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Publié par Edouard Boulogne

« Poésie est ontologie », disait un philosophe. Ontologie, c'est-à-dire : science de l'être, ( de l'Être ? ). Poésie au sens large, c'est-à-dire création, ou pour être plus précis, et plus vrai « re-création », s'adjoignant, quand elle atteint ses sommets les plus élevés, les autres arts majeurs, la musique, la peinture.

C'est ce que voulait dire, sans doute, notre grand Honoré de Balzac quand il écrivait :

« Comment faire comprendre à une masse ignorante qu'il y a une poésie indépendante d'une idée, et qui ne gît que dans les mots, dans une musique verbale, dans une succession de consonnes et de voyelles; puis, qu'il y a aussi une poésie d'idées, qui peut se passer de ce qui constitue la poésie des mots ».

Et c'est ce qu'exprimait aussi St-John-Perse, dans son justement célèbre du Discours du Nobel, à Stockolm, le 10 décembre 1960, magnifique, et tellement au-dessus de la si médiocre diplomatie qu'il incarna et dirigea, au quai d'Orsay, dans les années 1930 : «  Car, si la poésie n'est pas comme on l'a dit le « réel absolu », elle en est bien la plus proche convoitise et la plus proche appréhension, à cette limite extrême de complicité où le réel dans le poème semble s'informer lui-même ».

Que l'on se rassure, je ne vais point tenter de « prouver » mon sentiment ce soir du 25 décembre, en une longue et aventureuse démonstration.

Les vrais amoureux de l'art, au-delà des élucubrations de critiques décadents qui rongent présentement, de leur néant intérieur, ce qu'il y a de plus précieux en ce monde, me comprennent.

Ce que je veux affirmer c'est que la poésie, et plus que la « poésie » des critiques littéraires, et des « littérateurs », une quête de l'absolu ( encore Balzac ) qui est plus qu'un travail individuel de tel ou tel génie,  le fruit d'un long travail, de cet individu certes, mais s'appuyant sur la longue quête d'un peuple à travers sa langue, ouvrée, choyée, caressée, travaillée, calinée durant tant de jours, et de nuits, de veilles ouvrières.

Contre le mythe « d'inspiration divine » tant ressassé par les romantiques, le grand Joachim Du Bellay l'avait écrit dès le XVI siècle : « Qu'on ne m'allègue point que les poètes naissent. Qui veut voler par les mains et bouches des hommes doit longtemps demeurer en sa chambre; et qui désire vivre en la mémoire de la postérité, doit, comme mort en soi-même, suer et trembler maintes fois, et, autant que nos poètes courtisans boivent, mangent et dorment à leur aise, endurer de faim, de soif, et de longues vigiles ( c-à-d de « veilles ». note du scrutateur ). Ce sont les ailes dont les écrits des hommes volent au ciel ».

Ce « travail » des personnalités dans l'art est la condition pour approcher, sinon l'absolu lui même, - sans doute ne peut-il y avoir de grande poésie que « négative », tout comme la théologie, dont la plus profonde approche « l'être » finit en bégayant ( «  Quand on me parle de Dieu, ce n'est pas de Dieu que l'on me parle » disait le philosophe Gabriel Marcel ) – ce travail donc, des précurseurs, est indispensable. Et quand au XVII ème siècle surgissent ces poètes les plus proches de la langue des dieux, Corneille, Racine, Blaise Pascal, La Bruyère, La Rochefoucauld, Bossuet, et quelques autres, ils sont les débiteurs de tous ceux qui dans leur race, ( française ) ont joué avec la langue, jonglé avec elle, parfois sur des « riens », des amusettes, forgeant ainsi, souvent à leur insu la voie royale pour les intuitions majeures.

Tels ces poètes, qui dès le XVI ème siècle ( encore ) jouaient à parler, parlaient en jouant, forgeant l'instrument. Tel Clément Marot, s'inspirant lui-même des grands rhétoriqueurs du moyen âge, dans sa petite Epître au roi :

 

En m'ébattant je fais rondeaux en rime
Et en rimant bien souvent je m'enrime
Bref c'est pitié d'entre nous rimailleurs
Car vous trouvez assez de rime ailleurs
Et quand vous plaît mieux que moi rimassez
Des biens avez et de la rime assez,
Mais moi, à tout ma rime et ma rimaille
Je ne soutiens, (dont je suis marri) maille.

Or ce, me dit un jour quelque rimard
"Viens ça Marot, trouves-tu en rime art
Qui serve aux gens, toi qui a rimassé?
_Oui vraiment, réponds-je, Henri Massé,
Car vois-tu bien la personne rimante
Qui au jardin de son sens la rime ente,
Si elle n'a de biens en rimoyant,
Elle prendra plaisir en rime oyant.
Mon pauvre corps ne serait nourrit mois
Ni demi jour car la moindre rimette
C'est le plaisir où faut que mon ris mette."

Si vous supplie qu'à ce jeune rimeur
Fassiez avoir un jour par sa rime heur
Afin qu'on dit en prose ou en rimant :
"Ce rimailleur qui s'allait en rimant
Tant rimassa, rima, et rimona,
Qu'il a connu quel bien par rime on a."

 

Ou tel ce poète peu connu du XVII ème siècle lui-même, qui m'inspire ( pour votre malheur ? ) cette petite méditation vespérale.

Le poète s'appelait Pierre de Marbeuf qui vécut de 1596 à 1645. Son poème, sans titre, je l'ai assez platement intitulé : Jeux de mots, joie d'esprit.

 

Agile, habile, avec des intuitions fort heureuses, cette oeuvrette, a contribué en profondeur, sans prétention, à la lente gestation du génie de la langue française, et à la simple grandeur de la France.

A ce titre elle mérite notre reconnaissance.

 

Le Scrutateur.

 

Jeux de mots, joie d'esprit.

 

Et la mer et l'amour ont l'amer pour partage,

Et la mer est amère et l'amour est amer ;

L'on s'abîme en l'amour aussi bien qu'en la mer

Car la mer et l'amour ne sont point sans orage.

Celui qui craint les eaux, qu'il demeure au rivage,

Celui qui craint les maux qu'on souffre pour aimer,

Qu'il ne se laisse pas à l'amour enflammer,

Et tous deux ils seront sans hasard de naufrage.

La mère de l'amour eut la mer pour berceau,

Le feu sort de l'amour, sa mère sort de l'eau.

Mais l'eau contre le feu ne peut fournir des armes.

Si l'eau pouvait éteindre un brasier amoureux,

Ton amour qui me brûle est si fort douloureux

Que j'eusse éteint son feu de la mer de mes larmes.

 

Pierre de Marbeuf.

Jeux de mots, joie d'esprit ! par Pierre de Marbeuf, et le Scrutateur.
Jeux de mots, joie d'esprit ! par Pierre de Marbeuf, et le Scrutateur.
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