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Publié par Edouard Boulogne

L'esclavage aux Antilles, une réalité complexe à découvrir par beaucoup. ( par Roger de Jaham, de l'Association  Tous Créoles ).

Ce dossier comporte deux parties.

La première est la parole donnée à M. Roger de Jaham, de l'Association Tous créoles. Son article qui porte sur la question de l'esclavage et des traites négrières, particulièrement en ce qu'elle concerne les Antilles, est très documenté, et répond à nombre de questions que se posent les gens honnêtes. Je publie ce document sans autre commentaire, et intégralement, résistant même à la forte tentation de souligner certains passages particulièrement importants, persuadé que les lecteurs attentifs, et honnêtes, le feront d'eux-mêmes, mentalement.

La deuxième partie, tout en photographies, complète le document numéro UN. Mais elle relève de la responsabilité du Scrutateur.

Bonne et fructueuse lecture, chers amis connus et inconnus.

 

Edouard Boulogne.

 

 

( I ) Une lettre remarquable de Roger de Jaham sur l'esclavage.

 

( …. ) Vous cherchez à nier la participation de pays africains à la traite des Noirs, et plus particulièrement à la traite transatlantique, qui concerne notamment les Antilles. Pourtant, cette participation est clairement démontrée par de nombreux historiens :

 

http://www.touscreoles.fr/2008/10/29/entretien-avec-ibrahima-thioub/

http://www.touscreoles.fr/2013/05/04/les-esclaves-oublies-les-tabous-de-lesclavage/

 

Nous avons le sentiment intime et impérieux que nous devons amener à faire connaître « toute notre histoire » dans sa complexité, et par conséquent dans tous ses aspects. Nous percevons actuellement à regret que l’histoire des Antilles, et plus précisément la période de l’esclavage, a été réorientée, pour ne pas dire réécrite. Or « Celui qui fait au peuple de fausses légendes révolutionnaires, celui qui l’amuse d’histoires chantantes, est aussi criminel que le géographe qui dresserait des cartes menteuses pour les navigateurs. » (Prosper Olivier LISSAGARAY, combattant de la Commune de Paris).

 

Souvenons-nous que le mot « histoire » vient du grec ancien « historia », signifiant « enquête », « connaissance acquise par l'enquête », qui lui-même vient du terme ἵστωρ, hístōr signifiant « sagesse », « témoin » ou « juge ».  Ce qui impose rigueur et instruction à charge comme à décharge. L’histoire ne doit donc pas être dite telle que nous aurions souhaité qu’elle ait été, mais telle qu’elle a réellement été. D’où la nécessité, selon nous, de combattre aujourd’hui quelques mythes autour de la traite, de l’esclavage et de son émancipation à la Martinique.

 

Nous croyons que l’une de nos fractures sociétales aux Antilles proviendrait du ressentiment d’une partie de la population à l’égard d’une autre partie -les Blancs créoles ou Békés- imputable au fait que ces derniers sont perçus comme les représentants vivants des seuls esclavagistes que la Terre ait jamais portés. Car l’histoire de notre île, et plus largement l’histoire de l’esclavage pour les Français est en fait limitée, d’une façon visiblement organisée, à la seule traite transatlantique du 17ème au 19ème siècle, dans laquelle le rôle singulier de plusieurs pays d’Afrique –comme d’ailleurs celui de la France- est passé à la trappe de l’Histoire.

 

De sorte que pour une écrasante majorité, la traite et l’esclavage sont le fait exclusif des Blancs européens devenus Antillais, à l’encontre des seuls Africains devenus eux aussi Antillais. Ainsi aujourd’hui dans nos esprits un Noir serait forcément un descendant d’esclave, tandis qu’un Blanc –un Béké, surtout- serait forcément un descendant d’esclavagiste, qui bénéficierait dès lors du produit de ce crime (indemnisation, terres…). Le non-Blanc serait par essence la victime du Blanc qui, lui, serait un profiteur-accapareur. Il est par conséquent légitime à certains de percevoir cela comme une profonde injustice, qui en outre perdurerait depuis des siècles.

 

Alors, comment casser cette vision manichéenne des choses, comment atténuer ce douloureux face-à-face Noirs/Blancs, sinon en disant la vérité, toute la vérité, sur le rôle réel de différentes nations africaines dans la traite des Noirs ? Nous espérons que cette « opération vérité » serait peut-être de nature à faire comprendre et admettre la responsabilité partagée mais largement ignorée des différents intervenants dans ce crime, sans pour autant diminuer celle de chacun. Ceci de façon à tenter d’amoindrir la pression entre les protagonistes « Nègres><Békés », puisque tous deux deviendraient de facto des descendants d’esclavagistes... sans pouvoir dénouer en chacun d’eux l’héritage de l’esclave de celui de l’esclavagiste.

 

Car la réalité historique est bien celle-ci : des Africains, des royaumes africains, des nations africaines, des négociants africains, des « collabos » africains ont participé activement à l’organisation, au développement et au fonctionnement de la traite des Noirs d’Afrique déportés vers la Caraïbe et le continent américain. En outre, des Noirs et des personnes de couleur ont été propriétaires d’esclaves dans les colonies d’alors, et ont été à ce titre indemnisés en 1849 (pour la France). Et quoi que vous en pensiez, il n’est certainement pas sans intérêt de le faire savoir. D’autant que, lorsqu’un Blanc exploite un autre Blanc, il ne s’agit que d’un tiers, et l’exploiteur est simplement un profiteur. Pourquoi, lorsqu’un Noir exploite un autre Noir, il s’agit alors de son « frère », et son acte devient une trahison grave et impensable ?

 

Il est nécessaire d’être précis sur la durée du drame de l’esclavage aux Antilles, qui a débuté aux environs de 1670 pour s’achever en 1848, soit moins de 180 ans. Or vous évoquez 300 ans, d’autres n’hésitent pas à parler de 400 ans. Ne répondez pas, je vous prie, que ce serait là un « détail » : la longueur d’une torture amplifie évidemment ses effets.

 

Il nous apparaît également capital de rappeler que la traite transatlantique et l’esclavage aux Antilles ne constituent pas une particularité géographique dans l’histoire de ce crime ; ils n’ont pas été une création ex-nihilo des colonisateurs ; ceux-ci n’étaient pas une petite poignée d’aventuriers racistes, dans le crâne desquels ont germé ces diaboliques idées : le commerce triangulaire et son corollaire l’esclavage n’ont pas fait irruption de façon subite dans notre histoire ! Ces monstruosités apparaissent en définitive progressivement, comme la poursuite naturelle d’un système ancien, déjà achevé, auquel l’Europe n’a guère apporté d’originalité : tout avait déjà été inventé, à partir des traites préislamiques, musulmanes et internes à l’Afrique. Car avant la traite transatlantique et probablement avant la traite transsaharienne, qui consistaient dans l’exportation des esclaves, l’esclavage a de tout temps existé en Afrique, comme d’ailleurs dans toutes les sociétés humaines. L’Homme est un loup pour l’Homme, et la nature humaine est d’une extrême complexité, la conduisant parfois à une abjecte inhumanité. Ces principes ignobles mais malheureusement intangibles ont fait qu’au fil des siècles des hommes ont réduit d’autres hommes en esclavage, que des Blancs ont esclavagisé aussi bien des Blancs que des Noirs ou des Asiatiques, que des Noirs ont esclavagisé aussi bien des Noirs que des Blancs. Et que des Arabes ont esclavagisé aussi bien des Noirs, des Blancs que des Arabes.

 

Après l’échec de l’acclimatation des travailleurs blancs européens aux Antilles –les fameux engagés ou « 36 mois »- entre 1635 et 1650, les colons se sont alors tournés vers les Noirs d’Afrique, déjà endurcis selon eux aux rudes conditions climatiques tropicales, d’autant que « l’offre » existait. Et elle n’était pas formulée par « quelques centaines tout au plus de ‘rois nègres’ » comme vous l’écrivez : en effet, près de vingt millions d’Africains ont été arrachés à leurs pays pour être jetés en esclavage loin de chez eux, ce qui supposait une vaste et redoutable organisation d’envergure -comparable à celle des nazis pour les Juifs- mise en place sur la terre d’Afrique par des Africains, bien entendu à la demande pressante des Européens. Le professeur Ibrahima THIOUB, directeur du département d’Histoire de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Sénégal), explique dans une interview publiée en 2008 dans le journal communiste L’Humanité que ce n’est pas seulement en tant qu’objets ou victimes, mais également en tant que sujets actifs, que des Africains ont participé à leur propre histoire ; il insiste sur la nécessité de regarder ce passé en face, quels que soient les risques de récupération, pour en conjurer les conséquences dans le présent. Il précise notamment : « Les Européens devaient rester sur la côte et attendre que des commerçants africains leur amènent les marchandises dont ils ont besoin, de la gomme arabique, de l’or, de l’ivoire mais surtout des esclaves. (…) Il s’agissait d’un commerce assez complexe, avec des situations très variées, mais dans lequel les Européens n’avaient pas les ressources technologiques, politiques et militaires pour pénétrer à l’intérieur du continent africain et participer à la chasse aux esclaves, même s’ils ont pu le faire sporadiquement sur les côtes. (…) Il y a eu énormément [de mouvements de refus ou de résistance à ce commerce]. C’est d’ailleurs cela qui me fait m’opposer à la thèse selon laquelle les Africains n’avaient qu’un seul choix : être esclaves ou chasseurs d’esclaves ».

 

Cette chasse aux captifs, loin à l’intérieur des territoires africains concernés de la côte occidentale, recouvre d’ailleurs la partie sans doute la plus meurtrière de la traite : en effet, les razzias opérées dans les villages ne s’intéressaient qu’aux femmes en âge et condition de travailler et de reproduire, ainsi qu’aux jeunes hommes en âge et condition de travailler et de reproduire. Les enfants et les personnes âgées étaient alors impitoyablement assassinés, et l’on estime que pour un Africain capturé, dix étaient ainsi tués. Le pourcentage des captifs par rapport à l’ensemble de la population s’accroît continuellement entre le XVIIe siècle et la fin du XIXe, et des « districts autrefois densément peuplés furent reconquis par la brousse  » ou la forêt. « Une nouvelle classe ou catégorie sociale malfaisante apparut : celle des courtiers, des gardes-chiourmes caravaniers, des interprètes intermédiaires, des avitailleurs... les « collabos » de l’époque » (…) « Il y a donc lieu d’additionner tous ceux qui sont morts lors des attaques, pendant les transferts de l’intérieur vers les points de départ et dans les entrepôts ; les suicidés et les révoltés tués au moment de l’embarquement ; les morts imputables à la multiplication des razzias et des guerres intestines engendrées par la dislocation des entités politiques, par la fuite des populations, par la volonté accrue de faire des prisonniers ; les morts de faim (récoltes et réserves ayant été pillées) et de maladies de toutes sortes ; les morts dus à l’introduction des armes à feu et des alcools frelatés, à la régression de l’hygiène et des savoirs acquis..., tous ces morts auxquels s’ajoutent les captifs et captives arrachés au sous-continent. On voit que ce déficit démographique dépasse largement le nombre des naissances viables, lui-même forcément en diminution. Et il faudrait encore tenir compte des « manques à naître ». (Louise Marie DIOP-MAES in « Conséquences sur l’Afrique », novembre 2007).

 

Concernant la détention d’esclaves noirs par des Noirs et des personnes de couleur, je soumets à votre réflexion plusieurs textes parmi bien d’autres :

·         Versailles, le 22 octobre 1789 : « L’Assemblée nationale a reçu une délégation de gens de couleur libres de l’île de Saint-Domingue. Depuis des mois, ces Noirs affranchis et ces mulâtres des Antilles attendent ce moment avec impatience. Aussi est-ce avec fierté que Julien RAIMOND, un riche mulâtre, a lu en leur nom la pétition qu’ils avaient rédigée. Dans ce texte, ils font valoir qu’ils sont, au même titre que les colons blancs, propriétaires, français et libres. Ils demandent donc de siéger eux aussi à l’Assemblée et se prononcent en faveur du maintien de l’esclavage dans les colonies. Les députés les ont éconduits en termes polis et vagues. »

·         « Le 1er juillet 1789 Michel LUSSY, nègre libre, a cédé à François DODIÉ, mulâtre libre, marchand boucher à Saint-Pierre, Martinique, le nègre Jacob et le nègre Lazare pour le prix de 2.300 livres ». Cette transaction, qui révèle que des Noirs étaient bien propriétaires d’esclaves noirs sur le sol de la Martinique, est consignée avec des centaines d’autres dans les minutes d’un notaire de Saint-Pierre (Martinique).

·         Selon l’historien Marcel DORIGNY, les esclavagistes à la peau noire (ou non-blanche) représentaient plus du tiers des propriétaires d’esclaves à la Martinique en 1848, et ont donc été indemnisés.

 

Ainsi, être Noir ne veut pas forcément dire être descendant d’esclave ; beaucoup de Noirs seraient surpris de se découvrir descendants d’esclavagistes, ou de Noirs congos qui n’ont jamais été esclaves. De nombreux patronymes de propriétaires indemnisés en 1849 le confirment explicitement. L’esclavage n’était pas une question ethnique, mais économique. Du coup, nombre de descendants d’esclaves le sont aussi d’esclavagistes…

 

Et puisque nous parlons indemnisation, savez-vous que les chasseurs d’esclaves du Sénégal, détenteurs de « stocks » au moment de l’abolition de mai 1848, ont été indemnisés du dommage subi de l’arrêt du commerce du « bois d’ébène » ? C’est bien la reconnaissance implicite de leur participation active à ce crime.  

 

Ce sont là des faits historiques. Pouvons-nous les nier ? Devons-nous les occulter ? Bien évidemment non, car il convient de porter sur ces choses un regard curieux et mesuré, ce qui ne veut pas dire complaisant.

 

Dire l’Histoire dans toutes ses dimensions ne saurait aucunement constituer une démarche révisionniste, ni une tentative de « dédouanement » d’une ethnie par rapport aux souffrances infligées à une autre ethnie. Se dédouaner de quoi, au fait ? Les Blancs créoles d’aujourd’hui devraient-ils se sentir coupables ou responsables d’actes relevant de réels ou supposés ancêtres esclavagistes ? Les Africains d’aujourd’hui devraient-ils se sentir coupables ou responsables d’actes relevant de réels ou supposés aïeux ayant contribué à la Traite ? Les Antillais de couleur d’aujourd’hui, porteurs tant du sang de Blancs esclavagistes que du sang de Noirs esclaves, devraient, eux, se sentir comment ? Coupables par ascendance, ou victimes par descendance ? Le bon sens l’emportant, la seule conclusion est que chacun n’est redevable que de ses actes du présent, ainsi que du futur que ces actes engagent.

 

Roger de JAHAM

 

( II ) Documents photographiés ( Le Scrutateur ).

 

Certains de ces documents, en particuliers les photographies d'articles de l'hebdomadaire Sept-Magazine, ne peuvent paraître dans toute leur intégrité, du fait du matériel de numérisation et de scannage que je possède. Je le regrette, mais l'essentiel y est. Comme il a déjà, maintes fois expliqué ici il est facile de grossir ces images, pour ceux qui auraient la vue basse.

 

Ordre des photos :

 

( 1 ) Roger de Jaham.

 

( 2 et 3 ) Recto et verso d'un maître ouvrage, trop peu connu de MM. François Renault et Serge Daget, sur Les traites négrières en Afrique ( éditions Karthala ).

 

( 4 et 5 ) Recto et verso de l'ouvrage du père jésuite africain Alphonse Quenum : Les Eglises chrétiennes et la traite Atlantique du XV è au XIX è siècle. Editions Karthala ).

 

( 6 ) Article paru dans Sept-Magazine, n° 996, du 23 juillet 1998, par M Dominique Blanchet : Comment reconnaître l'esclavage des noirs.

 

( 7 ) Article paru dans Sept-Magazine, n°1040, du 3 juin 1999. Interview de Christiane Taubira sur le problème des « réparations ».

 

( 8 ) Image d'époque sur la traite interne à l'Afrique.

 

( 9 ) Plaquette sur l'esclavage, éditée à l'occasion du cent cinquantenaire de l'abolition de l'esclavage sur les terres françaises, par Edouard Boulogne. Encore disponible sur demande à l'auteur.

L'esclavage aux Antilles, une réalité complexe à découvrir par beaucoup. ( par Roger de Jaham, de l'Association  Tous Créoles ).
L'esclavage aux Antilles, une réalité complexe à découvrir par beaucoup. ( par Roger de Jaham, de l'Association  Tous Créoles ).
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L'esclavage aux Antilles, une réalité complexe à découvrir par beaucoup. ( par Roger de Jaham, de l'Association  Tous Créoles ).
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