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Publié par Edouard Boulogne

 Je suis en semi-vacances, et comme je l'ai annoncé il y a une semaine, le rythme de publication des articles sur ce site s'en trouve ralenti. Il faut savoir se reposer, et rendre du champ.

Ne pas s'absenter pourtant, pour ne pas laisser prendre au lecteur habituel, de « mauvaises » habitudes, et aux nouveaux l'impression qu'il s'agit d'un ancien blog, tari ( horresco referens ! ).

C'est pourquoi, je propose aujourd'hui, la lecture d'un article inédit, - ici -, qui constitue l'avant propos de mon livre Libres paroles, qui se voulait une synthèse de ce que j'avais exprimé dans le magazine Guadeloupe 2000, et le programme de ce qui est devenu Le Scrutateur.

C'est surtout dans cette perspective programmatique que je le communique aujourd'hui. Notre site n'est donc pas une simple activité ludique, mais une invitation à penser librement. Et dans mon esprit, il peut être utile, même, et peut-être surtout, à ceux qui n'en partagent pas l'esprit et les analyses.

Ainsi Le Scrutateur ( qui ne se prend pas pour autant pour le bon Dieu ) combat quotidiennement ce que l'on appelle le « politiquement correct », autre nom de l'éternel conformisme des masses, soigneusement entretenu par ceux qui y ont intérêt. Le psychanalyste C-J Jung ( d'une tout autre pointure que Freud, quoique moins connu ) écrit dans ses mémoires ( Ma vie, éditions Gallimard ) : «  L'esprit du temps échappe aux catégories de la raison humaine. C'est un « penchant », une inclination sentimentale, qui, pour des motifs inconscients, agit avec une souveraine force de suggestion sur tous les esprits faibles et les entraine. Penser autrement que l'on pense en général aujourd'hui a toujours un relent d'illégitimité intempestive, de trouble-fête; c'est même quelque chose de presque incorrect, de maladif, de blasphématoire, qui ne va pas sans comporter de graves dangers sociaux pour celui qui, ainsi, nage de façon absurde contre le courant ».

Mais, penser de façon critique, c'est un service à rendre, aux autres, et aussi à soi-même, tant il est vrai qu'il n'y a pas de pensée valable qui ne soit pas critique, à l'égard des modes conformistes, et même à l'égard de soi-même ( prendre du champ ).

C'est ce que je développais dans le texte que je vous propose, chers amis, de lire attentivement.


 

E.Boulogne.

 

 L'esprit du Site du Scrutateur.

 

                   J’ai raconté ailleurs( 1 ) les circonstances (la défaite française à Dien Bien Phu, durant la première guerre d’Indochine) qui m’ont conduit, très jeune à m’intéresser à la politique. Mais, à cette époque, en 1954, j’avais, encore enfant, bien d’autres chats à fouetter. Plus que l’école, qui m’ennuyait, plus que les jeux, auxquels pourtant je ne répugnais pas, je rêvais d’être poète.

L’idée d’écrire m’était venue, soudain, bien des années auparavant, vers mes six ans, dans Pointe-à-Pitre à l’angle des rues Schoelcher et Barbès un matin vers 10 heures, devant une librairie enfantine dont les titres, à la devanture m’avaient captivé. En souriant, ma mère me suggéra : « Qui sait ? Peut-être écriras-tu, toi-même, plus tard des livres pour les enfants, qui les réjouiront ! ».

Etrangement cette idée me requit, avant d’être « oubliée ».

Entre mes douze et mes seize ans, n’était-ce point elle qui surgissait, soudain des brumes de la mémoire, et alimentait mes songeries. Je lus, en 1957, le livre d’André Maurois : « Olympio, ou la vie de Victor Hugo ». L’ouvrage me passionna et fut à l’origine, durant quelques mois, d’une intense créativité poétique qui me valut une récompense aux jeux Floraux de la Guadeloupe en 1958. Puis vint la même année l’attribution du Prix Nobel à Boris Pasternak pour « Le docteur Jivago ». L’ouvrage, fort long, me parut ennuyeux. Je le lus cependant jusqu’au bout, consciencieusement. J’avais alors (les choses ont bien changé depuis) un grand respect pour les institutions littéraires et les prix qu’elles dispensent. L’enfant n’avait pas encore médité la permanente actualité du propos de Fénelon dans Télémaque : « Des services ! Des talents ! Du mérite ! Bah ! Soyez d’une coterie ».

Quoiqu’il en soit, je lus dans Jivago des passages intéressants de théorie sur l’Art, et notamment (je cite de mémoire) : « dans les choses divines, il faut être divin, ou ne pas s’en mêler ». Ce fut un coup de poignard, mais honnêtement, je brûlai mes « œuvres complètes » Exit ma vocation poétique !

         Vinrent alors le putsch d’Alger, le retour au pouvoir du général de Gaulle, et la foule d’évènements douloureux de ces années là. Vinrent aussi le souci politique, et le démon de l’écriture sous une autre forme. Un certain nombre de jeunes de ces années 1958 à 1962, qui ont suivi depuis des chemins divers, parfois très éloignés les uns des autres, sans cesser d’être amis, se sont alors, en pleine adolescence, passionnés pour la pensée et pour l’action, avec tout ce que comporte cet âge, d’enthousiasme, de pureté, mais aussi, car tout est toujours mêlé, d’égoïsme et d’ambiguïté. Des aînés nous guidaient : des professeurs, et d’abord Luigy Colat-Jolivière, et des prêtres remarquables, de vrais éducateurs, je pense en premier lieu, au père Félix Bélec, mort au début de 2003, et au père Bernard de Lépinay, aujourd’hui encore sur la brèche, missionnaire en Afrique.

         Un journal naquit de nos enthousiasmes et de nos efforts, un vrai journal, imprimé, composé à l’ancienne, avec l’aide d’un imprimeur qui avait connu Légitimus ( 2 ) et sur l’imprimerie même qui avait présidé aux entreprises politiques de ce leader. Il s’appelait  Avenir de la Guadeloupe et connut 37 parutions, chiffre très honorable pour qui connaît le caractère météorique des publications estudiantines.3

         A la même époque, je découvrais la philosophie, que, par certains aspects de ma personnalité, j’avais toujours désiré. Penser dans un esprit de vérité, penser pour servir, avec lucidité, mais sans amertume, comprendre, ou tenter de comprendre le monde, pour être plus libre ; aider les autres à s’engager sur ces voies là, était notre idéal. La jeunesse ne doute de rien, et ceci, à nos yeux, n’était pas si prétentieux que cela peut paraître. D’autant que nos maîtres nous rappelaient les préceptes de l’humilité évangélique. « Tu es poussière », « Vanité des vanités, et tout est vanité », mais aussi plus allègre : « Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel vient à s’affadir, avec quoi va-t-on le saler ? Il n’est plus bon à rien qu’à être jeté dehors, et foulé aux pieds par les gens ».

         Pour ma part je n’oubliais pas le cher Victor Hugo de mes seize ans :

 

                   « … Honte au penseur qui se mutile,

                            Et qui s’en va, chanteur inutile

                            Par la porte de la Cité ».

 

         Ni son vieil ennemi (en apparence) que je découvrais : Charles Maurras :

 

                            « Par les grand’routes en lacets

                            Qui serpentent sous les étoiles,

                            Le vent de mer qui frémissait

                            Tendit mon cœur comme une toile ».

 

Bien des années ont passé depuis ces temps de la jeunesse « auxquels j’ai plus qu’autre gallé ». Comme chacun je suis devenu plus indulgent pour les générations qui nous ont précédés ! La réalité est ce qu’elle est, la vie est ce qu’elle est. Sa muse, si j’ose dire, est la « mé-dio-cri-té », qui n’est pas seulement au dehors, mais en nous, par les mille agents subtils de celui qui s’appelle Légion, et qui nous murmure toujours la tentation de l’ « à quoi bon » !

         Je ne néglige pas le risque, écrivant ce que je viens d’écrire de susciter les horions et les haussements d’épaules des « importants », de ceux qui « composent » trop facilement, ceux que Rimbaud appelait « les assis », et que Jacques Brel à stigmatisé, dans une célèbre chanson : ces familiers de l’Hôtel des Trois Faisans !

Pour eux, (comme Socrate pour Calliclès) je ne serais qu’un vieux gamin, adolescent attardé. Pourtant, en évoquant ces souvenirs, je ne cède pas à quelque gâteuse nostalgie, à quelque ridicule narcissisme. A les croire, le secret de la vie serait le non-sens, et la réponse valable : l’abandon au cynisme. Pour eux, comme pour les clients des Trois Faisans , « l’illumination » conduirait au comportement de ceux que Sénèque caractérise ainsi : « Ils vomissent pour manger, ils mangent pour vomir ». Il n’est point de pire tentation ! Mieux vaut croire le général Mac Arthur : « Si un jour, votre cœur allait être mordu par le pessimisme et rongé par le cynisme, puisse Dieu avoir pitié de votre âme de vieillard ». Dieu nous protège des « vieillards » !

Tel a été l’esprit de la revue Guadeloupe 2000, que monsieur Yves Bonnet fonda en 1970, avec moi-même et une bonne partie de l’équipe de l’ancien Avenir de la Guadeloupe.

J’ai résumé ailleurs ( 4 ) quelle fut l’ambition de ce journal, et je n’y reviens pas. Pendant trente deux ans, toute une équipe que j’eus le bonheur de coordonner, s’est efforcée d’analyser l’actualité de la politique, et des idées, dans l’esprit que je viens de rappeler. Ce livre veut être la synthèse provisoire de notre travail. « Libres paroles », en 95 articles veut fixer l’esprit de ce qu’à été ce journal qui s’apprête à poursuivre son effort sous une forme nouvelle. Il veut continuer notre action, et notre ambition.

Plus que jamais dans un monde saturé d’images et « d’informations » changeantes, contradictoires, lancées d’on ne sait où, par on ne sait qui, la réflexion est nécessaire. La publicité obsédante, la propagande omniprésente assiègent nos consciences, tentent de nous arracher, à notre insu, nos consentements aux choses les plus diverses, parfois les plus honteuses. Un effort de réflexion s’impose. Personne n’en a le monopole. Mais il est difficile de tout faire, de tout lire, de tout savoir. Une division du travail est nécessaire. Je suis (voir plus loin à l’article « culture ») lucide et sévère sur les « intellectuels », dont je fais partie. Ils n’en ont pas moins leur utilité, à condition de ne pas se prendre pour de « purs esprits ». Ce travail, comprenant des articles de fonds publiés dans la revue Guadeloupe 2000, des extraits d’un journal tenu par moi, (la mention « journal », suivie de la date, précédera l’article) depuis trente ans, et surtout, pour l’essentiel, d’articles écrits spécialement, depuis octobre 2002 en vue de cette publication, se veut un repère pour la réflexion libre. Bien des maux contemporains sont la conséquence d’erreurs de jugement, suscitées et entretenues par des sophistes, et des rhéteurs au service de diverses mafias. Il faut pour les détecter un savoir-faire et une culture spécialisée. J’ai voulu sans prétention excessive, me livrer à cet exercice de déminage, certain d’avoir, par ailleurs, tant à apprendre de mes lecteurs, dans les domaines qui relèvent de leur spécialité.

         Un vieux proverbe dit que « c’est par la tête que le poisson pourrit ». Restons vigilants. Dans cette perspective, un dictionnaire politique et philosophique peut avoir son utilité. Sur les murs de l’église Sainte Sophie, à l’époque byzantine, on pouvait lire cette inscription : «  Ne te contentes pas de nettoyer les choses que tu vois, nettoie aussi les mots ». On comprend l’intention. Attachons-nous à cette tâche, pour notre époque, aujourd’hui.

         J’ai donc, fort d’une formation philosophique et juridique entretenue, de ma double expérience de professeur de philosophie, et de journaliste, essayé ce nettoyage des mots de la tribu, selon un mot célèbre.

         Je n’ai point tenté de doubler les travaux universitaires du même genre, qui existent, et qui sont en général le fruit du labeur d’équipes de spécialistes.

         Si je ne me trompe pas, mon ouvrage donnera au lecteur de l’information sur les sujets traités. Mais surtout un ton, une patte, qu’il ne m’appartient pas d’apprécier, mais qu’il a été dans mon intention d’apporter.

         Peut-être trouvera-t-on dans certaines pages, de l’humour, de l’ironie. De la polémique aussi, assez souvent. En général ma polémique est une polémique d’idées, elle ne vise pas les personnes elles-mêmes. En aucun temps elle n’a, consciemment en tout cas, véhiculé la haine. Sur ce plan je reprends volontiers à mon compte ce propos de Descartes au père Mersenne dans une lettre du 17 mai 1638 : « Je ne me pique nullement de ce qui s’écrit contre moi, et (…) si lorsqu’on m’attaque un peu rudement, je réponds quelquefois à peu près de même style, ce n’est qu’afin qu’ils ne pensent pas que ce soit la crainte qui me fasse parler plus doucement ; mais que, comme ceux qui disputent au jeu, lorsque la partie est achevée, je ne m’en souviens plus du tout, et ne laisse pas pour cela d’être tout prêt à me dire leur serviteur ».

         J’ai émaillé ma réflexion aussi, d’abondantes citations. Toujours ( 5 ) parce qu’elles expriment des pensées remarquables, même quand elles sont (ou me paraissent) fausses, ou parce qu’elles sont belles, magnifiquement exprimées ; et parce que cela, aussi, se fait dans un dictionnaire d’une certaine ampleur. Et puis, également parce que, j’ai fait mienne une pensée de Sacha Guitry. Imaginons le nous la lire de sa belle voix grave, nuancée, ironique, cultivée : « Ecrivains, savants, artistes, devraient publier chaque année non pas un livre d’eux, mais un livre de pensées, de pensées des autres qu’ils auraient choisies et qui seraient annuellement un portrait cent fois plus ressemblant qu’aucun autre. Car citer les pensées des autres, c’est souvent regretter de ne pas les avoir eues soi-même et c’est en prendre un peu de responsabilité ».

On lira ces chapitres dans l’ordre qu’on voudra. Chacun forme un tout et peut être lu séparément. Mais l’ensemble n’en constitue pas moins, à mes yeux, un ensemble cohérent.

Quand l’on voudra approfondir une notion trop rapidement évoquée, on pourra se reporter à l’analyse qui précise sa nature dans un autre chapitre qui est indiqué au-dessous de  chaque  titre par un certain nombre de renvois complémentaires indicatifs.

Enfin, pour un éventuel approfondissement personnel par le lecteur, j’ai fait suivre la plupart des chapitres d’une bibliographie sélectionnée. C’est que j’ai personnellement trop profité de ces bibliographies chez les autres pour ne pas faire bénéficier mes lecteurs, à leur tour, des découvertes dont j’ai bénéficié au cours de mes propres recherches.

 


1 Edouard Boulogne : France, Garde nous, le cri de l’outre mer français (Editions Albatros).

2 Légitimus : Homme politique Guadeloupéen, député de la Guadeloupe et maire de Pointe-à-Pitre, à la fin du 19è siècle, et au début du 20è.Personnalité riche et contrastée qui mériterait une biographie « scientifique » c’est-à-dire honnête et non déterminée par de misérables préoccupations politiciennes immédiates.

3 La collection complète d’Avenir de la Guadeloupe est consultable aux Archives départementales de la Guadeloupe, à Bisdary, 97113. Gourbeyre.

4 E. Boulogne : France, Garde nous (Editions Albatros).

5 Sacha Guitry : Les femmes et l’amour, in Cinquante ans d’occupations, pages 153. (Collection Omnibus).

 

 

Iconographie de cet article :

 

Outre la photographie d'accroche, on trouvera la reproduction, un article de M. Alain Lesueur dans l'ancien magazine Sept-Mag, consacré à Libres paroles. Article qui m 'avait plu, par son caractère « sucré-salé », M. Lesueur et moi, ayant, par le passé échangé quelques hallebardes ( littéraires ! ).

Egalement figure la quatrième de couverture du livre?

Ce dernier est encore disponible en Guadeloupe aux librairies Boutiques de la presse. On peut également s'adresser à moi, pour une commande par la poste, contre 30 euros. On utilisera pour ce faire la rubrique « Contact », du Scrutateur.

En cliquant sur les photos, on peut les agrandir et faciliter ainsi la lecture. 

  

 Je suis en semi-vacances, et comme je l'ai annoncé il y a une semaine, le rythme de publication des articles sur ce site s'en trouve ralenti. Il faut savoir se reposer, et rendre du champ.

Ne pas s'absenter pourtant, pour ne pas laisser prendre au lecteur habituel, de « mauvaises » habitudes, et aux nouveaux l'impression qu'il s'agit d'un ancien blog, tari ( horresco referens ! ).

C'est pourquoi, je propose aujourd'hui, la lecture d'un article inédit, - ici -, qui constitue l'avant propos de mon livre Libres paroles, qui se voulait une synthèse de ce que j'avais exprimé dans le magazine Guadeloupe 2000, et le programme de ce qui est devenu Le Scrutateur.

C'est surtout dans cette perspective programmatique que je le communique aujourd'hui. Notre site n'est donc pas une simple activité ludique, mais une invitation à penser librement. Et dans mon esprit, il peut être utile, même, et peut-être surtout, à ceux qui n'en partagent pas l'esprit et les analyses.

Ainsi Le Scrutateur ( qui ne se prend pas pour autant pour le bon Dieu ) combat quotidiennement ce que l'on appelle le « politiquement correct », autre nom de l'éternel conformisme des masses, soigneusement entretenu par ceux qui y ont intérêt. Le psychanalyste C-J Jung ( d'une tout autre pointure que Freud, quoique moins connu ) écrit dans ses mémoires ( Ma vie, éditions Gallimard ) : «  L'esprit du temps échappe aux catégories de la raison humaine. C'est un « penchant », une inclination sentimentale, qui, pour des motifs inconscients, agit avec une souveraine force de suggestion sur tous les esprits faibles et les entraine. Penser autrement que l'on pense en général aujourd'hui a toujours un relent d'illégitimité intempestive, de trouble-fête; c'est même quelque chose de presque incorrect, de maladif, de blasphématoire, qui ne va pas sans comporter de graves dangers sociaux pour celui qui, ainsi, nage de façon absurde contre le courant ».

Mais, penser de façon critique, c'est un service à rendre, aux autres, et aussi à soi-même, tant il est vrai qu'il n'y a pas de pensée valable qui ne soit pas critique, à l'égard des modes conformistes, et même à l'égard de soi-même ( prendre du champ ).

C'est ce que je développais dans le texte que je vous propose, chers amis, de lire attentivement.


 

E.Boulogne.

 

 L'esprit du Site du Scrutateur.

 

                   J’ai raconté ailleurs( 1 ) les circonstances (la défaite française à Dien Bien Phu, durant la première guerre d’Indochine) qui m’ont conduit, très jeune à m’intéresser à la politique. Mais, à cette époque, en 1954, j’avais, encore enfant, bien d’autres chats à fouetter. Plus que l’école, qui m’ennuyait, plus que les jeux, auxquels pourtant je ne répugnais pas, je rêvais d’être poète.

L’idée d’écrire m’était venue, soudain, bien des années auparavant, vers mes six ans, dans Pointe-à-Pitre à l’angle des rues Schoelcher et Barbès un matin vers 10 heures, devant une librairie enfantine dont les titres, à la devanture m’avaient captivé. En souriant, ma mère me suggéra : « Qui sait ? Peut-être écriras-tu, toi-même, plus tard des livres pour les enfants, qui les réjouiront ! ».

Etrangement cette idée me requit, avant d’être « oubliée ».

Entre mes douze et mes seize ans, n’était-ce point elle qui surgissait, soudain des brumes de la mémoire, et alimentait mes songeries. Je lus, en 1957, le livre d’André Maurois : « Olympio, ou la vie de Victor Hugo ». L’ouvrage me passionna et fut à l’origine, durant quelques mois, d’une intense créativité poétique qui me valut une récompense aux jeux Floraux de la Guadeloupe en 1958. Puis vint la même année l’attribution du Prix Nobel à Boris Pasternak pour « Le docteur Jivago ». L’ouvrage, fort long, me parut ennuyeux. Je le lus cependant jusqu’au bout, consciencieusement. J’avais alors (les choses ont bien changé depuis) un grand respect pour les institutions littéraires et les prix qu’elles dispensent. L’enfant n’avait pas encore médité la permanente actualité du propos de Fénelon dans Télémaque : « Des services ! Des talents ! Du mérite ! Bah ! Soyez d’une coterie ».

Quoiqu’il en soit, je lus dans Jivago des passages intéressants de théorie sur l’Art, et notamment (je cite de mémoire) : « dans les choses divines, il faut être divin, ou ne pas s’en mêler ». Ce fut un coup de poignard, mais honnêtement, je brûlai mes « œuvres complètes » Exit ma vocation poétique !

         Vinrent alors le putsch d’Alger, le retour au pouvoir du général de Gaulle, et la foule d’évènements douloureux de ces années là. Vinrent aussi le souci politique, et le démon de l’écriture sous une autre forme. Un certain nombre de jeunes de ces années 1958 à 1962, qui ont suivi depuis des chemins divers, parfois très éloignés les uns des autres, sans cesser d’être amis, se sont alors, en pleine adolescence, passionnés pour la pensée et pour l’action, avec tout ce que comporte cet âge, d’enthousiasme, de pureté, mais aussi, car tout est toujours mêlé, d’égoïsme et d’ambiguïté. Des aînés nous guidaient : des professeurs, et d’abord Luigy Colat-Jolivière, et des prêtres remarquables, de vrais éducateurs, je pense en premier lieu, au père Félix Bélec, mort au début de 2003, et au père Bernard de Lépinay, aujourd’hui encore sur la brèche, missionnaire en Afrique.

         Un journal naquit de nos enthousiasmes et de nos efforts, un vrai journal, imprimé, composé à l’ancienne, avec l’aide d’un imprimeur qui avait connu Légitimus ( 2 ) et sur l’imprimerie même qui avait présidé aux entreprises politiques de ce leader. Il s’appelait  Avenir de la Guadeloupe et connut 37 parutions, chiffre très honorable pour qui connaît le caractère météorique des publications estudiantines.3

         A la même époque, je découvrais la philosophie, que, par certains aspects de ma personnalité, j’avais toujours désiré. Penser dans un esprit de vérité, penser pour servir, avec lucidité, mais sans amertume, comprendre, ou tenter de comprendre le monde, pour être plus libre ; aider les autres à s’engager sur ces voies là, était notre idéal. La jeunesse ne doute de rien, et ceci, à nos yeux, n’était pas si prétentieux que cela peut paraître. D’autant que nos maîtres nous rappelaient les préceptes de l’humilité évangélique. « Tu es poussière », « Vanité des vanités, et tout est vanité », mais aussi plus allègre : « Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel vient à s’affadir, avec quoi va-t-on le saler ? Il n’est plus bon à rien qu’à être jeté dehors, et foulé aux pieds par les gens ».

         Pour ma part je n’oubliais pas le cher Victor Hugo de mes seize ans :

 

                   « … Honte au penseur qui se mutile,

                            Et qui s’en va, chanteur inutile

                            Par la porte de la Cité ».

 

         Ni son vieil ennemi (en apparence) que je découvrais : Charles Maurras :

 

                            « Par les grand’routes en lacets

                            Qui serpentent sous les étoiles,

                            Le vent de mer qui frémissait

                            Tendit mon cœur comme une toile ».

 

Bien des années ont passé depuis ces temps de la jeunesse « auxquels j’ai plus qu’autre gallé ». Comme chacun je suis devenu plus indulgent pour les générations qui nous ont précédés ! La réalité est ce qu’elle est, la vie est ce qu’elle est. Sa muse, si j’ose dire, est la « mé-dio-cri-té », qui n’est pas seulement au dehors, mais en nous, par les mille agents subtils de celui qui s’appelle Légion, et qui nous murmure toujours la tentation de l’ « à quoi bon » !

         Je ne néglige pas le risque, écrivant ce que je viens d’écrire de susciter les horions et les haussements d’épaules des « importants », de ceux qui « composent » trop facilement, ceux que Rimbaud appelait « les assis », et que Jacques Brel à stigmatisé, dans une célèbre chanson : ces familiers de l’Hôtel des Trois Faisans !

Pour eux, (comme Socrate pour Calliclès) je ne serais qu’un vieux gamin, adolescent attardé. Pourtant, en évoquant ces souvenirs, je ne cède pas à quelque gâteuse nostalgie, à quelque ridicule narcissisme. A les croire, le secret de la vie serait le non-sens, et la réponse valable : l’abandon au cynisme. Pour eux, comme pour les clients des Trois Faisans , « l’illumination » conduirait au comportement de ceux que Sénèque caractérise ainsi : « Ils vomissent pour manger, ils mangent pour vomir ». Il n’est point de pire tentation ! Mieux vaut croire le général Mac Arthur : « Si un jour, votre cœur allait être mordu par le pessimisme et rongé par le cynisme, puisse Dieu avoir pitié de votre âme de vieillard ». Dieu nous protège des « vieillards » !

Tel a été l’esprit de la revue Guadeloupe 2000, que monsieur Yves Bonnet fonda en 1970, avec moi-même et une bonne partie de l’équipe de l’ancien Avenir de la Guadeloupe.

J’ai résumé ailleurs ( 4 ) quelle fut l’ambition de ce journal, et je n’y reviens pas. Pendant trente deux ans, toute une équipe que j’eus le bonheur de coordonner, s’est efforcée d’analyser l’actualité de la politique, et des idées, dans l’esprit que je viens de rappeler. Ce livre veut être la synthèse provisoire de notre travail. « Libres paroles », en 95 articles veut fixer l’esprit de ce qu’à été ce journal qui s’apprête à poursuivre son effort sous une forme nouvelle. Il veut continuer notre action, et notre ambition.

Plus que jamais dans un monde saturé d’images et « d’informations » changeantes, contradictoires, lancées d’on ne sait où, par on ne sait qui, la réflexion est nécessaire. La publicité obsédante, la propagande omniprésente assiègent nos consciences, tentent de nous arracher, à notre insu, nos consentements aux choses les plus diverses, parfois les plus honteuses. Un effort de réflexion s’impose. Personne n’en a le monopole. Mais il est difficile de tout faire, de tout lire, de tout savoir. Une division du travail est nécessaire. Je suis (voir plus loin à l’article « culture ») lucide et sévère sur les « intellectuels », dont je fais partie. Ils n’en ont pas moins leur utilité, à condition de ne pas se prendre pour de « purs esprits ». Ce travail, comprenant des articles de fonds publiés dans la revue Guadeloupe 2000, des extraits d’un journal tenu par moi, (la mention « journal », suivie de la date, précédera l’article) depuis trente ans, et surtout, pour l’essentiel, d’articles écrits spécialement, depuis octobre 2002 en vue de cette publication, se veut un repère pour la réflexion libre. Bien des maux contemporains sont la conséquence d’erreurs de jugement, suscitées et entretenues par des sophistes, et des rhéteurs au service de diverses mafias. Il faut pour les détecter un savoir-faire et une culture spécialisée. J’ai voulu sans prétention excessive, me livrer à cet exercice de déminage, certain d’avoir, par ailleurs, tant à apprendre de mes lecteurs, dans les domaines qui relèvent de leur spécialité.

         Un vieux proverbe dit que « c’est par la tête que le poisson pourrit ». Restons vigilants. Dans cette perspective, un dictionnaire politique et philosophique peut avoir son utilité. Sur les murs de l’église Sainte Sophie, à l’époque byzantine, on pouvait lire cette inscription : «  Ne te contentes pas de nettoyer les choses que tu vois, nettoie aussi les mots ». On comprend l’intention. Attachons-nous à cette tâche, pour notre époque, aujourd’hui.

         J’ai donc, fort d’une formation philosophique et juridique entretenue, de ma double expérience de professeur de philosophie, et de journaliste, essayé ce nettoyage des mots de la tribu, selon un mot célèbre.

         Je n’ai point tenté de doubler les travaux universitaires du même genre, qui existent, et qui sont en général le fruit du labeur d’équipes de spécialistes.

         Si je ne me trompe pas, mon ouvrage donnera au lecteur de l’information sur les sujets traités. Mais surtout un ton, une patte, qu’il ne m’appartient pas d’apprécier, mais qu’il a été dans mon intention d’apporter.

         Peut-être trouvera-t-on dans certaines pages, de l’humour, de l’ironie. De la polémique aussi, assez souvent. En général ma polémique est une polémique d’idées, elle ne vise pas les personnes elles-mêmes. En aucun temps elle n’a, consciemment en tout cas, véhiculé la haine. Sur ce plan je reprends volontiers à mon compte ce propos de Descartes au père Mersenne dans une lettre du 17 mai 1638 : « Je ne me pique nullement de ce qui s’écrit contre moi, et (…) si lorsqu’on m’attaque un peu rudement, je réponds quelquefois à peu près de même style, ce n’est qu’afin qu’ils ne pensent pas que ce soit la crainte qui me fasse parler plus doucement ; mais que, comme ceux qui disputent au jeu, lorsque la partie est achevée, je ne m’en souviens plus du tout, et ne laisse pas pour cela d’être tout prêt à me dire leur serviteur ».

         J’ai émaillé ma réflexion aussi, d’abondantes citations. Toujours ( 5 ) parce qu’elles expriment des pensées remarquables, même quand elles sont (ou me paraissent) fausses, ou parce qu’elles sont belles, magnifiquement exprimées ; et parce que cela, aussi, se fait dans un dictionnaire d’une certaine ampleur. Et puis, également parce que, j’ai fait mienne une pensée de Sacha Guitry. Imaginons le nous la lire de sa belle voix grave, nuancée, ironique, cultivée : « Ecrivains, savants, artistes, devraient publier chaque année non pas un livre d’eux, mais un livre de pensées, de pensées des autres qu’ils auraient choisies et qui seraient annuellement un portrait cent fois plus ressemblant qu’aucun autre. Car citer les pensées des autres, c’est souvent regretter de ne pas les avoir eues soi-même et c’est en prendre un peu de responsabilité ».

On lira ces chapitres dans l’ordre qu’on voudra. Chacun forme un tout et peut être lu séparément. Mais l’ensemble n’en constitue pas moins, à mes yeux, un ensemble cohérent.

Quand l’on voudra approfondir une notion trop rapidement évoquée, on pourra se reporter à l’analyse qui précise sa nature dans un autre chapitre qui est indiqué au-dessous de  chaque  titre par un certain nombre de renvois complémentaires indicatifs.

Enfin, pour un éventuel approfondissement personnel par le lecteur, j’ai fait suivre la plupart des chapitres d’une bibliographie sélectionnée. C’est que j’ai personnellement trop profité de ces bibliographies chez les autres pour ne pas faire bénéficier mes lecteurs, à leur tour, des découvertes dont j’ai bénéficié au cours de mes propres recherches.

 


1 Edouard Boulogne : France, Garde nous, le cri de l’outre mer français (Editions Albatros).

2 Légitimus : Homme politique Guadeloupéen, député de la Guadeloupe et maire de Pointe-à-Pitre, à la fin du 19è siècle, et au début du 20è.Personnalité riche et contrastée qui mériterait une biographie « scientifique » c’est-à-dire honnête et non déterminée par de misérables préoccupations politiciennes immédiates.

3 La collection complète d’Avenir de la Guadeloupe est consultable aux Archives départementales de la Guadeloupe, à Bisdary, 97113. Gourbeyre.

4 E. Boulogne : France, Garde nous (Editions Albatros).

5 Sacha Guitry : Les femmes et l’amour, in Cinquante ans d’occupations, pages 153. (Collection Omnibus).

 

 

Iconographie de cet article :

 

Outre la photographie d'accroche, on trouvera la reproduction, un article de M. Alain Lesueur dans l'ancien magazine Sept-Mag, consacré à Libres paroles. Article qui m 'avait plu, par son caractère « sucré-salé », M. Lesueur et moi, ayant, par le passé échangé quelques hallebardes ( littéraires ! ).

Egalement figure la quatrième de couverture du livre?

Ce dernier est encore disponible en Guadeloupe aux librairies Boutiques de la presse. On peut également s'adresser à moi, pour une commande par la poste, contre 30 euros. On utilisera pour ce faire la rubrique « Contact », du Scrutateur.

En cliquant sur les photos, on peut les agrandir et faciliter ainsi la lecture. 

La raison d'être du site Le scrutateur.
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