelle courtoisie. La Compagnie vous a ouvert les bras, vous allez connaître avec elle ce que c’est qu’une identité heureuse.

Alors souffrez, cher Alain Finkielkraut - souffrez sans trop souffrir ! -, de vous y savoir le bienvenu.  »


 

II ) Réponse d'Alain Finkielkraut.


 

  1. Débats

Alain Finkielkraut : « La France s’est rappelée à mon bon souvenir... »

Alain Finkielkraut

Mesdames, Messieurs de l’Académie,

En manière de préface au récit débridé que lui a inspiré le tableau d’Henri Rousseau La Carriole du père Juniet, Félicien ­Marceau relate le dialogue suivant :

- La carriole du père Bztornski ? dit le directeur de la galerie. Qu’est-ce que ça veut dire ?

- C’est le titre de mon tableau, rétorqua le Douanier Rousseau. (…)

- Mon pauvre ami, avec ce titre-là, vous ne le vendrez jamais, votre tableau.

- Tiens ! Pourquoi ? dit Rousseau qui, de son passage dans l’administration de l’octroi, avait gardé le goût d’aller au fond des choses.

- Bztornski ! reprit le directeur avec force. C’est un nom à éternuer, ça. (…)

Nous sommes en janvier 2016. Et un nom cacophonique, un nom dissuasif, ­un nom invendable, un nom tout hérissé ­de  consonnes rébarbatives, comme ­Bztornski ou, mieux encore, comme Karfunkelstein, le patronyme dont l’extrême droite avait affublé Léon Blum pour faire peur aux bons Français, un nom à éternuer en somme, et même, osons le dire, un nom à coucher dehors, est reçu aujourd’hui sous la coupole de l’institution fondée, il y aura bientôt quatre siècles, par le cardinal de Richelieu. (…)

S’appeler Finkielkraut et être accueilli parmi vous au son du tambour, c’est à n’y pas croire. (…)

Et en ce jour, c’est aux miens que je pense. À mes grands-parents, que, comme la plupart des Juifs ashkénazes nés dans le baby-boom de l’après-guerre, je n’ai pas connus. À ce grand-père maternel qui, avec sa femme, dirigeait une entreprise de bois à Lvov, alors ville polonaise, mais qui, je l’ai appris tardivement, préférait l’étude et la fréquentation des livres sacrés. À mes parents bien sûr, qui ne sont pas là pour connaître ce bonheur : l’entrée de leur fils à l’Académie française alors que le mérite leur en revient. Non qu’ils aient éprouvé à l’égard de la France une affection sans mélange. C’est de France, et avec la complicité de l’État français, que mon père a été déporté, c’est de Beaune-la-Rolande, le 28 juin 1942, que son convoi est parti pour Auschwitz-Birkenau. Le franco-judaïsme alors a volé en éclats, les Juifs qui avaient cru reconnaître dans l’émancipation une nouvelle sortie d’Égypte ont compris qu’ils ne pouvaient pas fuir leur condition. Pour le dire avec les mots d’Emmanuel Levinas, la radicalité de l’antisémitisme hitlérien a rappelé aux Juifs « l’irrémissibilité de leur être ». (…)

J’ai donc appris à honorer ma langue maternelle qui n’était pas la langue de ma mère (la sienne, le polonais, elle s’est bien gardée de me l’enseigner, pour que s’exerce en moi, sans partage et sans encombre, le règne du vernaculaire). J’ai appris aussi à connaître et à aimer nos classiques. Pour autant, le fait d’être français ne représentait rien de spécial à mes yeux. Comme la plupart des gens de mon âge, j’étais spontanément cosmopolite. Le monde où j’évoluais était peuplé de concepts politiques et, l’universel me tenant lieu de patrie, je tenais les lieux pour quantité négligeable. L’Histoire dont je m’entichais me faisait oublier la géographie. Comme Vladimir Jankélévitch, je me sentais libre « à l’égard des étroitesses terriennes et ancestrales ». La France s’est rappelée à mon bon souvenir quand, devenue société post-nationale, post-littéraire et post-culturelle, elle a semblé glisser doucement dans l’oubli d’elle-même. Devant ce processus inexorable, j’ai été étreint, à ma grande surprise, par ce que Simone Weil appelle dans L’Enracinement le « patriotisme de compassion », non pas donc l’amour de la grandeur ou la fierté du pacte séculaire que la France aurait noué avec la liberté du monde, mais la tendresse pour une chose belle, précieuse, fragile et périssable. J’ai découvert que j’aimais la France le jour où j’ai pris conscience qu’elle aussi était mortelle, et que son « après » n’avait rien d’attrayant. (…)

Me voici, pour ma part, accusé d’avoir trahi mon glorieux patronyme diasporique en rejoignant les rangs des gardes-frontières et des chantres de l’autochtonie. Mais tout se paie : ma trahison, murmure maintenant la rumeur, trouve à la fois son apothéose et son châtiment dans mon élection au fauteuil de Félicien Marceau. De cet auteur prolifique, Le Monde disait, en guise d’éloge fu­nèbre, qu’il est mort oublié le mercredi 7 mars 2012, à l’âge de 98 ans. Et la ­bonne presse, en effet, ne retient rien de lui que cette épitaphe : « Félicien ­Marceau, un ancien collaborateur devenu académicien. »

Un défenseur exalté de l’identité nationale, oublieux de ses origines vagabondes et astreint à faire l’éloge d’un collabo : il n’y a pas de hasard, pensent nos vigilants, et ils se frottent les mains, ils se lèchent les babines, ils se régalent à l’avance de cet édifiant spectacle. (…) Je commencerai donc par là mon cheminement dans la vie et l’œuvre de celui à qui aujourd’hui je succède. (…)

Il publie, le 19 mai 1934, dans les colonnes de L’Avant-garde, un réquisitoire aux accents pré-sartriens contre la passion antisémite : « L’antisémitisme est un sentiment de petit-bourgeois. Le petit-bourgeois mal élevé qui lourdement fait ressortir “sa supériorité de race”. On comprend qu’il y tienne : c’est la seule qu’il ait et elle n’est basée que sur un préjugé. » Plus loin dans le même article, il enfonce le clou : « Ce préjugé, écrit-il, est un abus bien plus insupportable que l’intolérance religieuse ou politique car il vise la race. » (…) En janvier 1946, il est jugé par contumace et condamné à quinze ans de travaux forcés par le conseil de guerre de Bruxelles qui, sur trois cents émissions, a retenu cinq textes à sa charge : deux chroniques sur les officiers belges restés en France, une interview d’un prisonnier de guerre revenant d’Allemagne, un reportage sur le bombardement de Liège et une actualité sur les ouvriers volontaires pour le Reich. (…) La condamnation à quinze ans de travaux forcés assortie de l’interdiction à perpétuité de publier tout article et tout livre est donc exorbitante. Reste ce fait incontournable : Louis ­Carette (Félicien Marceau est le nom de plume qu’il prendra plus tard, NDLR) choisit de travailler dans une radio dirigée par les Allemands alors que personne ne l’y obligeait et qu’il était à l’abri du besoin. Pourquoi ? La réponse à cette question se trouve dans son roman Les Pacifiques, écrit en 1943 et resté inédit jusqu’à sa publication en 2011 aux Éditions de Fallois. L’action se déroule à la veille du grand orage, et les personnages, impuissants, voient « la paix glisser dans le néant avec un sourire navré ». Ils ne sont pas révulsés par Mein Kampf, l’Anschluss, le dépeçage de la Tchécoslovaquie et la Nuit de cristal, mais par « la guerre immonde qui suscite tout ce qu’il y a d’immonde dans le cœur déjà si immonde des braillards ». Et quand la défaite est consommée, lit-on à la dernière page du roman, « l’intelligence est de sauver les meubles ». (…)

Il oublie, à force de mémoire, que, comme l’écrit Valéry, le présent, c’est ce qui ne s’est jamais présenté jusque-là. Bref, il ne voit pas la discordance des temps et ceux qui, soixante-dix ans après, reprennent à leur compte dans leur nécrologie le jugement du conseil de guerre de Bruxelles, commettent un contresens analogue. Leur référence à eux, c’est Hitler, Maurras et la Deuxième Guerre mondiale. Ils jugent tout à cette aune, ils ne voient pas que depuis la conférence de Durban, organisée par les Nations unies en septembre 2001, l’antisémitisme parle la langue immaculée de l’antiracisme. (…) Leur invocation constante des heures les plus sombres de notre histoire ne protège pas les Karfunkelstein d’aujourd’hui contre la haine : elle les y expose.

Aux ravages de l’analogie, s’ajoutent les méfaits de la simplification. Plus le temps passe, plus ce que cette époque avait d’incertain et de quotidien devient inintelligible. Rien ne reste de la zone grise, la mémoire dissipe le brouillard dans lequel vivaient les hommes, le roman national qui aime la clarté en toutes choses ne retient que les héros et les salauds, les chevaliers blancs et les âmes noires. On met au pinacle le nom de ­Primo Levi, mais c’est Quentin Tarantino qui mène le jeu, c’est sur le modèle d’Inglourious Basterds que tout un chacun se fait son film. Je ne me sens pas représenté mais trahi et même menacé par les justiciers présomptueux qui peuplent la scène intellectuelle. (…)

Félicien Marceau appartient à cette période bénie de notre histoire littéraire, où les frontières entre les genres n’étaient pas encore étanches. Les auteurs les plus doués circulaient librement d’une forme à l’autre et savaient être, avec un égal bonheur, romanciers, essayistes, dramaturges. L’Œuf, écrit « en deux temps, trois mouvements », est ainsi la version théâtrale de Chair et cuir, et ce qui valut à cette pièce un succès mondial, c’est l’audace de sa composition autant que sa force comique et l’universalité de son propos. Marceau, qu’on classe paresseusement parmi les auteurs de boulevard, n’a pas usé pour nouer son intrigue de recettes éculées ; comme le dit Charles Dantzig dans son livre d’entretiens avec Félicien Marceau, L’imagination est une science exacte, il a inventé une nouvelle formule théâtrale : la pièce écrite à la première personne. Le personnage principal raconte sa vie, et convoque les autres personnages pour les besoins des épisodes dont il veut nous faire part, se mêlant parfois à eux, puis revenant sur le devant de la scène pour raconter la suite. Dans L’Œuf, comme un peu plus tard dans La Bonne Soupe, le coup de génie de Marceau consiste à transférer sur les planches un procédé tout naturel dans le roman : c’est le romancier en lui qui élargit le champ des possibles du théâtre. (…)

J’en ai presque terminé et je m’aperçois qu’il manque à cet éloge la belle adaptation pour Giorgio Strehler, metteur en scène magique, de La Trilogie de la villégiature de Goldoni. Il manque Balzac et son monde, la somme érudite et affectueuse consacrée par Marceau à l’auteur qui l’a accompagné sa vie durant. Manquent aussi des romans aussi essentiels que Creezy ou l’histoire de ce fils de famille noceur et désœuvré qui devient L’Homme du roi et que - démenti cinglant à la sagesse du Système - le pouvoir ne corrompt pas mais élève. J’aurais dû en outre faire halte à Capri, petite île et, plus généralement, faire un sort à l’Italie indocile, devenue au fil du temps la deuxième patrie de cœur de Félicien Marceau. Je dirai pour ma défense que je n’ai pas voulu être exhaustif. J’ai découvert une œuvre que, je l’avoue, je connaissais à peine, et Chair et cuir, un roman qui fait désormais partie de ma bibliothèque idéale, m’en a fourni la clé.

Arrivé au terme de ce périple, j’ai les mots qu’il faut pour dire exactement ce qui me gêne et même me scandalise dans la mémoire dont Félicien Marceau fait aujourd’hui les frais. Cette mémoire n’est pas celle dont je me sens dépositaire. C’est la mémoire devenue doxa, c’est la mémoire moutonnière, c’est la mémoire dogmatique et automatique des poses avantageuses, c’est la mémoire de l’estrade, c’est la mémoire revue, corrigée et recrachée par le Système. Ses adeptes si nombreux et si bruyants ne méditent pas la catastrophe, ils récitent leur catéchisme. Ils s’indignent de ce dont on s’indigne, ils se souviennent comme on se souvient.

La morale de toute cette affaire, ce n’est certes pas que le temps est venu de tourner la page et d’enterrer le devoir de mémoire, mais qu’il faut impérativement sortir celui-ci de « l’œuf » où il a pris ses quartiers pour lui rendre sa dignité et sa vérité perdues.


 

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