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Publié par Edouard Boulogne

Né en 1940, Régis Debray est un fils de la grande bourgeoisie, qui a passé la moitié de sa vie à jeter sa gourme, à combattre les valeurs essentielles de la civilisation qui l'a vu naître, et qui a, n'en déplaise aux « esprits » décadents, pendant longtemps fécondé le monde avant de patauger dans de pseudos valeurs contraires à son essence.

Debray, cependant, vers la quarante cinquième année de son âge, ouvrit peu à peu les yeux. L'Europe, la France en particulier ce n'est pas si mal. Il évolue vers un gaullisme de gauche, et même d'extrême gauche ( en admettant que la jonction de ces adjectifs ait jamais été autre chose que l'un des leurres inventés par ce sacré général pour s'adjoindre des nihilistes en quête de bonne conscience. Entreprise rendue possible par le parcours d'un de Gaulle qui tira toujours son pouvoir, même après son élection au suffrage universel, d'une légitimité autre, analogue à la légitimité capétienne, d'une légitimité historique : le discours de Londres, et sa projection dans une « aventure hors de toutes les séries »).

Aujourd'hui R. Debray septuagénaire accompli, jette un regard désabusé, analogue à celui de l'auteur des Mémoires d'Outre Tombe, - toutes choses égales - , sur un passé qu'il déplore. Il nous dévoile ce regard dans le deuxième tome de ses mémoires, sous le titre Un Candide à sa fenêtre. Dégagements II

L'hebdomadaire Marianne nous en parle sous la plume d'Eric Conan.

S'il est juste et bon de faire le point, de se repentir d'erreurs, qui pour avoir été partagées par d'innombrables épigones n'en restent pas moins coupables, il est permis de pas suivre Debray, même en ses autofustigations.

Le voici désabusé.

Pour ma part, j'aime les combattants qui ne renoncent jamais au combat pour ce qu'ils croient juste. A Régis Debray, je préfère le général Léonidas qui mourut face aux barbares perses de Xerxès, avec les fameux trois cents guerriers sacrifiés de Sparte, aux rives du Spercheïos; ou bien l'immense poète Virgile dont je retranscris ici le texte admirable de Jacques Perret au début de l'étude qu'il lui a consacrée : « Tandis qu'auprès d'eux tout s'écroule, il est des esprits, quelquefois, qui ne peuvent cesser d'espérer, mieux : d'affirmer. Ce n'est pas l'enthousiasme du prophète ; c'est la sécurité du voyant.

Plus rarement encore, il arrive qu'à ce voyant l'histoire donne, fût-ce pour quelque temps, raison : Virgile, né et grandi dans les plus sombres années de Rome, a vu de son vivant s'instaurer, s'affirmer, par le règne rayonnant d'Auguste, l'âge d'or qu'il avait toujours annoncé. Il a vu, dans l'univers réconcilié, s'ouvrir cette ère de plusieurs siècles où s'affirma, au-dehors et au-dedans, la paix immuable, féconde, bénéfique, la paix romaine.

D'ordinaire, la réalisation de ce qu'il a annoncé disqualifie le voyant comme voyant : puisque les choses ont été telles, disons-nous, il n'a sans doute pas eu grand mérite à les annoncer. Virgile n'échappe pas complètement à cette disgrâce ; on lui en voudrait, presque, d'avoir vu clair.

Mais voici où son cas apparaît décidément tout à fait rare : Auguste, son âge d'or et la paix romaine, ont disparu maintenant. Ils n'ont été dans l'immense histoire qu'un moment, malgré tout. Et pourtant l'annonce qui en a été faite nous semble demeurer toujours ; comme si la réalisation immédiate qu'elle avait premièrement pour objet n'en avait pas épuisé la substance. Il nous semble, il semble à beaucoup de ceux qui depuis quinze cents ans réfléchissent sur ces choses, que l'affirmation de Virgile portait au-delà, que lui-même, le sachant, ne le sachant pas, voyait plus loin.

Qu'a-t-il donc vu, qu'annonçait-il, qu'a-t-il saisi que nous-mêmes, avec deux mille ans en plus, n'entrevoyons qu'à grand-peine ? Il reste pour nous tel que l'a déduit et restitué le peintre du Romanus : entre son pupitre et cette sorte de carton à chapeaux où les gens de ce temps-là rangeaient leurs papiers, il est comme arc-bouté dans son fauteuil, tout le visage tendu dans son regard. Non pas les yeux perdus dans le vide ou qu'assiège l'horreur. C'est nous devant lui, c'est le monde qu'il regarde ; il semble discerner au travers quelque être réel et qui ne l'épouvante pas ».

 

Le Scrutateur.

 

Régis Debray, réac désengagé

 

Exercice singulier que ce "mea culpa" d'un penseur, qui balaie devant sa porte et regarde à sa fenêtre. Loin des figures tutélaires et de sa jeunesse révolutionnaire, Debray se réinvente en spectateur lucide et désespéré.

 

http://www.marianne.net/regis-debray-reac-desengage-100231567.html

 

Cette livraison en vrac d'observations, d'articles, de notules, que l'on peut lire dans le désordre, illustre une fois de plus le curieux paradoxe entourant ce polygraphe de génie qu'est devenu Régis Debray. Sa lucidité désespérée, fouillant toutes les plaies d'une France qui n'est déjà plus, devrait le déférer au premier rang des « réacs », ainsi que les conformistes désignent aujourd'hui les rebelles ne se soumettant pas au monde tel qu'il va. Mais il échappe à cet ostracisme. D'abord, parce qu'il semble protégé à vie par une double immunité - ancien compagnon de Che Guevara et ancien conseiller de François Mitterrand -, qui intimide encore les procureurs de gauche. Peut-être aussi parce que l'ex-engagé a mis les pouces : il ne veut plus se battre.

Un Candide à sa fenêtre permet de comprendre pourquoi Debray agace autant qu'il enchante : commentateur stylé du désastre alentour, il donne cette fois-ci nettement l'impression que lui importe surtout le sien propre. Il n'aime pas sa vie et semble éprouver plus de chagrin pour ce qu'elle fut que pour la France d'hier : Guevara et Mitterrand, dont on le crédite, restent pour lui deux erreurs éclatantes d'un parcours qu'il n'en finit pas de se reprocher. Ce pénible malentendu le pousse moins à l'introspection (Comment a-t-il pu autant se tromper, deux fois ? Le bavard est réservé sur ce point...) qu'au regret égocentré de ce qu'il a raté. D'abord, la « honte » d'être passé à côté de ceux qui incarnaient encore de son vivant la France qu'il pleure. Il ne se « pardonne pas de n'avoir pas voulu côtoyer, interroger - idéologie oblige - », de Gaulle, Malraux, Gary, Jünger. Et même Giono et Pompidou ! Pompidou qui avait tant œuvré à sa libération des geôles boliviennes. Il s'en veut de ne pas l'avoir correctement remercié, découvrant que son « sectarisme » l'avait rendu « mufle » : « J'aurai été le plus clair de ma vie un sacré con. »

Ce remords inconsolable aiguise son mépris pour ceux qui ont aujourd'hui pris la place des modèles qu'il n'a pas su aimer à temps. Cette « classe dirigeante qui a honte de sa langue et de son lieu de naissance : c'est ringard, franchouillard, moisi ». Qui a abandonné « les pierres d'angle que furent les idées de nation, de peuple et d'Etat », lesquelles « se retrouvent à présent de couleur bleu Marine ». Ces politiques « incultes » - des « symptômes interchangeables » - qui n'ont plus pour programme que les « tribus » et les « chiffres ». Il se venge d'avoir côtoyé Attali à l'Elysée, de ne plus voir dans le Manuel Valls « pro-business » qu'un « Texan empêché ».

Entre honte et colère

Ce mélange de honte et de colère entre en convulsion dans ses descriptions du monde de la culture, en particulier de ce qu'est devenu l'univers du grand ministère de l'élévation créé par André Malraux. Un des textes les plus brillants et les plus ravageurs de ce recueil est consacré à l'imposture de l'art contemporain, « folklore pour élites transnationales » servi par des bataillons de fonctionnaires, politiques et journalistes serviles mus par un mélange d'intérêts personnels et d'intimidation face au règne nihiliste du « fric » : « Plus le ministériel est inculte, plus il a peur de passer pour l'être. »

Sévère avec son passé, Debray l'est aussi avec ceux qui s'en sont crus plus facilement quittes. Notamment la génération de « sacrés cons » antérieure à la sienne, ces ex-staliniens dont François Furet fut le chef de file, cible de pages cruelles : « Le communisme d'après guerre fait partie de ces maladies dont la guérison en fut souvent une deuxième, la même à l'envers, en sorte que, de cette passion quasi religieuse, le bon esprit pâtît deux fois, à l'entrée et à la sortie. » François Furet auquel il ne pardonne pas d'avoir enfanté la Fondation Saint-Simon dont nous restent Alain Minc et la néolibéralisation du PS. Ni d'avoir soutenu les accusations fantaisistes faisant de Jean Moulin un agent soviétique, comme s'il lui avait fallu trouver l'apaisement dans le partage de ses erreurs de jeunesse.

Rattraper le temps perdu

A quoi peut s'occuper un militant rétrospectif de l'altitude gaullienne, inconsolable d'avoir participé le plus clair de sa vie au dénigrement national constitutif du problème français ? Rattraper le temps perdu, en découvrant sur le tard les derniers grands encore vivants, tel Daniel Cordier, qui lui fait respirer ce qui a disparu. Et rendre hommage à ceux qui, morts pour ce qu'il regrette, sont déjà oubliés. Debray livre des pages poignantes et magnifiques sur sa communion solitaire avec la mémoire de Boris Vildé, ethnologue d'origine estonienne, fusillé au mont Valérien, l'un des héros méconnus du réseau du musée de l'Homme, mouvement précoce de résistance précocement décimé. Il s'indigne que pas une rue de Paris ne lui soit dédiée et nous fait partager sa honte de la cérémonie annuelle au mont Valérien en hommage aux fusillés, décrivant la corvée solitaire d'un secrétaire d'Etat aux Anciens combattants « découvrant son texte au moment où il le mange, pressé de repartir ».

Comme les situationnistes qu'il a tant brocardés, Debray se raccroche à ce qu'il peut sauver du désastre : l'amour de la langue française dont il est un des derniers grands stylistes. Il prend plaisir à dissimuler sa rage dans des tournures magnifiques et subtiles dont il se doute bien qu'elles ne seront pas toujours comprises par ces trentenaires oscillants entre « Candy Crush » et Nabilla, qui « prennent de Gaulle pour un aéroport et profitent d'un 8 mai férié sans savoir pourquoi ». Mais, décidé à « être vieux une fois pour toutes », libéré de « l'angoisse du qu'en-dira-t-on », le nouveau catho déplore la « catastrophe silencieuse » de l'« effacement de l'Eglise catholique », s'amuse à rappeler aux jeunes écervelés que « le Che envoyait les homos en camp de travail » et ose, de retour d'un voyage en « territoire islamique » - « disette des images, privation d'alcool, escamotages des formes et visages féminins » -, affirmer que, « à la loterie des civilisations, on n'a pas tiré le mauvais numéro ». Avouant trouver le best-seller d'Eric Zemmour « très supérieur à sa réputation », il n'hésite même plus à passer pour un vieux con « Faudra-t-il une guerre pour de vrai ? » Mais il ne répond pas : c'est un décliniste qui s'en fout, un réactionnaire immobile, un esthète qui se fait du mal. Se reprochant d'avoir trop longtemps agi en pensant faux, il croit que la guérison consiste à penser juste en restant à sa fenêtre.

Un Candide à sa fenêtre. Dégagements II, de Régis Debray, Gallimard, 396 p., 21 €.

 

Régis Debray : Les remords d'un grand intellectuel.
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A
Il est rare qu'une engagé comprenne qu'il a été surtout un enragé - la rage rend fou, ce qui explique que Régis Debray admette qu'il fut un vrai con maintenant qu'il est guéri de sa rage. Peut-être sa lucidité ne s'est-elle pas complètement débarrassé de ce bagage narcissique qui encombre tant de biographies - de carrières ou de parcours, si l'on préfère. Tout le monde n'est pas Paul de Tarse, mais tout le monde n'est pas non plus Régis Debray qui, assurément, n'est pas n'importe qui et qui devient peu à peu un repère pour les générations à venir au fur et à mesure qu'il brûle ce qu'il a adoré. Il ne lui reste plus qu'à adorer ce qu'il a brûlé...
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